‹ Poésies (volume 3)Chapitre 87 sur 140 · LA DIVA · texte numérisé non relu

LA DIVA

Et la toile tomba. C'était le premier acte.

Alors je regardai ; plus nette et plus exacte,

A travers le lorgnon dans mes j'eux moins distraits,

Chaque tète à son tour passait avec ses traits.

Certes, sous l'éventail et la grille dorée.

Roulant dans leurs doigts blancs la cassolette ambrée,

Au reflet des joj-aux, au feu des diamants.

Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements.

J'en vis plus d'une belle et méritant éloge ;

Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge

J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord,

La loge lui formant un cadre de son bord.

Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione,

Moins la fumée antique et moins le vernis jaune,

Car elle se tenait dans l'immobilité,

Regardant devant elle avec simplicité,

La bouche épanouie en un demi-sourire.

Et comme un livre ouvert son front se laissant lire.

Sa coiffure était basse, et ses cheveux moirés

Descendaient vers sa tempe en deux flots séparés.

Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle;

Pour parure et bijoux, sa grâce naturelle;

Pas d'oeillade hautaine ou de grand air vainqueur,

Rien que le repos d'àme et la bonté de cœur.

Au bout de quelque temps, la belle créature.

Se lassant d'être ainsi, prit une autre posture.

Le col un peu penché, le menton sur la main,

De façon à montrer son beau profil romain,

Son épaule et son dos aux tons chauds et vivaces.

Où l'ombre avec le clair flottait par larges masses.

Tout perdait son éclat, tout tombait, à côté

De cette virginale et sereine beauté.

Mon âme tout entière à cet aspect magique

Ne se souvenait plus d'écouter la musique,

Tant cette morbidezze et ce laisser-aller Était chose charmante et douce à contempler, Tant l'œil se reposait avec mélancolie Sur ce pâle jasmin transplanté d'Italie. Moins épris des beaux sons qu'épris des beaux contours, Même au parlar spiegar, je regardais toujours ; J'admirais à part moi la gracieuse ligne Du col se repliant comme le col d'un cygne, L'ovale de la tête et la forme du front, La main pure et correcte, avec le beau bras rond; Et je compris pourquoi, s'exilant de la France, Ingres fit si longtemps ses amours de Florence. Jusqu'à ce jour j'avais en vain cherché le beau ; Ces formes sans puissance et cette fade peau Sous laquelle le sang ne court que par la fièvre Et que jamais soleil ne mordit de sa lèvre, Ce dessin lâche et mou, ce coloris blafard. M'avaient fait blasphémer la sainteté de l'art. J'avais dit : « L'art est faux, les rois de la peinture D'un habit idéal revêtent la nature.

Ces tons harmonieux, ces beaux linéaments, N'ont jamais existé qu'aux cerveaux des amants. » J'avais dit, n'ayant vu que la laideur française : « Raphaël a menti comme Paul Véronèse ! » Vous n'avez pas menti, non, maîtres : voilà bien Le marbre grec doré par l'ambre italien. L'œil de flamme, le teint passionnément pâle, Blond comme le soleil sous son voile de hâle. Dans la mate blancheur les noirs sourcils marqués, Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués, Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes, Et tous les nobles traits de vos saintes estampes. Non, vous n'avez pas fait un rêve de beauté, C'est la vie elle-même et la réalité.

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