VIEUX DE LA VIEILLE
Nobles lambeaux, défroque épique, Saints haillons, qu'étoile une croix, Dans leur ridicule héroïque Plus beaux que des manteaux de rois !
Un plumet énervé palpite Sur leur kolback fauve et pelé ; Près des trous de balle, la mite A rongé leur dolman criblé;
Leur culotte de peau trop large Fait mille plis sur leur fémur; Leur sabre rouillé, lourde charge, Creuse le sol et bat le mur;
Ou bien un embonpoint grotesque, Avec grand'peine boutonné.
Fait un poussah, dont on rit presque.
Du vieux héros tout chevronné.
Ne les raillez pas, camarade; Saluez plutôt chapeau bas Ces Achilles d'une Iliade Qu'Homère n'inventerait pas !
Respectez leur tête chenue 1
Sur leur front par vingt cieux bronzé,
La cicatrice continue
Le sillon que l'âge a creusé.
Leur peau, bizarrement noircie, Dit l'Egypte aux soleils brûlants ; Et les neiges de la Russie Poudrent encor leurs cheveux blancs.
EMAUX E r CAMEES
Si leurs mains tremblent, c'est sans doute
Du froid de la Bérésina ;
Et s'ils boitent, c'est que la route
Est longue du Caire à Wilna;
S'ils sont perclus, c'est qu'à la guerre Les drapeaux étaient leurs seuls draps ; Et si leur manche ne va guère, C'est qu'un boulet a pris leur bras.
Ne nous moquons pas de ces hommes Qu'en riant le gamin poursuit :
Ils furent le jour dont nous sommes Le soir et peut-être la nuit.
Quand on oublie, ils se souviennent !
Lancier rouge et grenadier bleu.
Au pied de la colonne ils viennent Comme à l'autel de leur seul dieu :
Là, fiers de leur longue souffrance.
Reconnaissants des maux subis, Ils sentent le cœur de la France Battre sous leurs pauvres habits.
Aussi les pleurs trempent le rire En voyant ce saint carnaval, Cette mascarade d'empire.
Passer comme un matin de bal;
Et l'aigle de la grande armée.
Dans le ciel qu'emplit son essor.
Du fond d'une gloire enflammée, Étend sur eux ses ailes d'orl