III
Légitime Joseph, d'être demeuré chaste ! En laissant mon manteau je me suis en allé. Honneur à moil... Pourtant j'étais ému, troublé; J'ai senti, pour un mort, un mouvement étrange ; Mais c'est que la diablesse est faite comme un ange ! Quel sourire câlin 1 quel petit air mignon ! Oui, je fus un grand sot de lui répondre : Non!
ARLEQUIN, entrant, à part.
La Colombine vient, en sortant, de me dire
Qiie c'était son mari, cette face de cire.
Ce Pierrot dépendu qu'on devrait pendre encor !
PIERROT
Mais, j'y songe, j'ai là dans ma poche un trésor. Ce flacon..., l'élixir de longue vie...
A RLEQ.UIN , i'i part.
Ah ! diantre !
PIERROT
Et je vais m'en fourrer deux bons coups dans le ventre. De trois cents ans chacun.
.'. RLEQUIN , à part.
Tâchons de l'empêcher.
PIERROT
Cette fiole n'est pas aisée .à déboucher.
Ma ruine dépend de cette réussite !
Hélas ! Arlequin meurt si Pierrot ressuscite !
Trouvons quelque moyen qui ne soit pas commun Pour l'aborder. Hum ! hum !
PIERROT, se reloiinuinl.
J'entends tousser quelqu'un.
ARLEQUIN
Bonjour, seigneur Pierrot 1
PIERROT
Cachons bien la bouteille.
ARLEQUIN, à part.
Le flacon sort son col de sa poche; à merveille 1
Haut.
Et comment menons-nous cette chère santé?
PIERROT
Mais, pour un trépassé, pas mal, en vérité.
ARLEQUIN
Vous avez l'air gaillard.
PIERROT
Oui. Pourtant, tout à l'heure, J'espère bien jouir d'une santé meilleure ; Avec l'eau du docteur je veux faire un essai... Arlequin, vous aimez ma femme ?
A RLEQUIN.
Oh!...
PIERROT
Je le sai...
276 THÉATEE EN VERS
Ne VOUS défendez pas, mon cher... Elle est charmante...
Arlequin, jurez-moi d'épouser votre amante.
Si l'élixir n'a pas l'effet que j'en attends;
Mes mânes sur ma tombe erreront plus contents.
ARLEQUIN
Oui, je l'épouserai.
riERROT .
Jurez-le sur mes cendres !
Pour elle ayez toujours les égards les plus tendres ! Ne la battez jamais... que quand vous serez gris.
Arlequin, pendant ce discours, tire le jiacon de la poche de Pierrot, boit l'élixir et met à la place la souris qui est dans la boite au seuil de la maison de Colombive.
ARLEQUIN, à part.
Le tour est fait, et toi, ma petite souris, Changeant de possesseur comme de souricière, Au lieu de l'élixir, coule-toi dans ce verre.
PIERROT
Ne m'abandonne pas à l'instant solennel 1 En buvant je remeurs, ou deviens éternel ! Salut, ou bien adieu, ciel à la voûte bleue !
// boit.
Quel prodige!... le baume avait donc une queue r... Je la sens frétiller dans ma bouche!...
ARLEQUIN
Pierrot, Lorsque vous avalez, vous vous dépêchez trop... Vous venez d'opérer...
PIERROT
Je frémis d'épouvante !
ARLEQUIN
L'ingurgitation d'une souris vivante !
PIERROT
Je la sens qui remue... et dans mon estomac Ses évolutions font un affreux mic-mac... Comme dans une cage, elle tourne, elle tourne...
ARLEQUIN
Quand un endroit lui plaît, longtemps elle y séjourne.
PIERROT
Croire avaler la vie, et boire une souris !
ARLEQUIN
Sans doute vous avez chicané sur le prix.
Le docteur, mécontent d'une somme incomplète.
Veut orner son armoire avec votre squelette.
Vous êtes consolant!... Oh! quel saut elle a fait!... ARLEQUIN, riant.
Ha! ha! ha! l'élixir eût produit moins d'effet!...
PIERROT
Tu railles, scélérat ! tu ris de mes tortures I
ARLEQUIN
ifi ! hi ! vit-on jamais plus grotesques postures ?
PIERROT
Misérable !
ARLEQUIN, ressentant les effets de l'élixir.
Aïe ! aïe ! aïe ! ai-je pris du poison ? Je me sens travaillé d'une étrange façon... Je suis comme l'on est les jours de médecine... Ahl traîtresse liqueur!... Ah! boisson assassine!
PIERROT
Je la sens, sous ma peau, marcher, trotter, courir, Comme dans un buffet que je ne puis ouvrir; Elle monte et descend, elle ronge, elle gratte... Ah! maudite souris! ah! bête scélérate!...
— Mais vous ne riez plus...
ARLEQUIN
Si, je ris comme un fou
Si je pouvais au corps m'introduire un matou ! Que ne suis-je un moment chanteur à voix fêlée, Pour voir cette souris par un chat étranglée !
— Le sérieux vous prend, vous, naguère si gai?
ARLEQUIN
D'un sot rire bientôt le sage est fatigué...
PIERROT
Vous avez, à présent, l'air tout mélancolique!...
A RLE QUIN .
Ah! la tranchée affreuse!... ah! l'atroce colique!...
PIERROT
Que VOUS arrive-t-il ?
ARLEQUIN
Je n'y puis plus tenir!...
Je retourne cliez moi...
