‹ Poésies (volume 2)Chapitre 9 sur 102 · CLAIR DE LUNE SENTIMENTAL · texte numérisé non relu

CLAIR DE LUNE SENTIMENTAL

A travers la folle risée Que Saint-Marc renvoie au Lido, Une gamme monte en fusée, Comme au clair de lune un jet d'eau..

A l'air qui jase d'un ton bouffe Et secoue au vent ses grelots, Un regret, ramier qu'on étouffe, Par instants mêle ses sanglots.

Au loin, dans la brume sonore, ^ Comme un rêve presque effacé, J'ai revu, pâle et triste encore, -Mon vieil amour de l'an passé.

Mon âme en pleurs s'est souvenue

De l'avril où, guettant au bois

La violette à sa venue.

Sous l'herbe nous mêlions nos doigts.

Cette note de chanterelle, Vibrant comme l'harmonica.

C'est la voix enfantine et grêle, Flèche d'argent qui me piqua.

LE CARNAVAL DE VENISE

Le son en est si faux, si tendre, Si moqueur, si doux, si cruel.

Si froid, si brûlant, qu'à l'entendre On ressent un plaisir mortel,

Et que mon cœur, comme la voûte Dont l'eau pleure dans un bassin.

Laisse tomber goutte par goutte Ses larmes rouges dans mon sein.

Jovial et mélancolique.

Ah! vieux thème du carnaval, Où le rire aux larmes réplique.

Que ton charme m'a fait de mail

5 YMTHO'N.IE

DE leur col blanc courbant les lignes, On voit dans les contes du Nord, Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes Nager en chantant près du bord,

Ou, suspendant à quelque branche Le plumage qui les revêt.

Faire luire leur peau plus blanche Que la neige de leur duvet.

De ces femmes il en est une,

Qui chez nous descend quelquefois.

Blanche comme le clair de lune

Sur les glaciers dans les cieux froids,

Conviant la vue enivrée

De sa boréale fraîcheur

A des régals de chair nacrée, •

A des débauches de blancheur!

SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR 2j

Son sein, neige moulée en globe, Contre les camélias blancs Et le blanc satin de sa robe Soutient des combats insolents.

Dans ces grandes batailles blanches.

Satins et fleurs ont le dessous, Et, sans demander leurs revanches.

Jaunissent comme des jaloux.

Sur les blancheurs de son épaule, Paros au grain éblouissant, Comme dans une nuit du pôle, Un givre invisible descend.

De quel mica de neige vierge.

De quelle moelle de roseau.

De quelle hostie et de quel cierge A-t-on fait le blanc de sa peau ?

A-t-on pris la goutte lactée Tachant l'azur du ciel d'hiver.

Le lis à la pulpe argentée, La blanche écume de la mer;

Le marbre blanc, chair froide et pâle.

Où vivent les divinités; L'argent mat, la laiteuse opale Qu'irisent de vagues clartés;

L'ivoire, où ses mains ont des ailes Et, comme des papillons blancs, Sur la pointe des notes frêles Suspendent leurs baisers tremblants ;

24 EMAUX ET CAMEES

L'hermine vierge de souillure, Qui, pour abriter leurs frissons, Ouate de sa blanche fourrure Les épaules et les blasons ;

Le vif-argent aux fleurs fantasques Dont les vitraux sont ramages ; Les blanches dentelles des vasques, Pleurs de l'ondine en l'air figés ;

L'aubépine de mai qui plie

Sous les blancs frimas de ses fleurs ;

L'albâtre où la mélancolie

Aime à retrouver ses pâleurs;

Le duvet blanc de la colombe.

Neigeant sur les toits du manoir, Et la stalactite qui tombe, Larme blanche de l'antre noir ?

Des Groenlands et des Norvèges

Vient-elle avec Séraphita ?

Est-ce la Madone des neiges.

Un sphinx blanc que l'hiver sculpta,

Sphinx enterré par l'avalanche, Gardien des glaciers étoiles.

Et qui, sous sa poitrine blanche.

Cache de blancs secrets gelés ?

Sous la glace où calme il repose, Oh ! qui pourra fondre ce cœur !

Oh ! qui pourra mettre un ton rose Dans cette implacable blancheur!

Page 1