CANTIQUE EN BALLADE
Sur : SoH Deo honor et gloria.
C'est peu de cas que d'humaine prudence Qui ne s'arreste au céleste sçavoir, Du Créateur, qui par sa providence De ses hauits dons nous faict notice avoir.
Tout ce que l'œil sur la terre peult voir Ne vient de nous, ne d'œuvre méritoire?
Tout vient d'en hault, confessons donc debvoir A un seul Dieu louange, honneur, et gloire.
Herbes et fleurs qui sont en abondance Que par les champs on peult appercevoir.
Les fruicts qui font aux arbres résidence, La vigne à Thomme un grand et riche avoir.
Tout cela est hors de nostre pouvoir Sans la bonté de Dieu, qui est notoire, Parquoy chantons, par un loyal debvoir, A un seul Dieu louange, honneur, et gloire.
FRANÇOIS HABBRT 87
De jour en jour se inect en évidence
La grand bonté de Dieu qui fàict pleuvoir
Quand il luy plaisl et mect en décadence
Les orgueilleux subjects a décevoir.
C*est luy qui faict aux humains concevoir
Son divin verbe, Evangelique hystoire.
Dont noas debvons (comme il nôu^ faict sçavoir)
A un seul Dieu louange, honneur, et gloire.
Il a tout faict par compas et cadence Pour les humains de sa grâce pourvoir, Qui bien souvent par maligne imprudtnee Ne vêuilent pftft ses dons ramentevoir.
C'est par defaolt de voir et de revoir Le Testament de DiftU non frustAtoire, Dont ilz ne font fpar un meschant vouloir) A un seul Dieu lôoange. honneur et gloire.
Prince du Ciel qu*amour faict esmouvoir A nourrir tout au Monde transitoire, Aux ignorants fais ce mot recevoir, A un seul Dieu, louange, honneuf, et gloire.
{(Leê Epûtres herofdes, i650.)
ANNE DE MARQUETS
ReligieuBe de TOrdre de Saint-Do tniniqne, Anne de Marquets était d'une famille noble. Elle avait été élevée avec soin et s'était consacrée à la connaissance des lettres françaises et latines. II est probable que son entrée au couvent n'interrompit en rien ses études et ne modifia point ses goûts. D'origine normande (1), elle avait fait profession à Poissy, et il parait qu'elle y demeura jusqu'à sa mort, arrivée le 11 mai 1588.
Elle composa en vers français des cantiques, des méditations et des sonnets et traduisit des poèmes latins d'Antoine Flaminio (2) et de Claude Despence. On a lieu de croire qu'elle fut on relations suivies avec ce dernier, car il lui légua, par testament daté d'octobre 1571, trente livres de rentes (3).
Elle laissa h Mn<^ Fortia, religieuse de son Ordre, trois cents quatre-vingts sonnets spirituels sur les dimanches et principales fêtes de Tannée qui furent pieusement édités en 1605 (4), arec diverses poésies latines célébrant son Bavoir et sa vertu.
Les écrivains de son temps, Gilles Durand, sieur de la
(1) Certains auteurs l'ont fait naître au début du zTi« siècle.
(2) Voyez : Diverses poésies de M. Ant. Flaminius^ mises en français par Anne de Marquets, etc. Paris, N. Chesneau 1568, in-8o.
(3) Cf. Bibliothèque française, de l'abbé Goujet, t. XIII.
(4) Sonets {sio) spirituels de feile très docte Dame, S^ Anne de Marquets, Religieuse à Poissi, sur les Dimanches et principales salennitez de Vannée A, Mad. dp Fresne, A Paris, chez Claude Morel, 1605, in-S».
ANNK DB IfARQUSTS 89
Bergerie et Pierre de Ronsard, entre autres, ont fait un vif éloge de sa poésie.
Ses sonnets se distinguent par une tendre piété et par une grande richesse de style. Tour h tour sobres et brillants, il nous émeuvent et nous élèvent. Ce sont tout à la fois des modèles de correction et d'éloquence chrétienne.
SONNETS SPIRITUELS
Excite, ô Seigneur Dieu, ta divine puissance, Et viens pour nous sauver comme tu as promis : Tu vois le pauvre estât auquel nous sommes mis Viens donc pour nous oster de misère et souffrance.
