III
Trêve de raillerie!...
Sur quel pied, dans ce monde, est Votre Seigneurie?
FRONTIN
Je sers un gentilhomme amoureux, — l'animal ! J'ai très peu de profits, mais j'ai beaucoup de mal. Il faut tout faire ! Ah 1 si le sort m'avait fait naître Situé de façon à pouvoir être maître.
Je ne l'aurais pas pris pour valet, à coup sûr ! N'est pas valet qui veut! C'est un métier fort dur; On exige de nous tant de vertus... pratiques! Bien des héros seraient de piètres domestiques. Les maîtres! que feraient sans nous ces marauds-là?
Mais si quelqu'un au tien allait dire cela?...
Il n'en ferait que rite; il m'aime. J'ai des vices..
Lesquels rendent aux siens de précieux services !
FRONTIN
C'est vrai ! Je suis adroit, mais il est amoureux. Et ces deux grands défauts se consolent entre eux !
MARI NETTE
C'est comme moi, Frontin ; si j'étais trop naïve, De quoi donc servirais-je à mon Agnès craintive?
FRONTIN
Je m'en r.ipporte à toi pour faire ton devoir,
Marinette... A propos, je voudrais bien savoir Pour quel motif tu viens, à ces heures sauvages. Mystérieusement rôder dans ces parages?
MARINETTE
Ainsi que toi, je suis dans la position.
Cher Frontin, de commettre une indiscrétion;
— Je la commets. — Pourquoi venir ici, vieux drôle,
La toque sur les yeux, le manteau sur l'épaule?
FRONTIN
Réponds, je répondrai.
MARINETTE
Tu sais qu'en demandant L'on n'obtient rien de moi. J'ai des mœurs.
FRONTIN
Cependant Il n'en fut pas toujours ainsi...
MARINETTE
Fat!
FRONTIN
Oublieuse !
Impertinent !
MARINE T T E
FRONTIN
Méchante !
Indiscret!
FRONTIN
Curieuse !
MARI NETTE
Chut ! quelqu'un vient.
FRONTIN
Eh ! c'est Champagne, le valet De Géronte... A-t-il l'air d'un oison!
MARINETTE
Est-il laidl
SCE'hLE II Les Mêmes, CHAMPAGNE.
FRON-TIN.
Hé ! Champagne !
CHAiM PAGNE.
Hé ! Frontin !
FRONTIN
Dis-nous comment se port' Monsieur Géronte.
Il va d'une admirable sorte!
A moins qu'on ne l'assomme, il ne mourra jamais.
MARI NETTE
Il est encor très vert...
CHAMPAGNE
Un peu jaune.
MARINETTE
Très frais...
CHAMPAGNE
Oui, rempli de fraicheurs !
MARINETTE
Très ingambe.
CH A. M PAGNE
Sans doute, duand il a son bâton et qu'il n'a pas sa goutte.
MARINETTE
Il est, ma foi ! très bien, et je l'aimerais mieux Qu'un tas de jeunes gens qui font les merveilleux.
FRONTIN
A quoi s'occupe-t-il, ce digne maître?
CHAMPAGNE
Il grille, Verrouille, cadenasse et clôture une fille
igo THEATRE EN VERS
Fort jolie ! un jeune ange aux yeux perçants et doux, Mademoiselle Inez, dont il est si jaloux, due pour elle il a fait, malgré sa ladrerie, Des prodigalités...
Bah !
CHAMPAGNE
De serrurerie !
MARINETTE
C'est d'un homme prudent et d'un sage tuteur.
Et réussit-il?
CHAMPAGNE
Peu. Le côté séducteur N'est pas son fort ! Il est, pour un objet si rare, Trop vieux, trop laid, trop sot, et surtout trop avare !
Le ciel évidemment ne l'avait pas formé Pour jouir ici-bas du bonheur d'être aimé.
CHAMPAGNE
Personne n'a jamais aimé monsieur Géronte.
Pas même sa femme?
Elle? allons donc !
FRONTIN
A ce compte...
CHAMPAGNE
Monsieur Gérante était, sois-en bien convaincu...
FRONTIN
Ce qu'en termes polis on appelle... trompé!
CHAMPAGNE
C'était moi qui portais les billets à Madame. Elle est morte ; que Dieu veuille prendre son âme ! L'heureux temps! je buvais à tire-larigot, Et du port des poulets je me fis un magot, Lequel est dans les mains de Géronte, mon fnaître, Q.ui, voulant le garder, me garde aussi peut-être : Car, de nature, il est lent à rendre l'argent. Bien qu'à le recevoir il soit fort diligent... Au reste, il me nourrit plus mal qu'un chien de chasse De mes gages déduit les cannes qu'il me casse Sur le dos, et m'habille avec de tels lambeaux, Que je fais, d'épouvante, envoler les corbeaux! Quel sort 1 Ah ! je suis né sous un astre bien chiche !
FRONTIN
Si tu veux me servir, moi, je te ferai riche.
MARINETTE
Et moi, je t'aimerai.
CHAMPAGNE
Non... Je suis vertueux.
Et ne donne les mains à rien de tortueux;
Car, s'il en avait vent, le sieur Géronte est homme A me mettre dehors en retenant ma somme !
Ainsi, tu dis non?
CHAMPAGNE
Oui, je dis non.
FRONTIN, le ballant.
Ah 1 gredin I Ah ! maroufle ! ah 1 veillaque 1 en veux-tu, du gourdin ? En voilà 1
CHAMPAGNE
Aïe ! aïe ! aïe I on me roue, on m'échine ! Marinette me pince, et Frontin m'assassine 1
FRONTIN
Entre dans mes projets : à tes yeux éblouis Va rayonner soudain un rouleau de louis.
CHAMPAGNE
Donne.
FRONTIN
Sers-moi d'abord.
CHAMPAGNE
Pour qui me prends-tu ?
Traitre
LE TRICORNE ENCHANIE 195
Tu veux rester honnête et fidèle à ton maître I Tiens !
Il le bat de nouveau.
SCÈTsLE III Les Mêmes, GÉRONTE.
GÉRONTE
Q.a'est-ce ? On bat Champagne !
FRONTIN
Il l'a bien mérité, Et je voudrais l'avoir encor plus maltraité 1
GÉRONTE
Qu'a-t-il foit?
Rien, monsieur, et c'est son plus grand crime ; Un laquais fainéant est indigne d'estime ; Car il est bien prouvé qu'on ne l'engage pas Pour cracher dans les puits et se croiser les bras.
GÉRONTE
Mon domestique oisif! Ah! le lâche courage! Tu me frustres !