PIERROT
Si vite ?
ARLEQUIN
Pour finir...
PIERROT
Ne vous en allez pas... Vos départs sont trop brusques..,
ARLEQUIN
Un travail très pressé sur les vases étrusques...
// sort par le fotui.
SCÈlsLE XIV
PIERROT, seul.
Me voilà dans le monde assez mal situé. Par ces damnés païens ai-je été bien tué ? Suis-je vivant, ou mort? c'est ce qui m'embarrasse. Si je suis mort, un point entre autres me tracasse : Pourquoi mon estomac a-t-il plus que souvent,
Bien qu'estomac défunt, un appétit vivant,
Et pourquoi mon gosier, qui devrait être sobre,
S'ouvre-t-il si béant au jus que presse octobre ?
En attendant, mangeons ce poulet que j'ai pris,
Et puis buvons un coup pour noyer la souris...
Éprouver les besoins qu'on a quand on existe,
La faim, la soif, l'amour, étant mort, c'est fort triste !
Le docteur est un gueux payé par Arlequin ;
Il m'a trompé, c'est clair! Sur cet affreux coquin
Je voudrais, si j'étais un corps et non une ombre.
Appliquera pleins poings desgourmades sans nombre,
De ses griffes tirer le ducat qu'il m'a pris,
Et lui cracher au nez son infâme souris.
Je battrais Arlequin, je reprendrais ma femme...
Mais comment? avec quoi? Je ne suis plus qu'une àme.
Un être de raison, tout immatériel;
L'hymen veut du palpable et du substantiel...
On se rirait de moi, mon trépas est notoire.
Et c'est un fait acquis désormais à l'histoire.
Pourquoi vouloir, objet de risée ou d'effroi.
Rester dans ce bas monde où je n'ai plus de moi?
Quelle perplexité! Pour sortir de ces doutes.
Suicidons-nous, là, mais une fois pour toutes.
Voyons ! Si je prenais la corde? Non, vraiment;
Le chanvre ne va pas à mon tempérament...
Si je sautais d'un pont? Non, l'eau froide m'enrhume...
Ou si je m'étouffais avec un lit de plume ?
Fi donc! je suis trop blanc pour singer Othello...
Ainsi, ni le cordon, ni la plume, ni l'eau;
L'arme à feu souvent rate et veut beaucoup d'adresse.
Si je m'asphyxiais par une odeur traîtresse ?
Pouah ! tous ces trépas-là ne sont pas ragoûtants.
Bon, m'y voilà: j'ai lu dans un conte du temps
L'histoire d'un 'mari qui chatouilla sa femme
Et la fit, de la sorte, en riant rendre l'âme. Cette mort me convient; c'est propre, gai, gentil. Allons, chatouillons-nous; d'un mouvement subtil, due ma main, sur mes flancs en tous sens promenée, Imite avec ses doigts les pas de l'araignée.
Il se chalouille.
Ouf! je ferais des sauts comme en font les cabris, Si je ne m'empêchais... Continuons... Je ris, ^ J'éclate! Maintenant, passons aux pieds... Je pâme, J'ai des fourmillements, je suis dans une flamme ! Hil hi! l'univers s'ouvre à mes yeux éblouis... Ho ! ho 1 je n'en peux plus et je m'évanouis.
SCÈn,E XV PIERROT, COLOMBINE.
COLOMBINE
Quel est donc ce nigaud qui se pince pour rire ?
PIERROT
C'est un mort qui se tue.
COLOMBINE
Ose encor le redire.
Ou, malgré la maigreur dont tu fais embarras, Te saurai te trouver assez de chair au bras Pour te faire mal...
Elle le pince.
PIERROT
Aïe !
COLOMBINE
Imbécile, maroufle, Ta foce existe assez pour un coup de pantoufle. Tiens, bélître 1
Elle lui lionne nu soufflet avec sa viule.
PIERROT
Ouf!
COLOMBINE
Ma main, alerte à souflleter, Ne négligera rien pour te ressusciter.
Ah ! gueux, tu ne veux pas revivre à mes caresses, Et, mort, à l'étranger tu nourris des maîtresses 1 Puisque de mes baisers tu ne fais aucun cas, Que tu n'es pas sensible aux moyens délicats, J'abandonne ton cœur, et vais sur ton épaule Faire dialoguer ton cuir avec ma gaule.
Elle h bat.
Ton dos est-il content de ce petit discours?
PIERROT
On m'échine ! on m'assomme ! A la garde ! au secours !
COLOMBINE
duel cadavre douillet !
Elle continue de le hattie.
PIERROT
Oh!
COLO.MBINE.
du'as-tu donc à braire } Tu sors du rôle ; un mort ne sent rien.
PIERROT
Au contraire !
Faut-il continuer plus longtemps sur ce ton ?
PIERROT
Grâce !
COLOMBINE
Que répond l'ombre à ces coups de bâton r
PIERROT
L'ombre répond qu'elle est un corps qu'on martyrise.
COLOMBINE
Si ta conviction n'était pas bien assise, L'on peut...
PIERROT
Non pas ; je vis, je le sens, je le crois. C'est assez; je mourrais tout de bon, cette fois.
Bon ! tu renonces donc à ce jeu ridicule ?
PIERROT
Pour jamais. Cependant il me reste un scrupule. Le docteur m'assurait...
Le docteur est un sot.
PIERROT
Justement le voici qui vient. — Docteur, un mot !