Par toy nous aurons paix, repos et asseurance,
Car tu raineras noâ cruels ennemis :
Nos vices et forfaicls par toy serons remis,
Et tous biens nous viendront par ta saincte présence.
Haste donc ta venue, ô débonnaire Roy,
Veu qu'elle seule peut nous esloigner d'enioy.
Et que c'est le seul bien, que nos âmes souspirent :
Sçais-tu pas que l'espoir trop long temps prolongé Nostre esprit faible et prompt, d*ennuy se sent rongé? L'attente est ennuyeuse h ceu:(-là qui désirent.
ANNB DB MARÇUITS 9t
PreneÈ ores courafçe, 6 craintifs, car voicy Vostre Dieu qui vient faire icy son domicile, Lequel vous Murera de la puissance hostile, Et par luy se f^rotii ceÈ belles œuvres-cy :
Les aveugles verront, les sourds oiront aussi, Le boiteux marchera d*un pied ferme et agile, La langue des muets sera prompte et facile.
Et vous serez en paix horz de crainte et soucy :
Si qu*ii faudra changer en couitre (1) les épées, Pour besches et hoyaux lances seront coupées, Ne se trouvant plus lors qui nous vienne assaillir :
Bref nous serons certains d'estre heureux à touteheure:
Quelle félicité* quel bien peut défaillir
A rhomme, auprès duquel Dieu choisit sa demeure ?
Adam avoit sousmis toute nature humaine Au dur joug de Sathan, du vice M de la mort.
Qui cruels sans cesser la tourmentoyent si fort. Que d'extrême mal-heur elle estoH toute pleine.
(1) GhamiQ.
92 POÈTBS GHBIÊTIBNS DU XVI® 8IEGLB
Mais Jesus-Ghrist usant de bonté souveraine Est Tenu en ce monde, et a faict telle effort Contre ces trois tyrans, que restant le plus fort, Il nous a délivrez de leur griffe inhumaine.
Voire et nous a donné, outre la liberté,
Tant d'aise, de repos et de félicité,
Avecque son Royaume et ses biens perdurables
Que sa grâce excédant nos péchez odieux.
Nous a rendus en fin mille fois plus heureux. Que nous n^avions esté paravant misérables.
Voicy l'heure qu'il faut nous relever du somme
Qui a clos jusqu'icy de nostre ame les yeux :
Si que par négligence et parfaict vicieux,
Elle a, chetive, acquis de maux une grand somme.
Afin donc que péché ne l'aggrave et l'assomme, Rejetions loin de nous ce dormir ocieux :
Car la nuict est [tassée, et le jour gracieux Est venu pour donner la lumière à tout homme.
Geste nuict c'est le vice esclave à la fureur
De l'ignorance aveugle, et du monstre d'erreur.
Qui conseille aux Mortels les œuvres ténébreuses :
Et ce jour c'est Jésus, Soleil de nostre Esprit. Prenons donc de vertu les armes lumineuses, Dépouillons le vieil homme et vestons Jesus-Christ.
ANNE DB MAKQUBTS 93
Embrassons la vertu, et vivons tellement Qu'on recongnoisse en nous cest heureux advantage Que nous sommes de Christ le peuple et rheritage. Et que nous le voulons servir fidellement.
Afin que Dieu en soit loué premièrement, Et que notre prochain soit esmeu d'avantage A faire son debvoir, d*un si ardant courage, Qu'au ciel il puisse en fin vivre éternellement.
Or d'un bon serviteur le principal ofQce,
C'est qu'il aime son maistre et qu'il luy obéisse,
Qu'il se conforme à luy, et luy soit complaisant.
Aimons donc Jesus-Christ, faisons ce qu'il commande,
Imitons sa douceur et sa charité grande,
Si que souffrir pour luy nous soit doux et plaisanta
A fln que le Seigneur nous soit doux et propice Alors qu'il nous viendra pousser au dernier port, Ayons toujours en main pour conduitte et support. Avec Tardante foy, les œuvres de justice.
94 poisTBs OHftéruHw do xvi* siècle
Hé I qui pourroit penser le tourment, le supplice, L'angoisse, la frayeur, le regret et remord, Qu'ont ceux qui se voyant accablez de la mort Sont vuides de vertus et remplis de tout vice ?
