‹ Poésies (volume 2)Chapitre 69 sur 102 · III · texte numérisé non relu

III

GERONTE.

Mariuette, Frontiu, je vous crois l'un et l'autre Et sur chacun de vous mon avis est le vôtre. Mon choix entre vous deux hésite suspendu ; Aussi, tout bien pesé, bien vu, bien entendu, J'aime encor mieux Champagne, et vais à sa recherche Dans le cabaret louche où d'ordinaire il perche.

// sort.

SCÈ'H.E V MARINETTE, FRONTIN.

FRONTIN

Diantre 1 le vieil oison s'envole effarouché !

MARINETTE

Frontin, ai-je été sotte !

FRONTIN

Ai-je eu l'esprit bouché, Marinette 1

MARINETTE

D'abord j'aurais dû te comprendre.

Et nous nous sommes nui, faute de nous entendre !

J'ai défait ton ouvrage.

FRONTIN

Et moi détruit le tien.

MARINETTE

Au lieu de nous prêter un mutuel soutien I

FRONTIN

C'est trop de deux fripons pour la même partie.

MARINETTE

Toujours par l'un des deux la dupe est avertie.

FRONTIN

Jouons cartes sur table, et parlons sans détour : Tu machinais ici pour des choses d'amour?

MARINETTE

Sans doute; — comme toi?

FRONTIN

Tu venais pour l'amante ?

MARINETTE

Oui ; — toi, pour l'amant ?

Oui.

MARINETTE

La rencontre est charmante I

FRONTIN

Pour Inez?

MARINETTE

Pour Valcre?

FRONTIN

Assez ! embrassons-nous !

Unissons nos moyens et concertons nos coups !

SCÈ'ME VI Les Mêmes, VALÉRE.

FRONTIN

Mais j'aperçois de loin venir monsieur Valère, Mon nouveau maitre.

MARINETTE

Il a tout ce qu'il faut pour plaire ; Beauté, jeunesse...

FRONTIN

Oui, tout, hormis l'essentiel :

L'argent.

A Val ère.

Qu'apportez-vous ?

VALÈRE

Pas un sol.

FRONTIN

Terre et ciel !

A quoi vous sert d'avoir un oncle ridicule î

VALÈRE

Sois plus respectueux pour Géronte.

FRONTIN

Scrupule Touchant ! Un oncle affreux qui vous laisse nourrir Par les juifs, et s'entête à ne jamais mourir!

VALÈRE

Il m'a déshérité.

FRONTIN

C'est différent : qu'il vive !

VALÈRE

Et toi, qu'as-tu fait ?

FRONTIN

J'ai dans l'imaginative Certain tour fort subtil, d'un effet assuré.

VALÈRE

Raconte-moi la chose.

Oh ! non ; je suis muré.

Le secret est beaucoup dans uu tel stratagème, Et vous ne saurez rien que par le succès même.

Ine^ parait à son balcon.

SCE'N.E VII Les Mêmes, INEZ, au balcon.

MARINETTE

Monsieur, de ce côté veuillez tourner les yeux : C'est Inez qui parait.

Je vois s'ouvrir les cieux 1

FRONTIN

Les cieux ! — Une fenêtre à carreaux vert bouteille !

VALÈRE

L'Aurore resplendit, souriante et vermeille...

FRONTIN

L'aurore se met donc au balcon, ce matin?

VALÈRE

Faisant pâlir la rose à l'éclat de son teint 1

FRONTIN

Pardon, monsieur!... Ce style est trop métaphorique,

Et VOUS perdez le temps en fleurs de rhétorique ; L'occasion est femme, et ne nous attend pas... Marinette, aux aguets cours te mettre là-bas. Au pied du mur, je vais faire la courte échelle, Afin de vous hausser jusques à votre belle.

Comment payer...?

Plus tard, quand vous serez en fonds.

Frontin, ô mon sauveur !

Une 1 deux !

FRONTIN

Allons ! vite, grimpons I

VAL ÈRE, sur le dos de Frontin.

M'y voilà !

FRONTIN

Tenez- vous au balustre.

VAL ÈRE, à Ine:^.

Pour s'élever à vous, il faudrait être illustre, Inez ! être le fils des rois ou des héros.

Il suffit d'un Frontin qui vous prête son dos...

Je sens tout mon néant et toute ma misère !

Je n'ai rien, je le sais, qui soit fait pour vous plaire ; Mais vos yeux, à la fois charmants et meurtriers. Ont des traits à percer les plus durs boucliers. Ne vous offensez pas des soupirs qui s'échappent Du sein des malheureux que, par mégarde, ils frappent ; Ne vous offensez pas d'un téméraire espoir. Et ce cœur tout à vous, daignez le recevoir!

INEZ

Le pardon est aisé quand l'offense est si douce !

Croyez que mon amour... Diantre! quelle secousse! J'ai failli choir!

Monsieur, vous pesez comme un plomb.

Achevez, et, pour Dieu! ne soyez pas si long!

Valère, je vous crois; Valére, je vous aime!

Je vous l'avoue ici beaucoup trop vite même ;

Mais la gêne où je vis excuse cet aveu,

Qu'une autre moins gardée eût fait attendre un peu.

Ces vieux barbons jaloux, avec toutes leurs -grilles,

A ces extrémités forcent d'honnêtes filles !

Votre franchise, Inez, augmente mon respect.

MARINETTE

Garde à vous ! un objet monstrueux et suspect S'avance à l'horizon.

FRONTIN

Vite, qu'Inez se penche I Dressez-vous et baisez le bout de sa main blanche.

MARINETTE

C'est Géronte I

FRONTIN

Abrégeons.

INEZ

Adieu, Valère, adieu !

FRONTIN

Nous autres, maintenant, changeons d'air et de lieu.

Ils sortent.

SCÈ'KE VIII

GÉRONTE, seul.

Qiiel est donc le fossé, quelle est donc la muraille Où gît, cuvant son vin, cette brave canaille? O Champagne I es-tu mort? As-tu pris pour cercueil Un tonneau défoncé de brie ou d'argenteuil? Modèle des valets, perle des domestiques, Qui passais en vertu les esclaves antiques. Que le ciel avait fait uniquement pour moi. Par qui te remplacer, comment vivre sans toi ? — Parbleu! si j'essayais de me servir moi-même?

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