‹ Poésies (volume 2)Chapitre 27 sur 102 · INÈS DE LAS SIERRAS · texte numérisé non relu

INÈS DE LAS SIERRAS

D'un long corridor en décombres, Par la lune bizarrement Entrecoupé de clairs et d'ombres, Débusque un fantôme charmant ;

Peigne au chignon, basquine aux hanches, Une femme accourt en dansant, Dans les bandes noires et blanches Apparaissant, disparaissant.

Avec une volupté morte.

Cambrant les reirts, penchant le cou, Elle s'arrête sur la porte.

Sinistre et belle à rendre fou.

Sa robe, passée et fripée Au froid humide des tombeaux.

Fait luire, d'un rayon frappée.

Quelques paillons sur ses lambeaux;

D'un pétale découronnée A chaque soubresaut nerveux, Sa rose, jaunie et fanée.

S'effeuille dans ses noirs cheveux.

Une cicatrice, pareille A celle d'un coup de poignard.

Forme une couture vermeille Sur sa gorge d'un ton blafard;

Et ses mains pâles et fluettes Au nez des soupeurs pleins d'effroi Entre-choquent les castagnettes.

Comme des dents claquant de froid.

6o ÉMAUXETCAMÉES

Elle danse, morne bacchante, La cachucha sur un vieil air, D'une grâce si provocante.

Qu'on la suivrait même en enfer.

Ses cils palpitent sur ses joues Comme des ailes d'oiseau noir, Et sa bouche arquée a des moues A mettre un saint au désespoir.

Quand de sa jupe qui tournoie Elle soulève le volant, Sa jambe, sous le bas de soie.

Prend des lueurs de marbre blanc.

Elle se penche jusqu'à terre, Et sa main, d'un geste coquet, Comme on fait des fleurs d'un parterre, Groupe les désirs en bouquet.

Est-ce un fantôme? est-ce une femme ?

Un rêve, une réalité.

Qui scintille comme une flamme Dans un tourbillon de beauté ?

Cette apparition fantasque, C'est l'Espagne du temps passé.

Aux frissons du tambour de Basque S'élançant de son lit glacé.

Et, brusquement ressuscitée Dans un suprême boléro.

Montrant sous sa jupe argentée La divisa prise au taureau.

INÈS DE LAS SIERRAS 6l

La cicatrice qu'elle porte, C'est le coup de grâce donné A la génération morte Par chaque siècle nouveau-né.

J'ai vu ce fantôme au Gymnase, Où Paris entier l'admira, Lorsque dans son linceul de gaze Parut la Petra Camara,

Impassible et passionnée, Fermant ses yeux morts de langueur.

Et, comme Inès l'assassinée Dansant, un poignard dans le cœur!

OT)ELETTE ^'K.^CTiÈOn.TIQUE

POUR que je t'aime, ô mon poète, Ne fais pas fuir par trop d'ardeur Mon amour, colombe inquiète.

Au ciel rose de la pudeur.

L'oiseau qui marche dans l'allée S'effraye et part au moindre bruit ; Ma passion est chose ailée Et s'envole quand on la suit.

Muet comme l'Hermès de marbre, Sous la charmille pose-toi ; Tu verras bientôt de son arbre L'oiseau descendre sans effroi.

Tes tempes sentiront près d'elles, Avec des souffles de fraîcheur, Une palpitation d'ailes Dans un tourbillon de blancheur ;

ODELETTE ANACRÉONTIQ.UE 63

Et la colombe apprivoisée Sur ton épaule s'abattra, Et son bec à pointe rosée De ton baiser s'enivrera.

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