LasI nous n'emportons rien que les biens ou mesfaits, Dont la vie ou la mort pour jamais nous demeure. Tous les biens donc qu'alors nous voudrions avoir faits,
Pour n'eslre point surprins, faisons-les dès ceste heure,
Et ne nous promettons jamais de lendemain,
« Car tel vit aujourd'huy qui sera mort demain ».
Celuy qui veut jouïr de réicrnel bon-heur Que Gheist promet aux siens, il luy est nécessaire D'observer ce que dit ceste voix salutaire, Qui crire : Prépariez les voyes du Seigneur.
Car sainct Jean en ceci nous cert de précepteur. Qu'il nous faut si bien vivre et de mal nous retraire, Que quand Dieu nous voudra du corps l'ame distraire. D'aller avecques luy nous ayons cet honneur.
C'est un poinct arresté qu'il faut que chacun meure ; Préparons-nous y donc, car nous ne sçavons l'heure : Et lors rien, sinon Dieu, ne nous peut secourir.
Du mes^baot obMioé la uxovi eaj. malhejuureu&e, Mais des bons devant Dieu la mort est précieu«^ ; « Et qui a bien vescu oe s.çaurgit maji viourjur ».
AlWf DIB uAMomm 9S
Jksus-€hrist prH des siens la troupe bien-heurée El leur prédit sa mort et résurrection, Afin qu*au triste temps de leur affliction Ils pcusse^t opérer une joye stsseurée»
L'Eglise estant de Dieu sainctement inspirée. Voyant de ces jours-ci la dissolution, Nous veut par ces propos mettre en devolion, Si que nostre ame soit de tout mal retirée.
Mais nous sommes, hélas ! tellement aveuglez
Par nos affections et plaisirs desreiglez
Que nous ne voyons pas nostre propre ruine.
Comme l'aveugle donc vaquerons iattamopt/efit Que Dieu ouvre les yeux de oostre entendement, Car celuy chet souveai qui san» oUirlé chejniiii»*
Quand on voit Jesus-Ghrist en la croix attaché, Endurant wm mort UnitigaQmiaMMl(9« Que doit loy attenter l'ame devoiieuse, Sinon vivre à justice et mouhr k 96chi ?
96 POÈTES CHRiriBNS DU XVl® 8IÈGLB
Sinon rendre Sathan soubs ses pieds escaché, Et de son Dieu se rendre ardemment amoureuse, Se dompter elle-même et sa chair marheureuse, Le monde estant du tout de son cœur arraché.
Voilà comment il faut qu'elle se mortifie, Et qu'avec son espoux elle se crucifie, Pour avec luy régner perpétuellement :
Car quiconque désire avoir part eu sa gloire, El jouir bien-heureux du fruict de sa victoire, Le doit accompagner en sa peine et tourment.
Comme la rose naisl d'une branche espineuse, Ainsi ce jour nasquit de Judée une Ûeur De si rare beauté, de si grande valeur, Que la Deité mesme en devint amoureuse.
Par ceste fleur j'entens la Vierge bien-heureuse, De laquelle disoit le souverain Seigneur, Des filles de Sion m'amie est tout Thonneur, C'est entre les piquants la rose gracieuse.
Sur ceste fieur tomba une liqneur des cieux, Qui si bien Tarrousa de tout heur et de grâce. Que d'elle en fin sortit un miel délicieux.
Qui la douce ambrosie et le nectar surpasse, Et qui seul repoussant de tout vice le fiel Repaist tous les esleus en la terre et au ciel.
AlfNB DB 1IARQUET8 97
Le Seigneur Dieu a faict chose eslrange el nouvelle, Car la femme aujourd'huy a l'homme environné, Ainsi que l'Ange en a tesmoignage donné, Quand il a dict ces mots à la saincte pucelle.
Tu concevras un (ils Roy de gloire éternelle, Par qui salut doit estre aux humains redonnée : I^rs la Vierge respond, je suis de Dieu Tancelle : Me soit faict comme il a sagement ordonné.
Lors le Verbe est faict chair ; lors Tauteur de nature , Devient homme mortel, et se fait créature, Mariant sa grandeur à nostre humanité :
Et celuy que les cieux n'avoientoncsceu comprendre, L'enclost au chaste flanc d'une pucelle tendre. Sans offenser la fleur de sa virginité.