‹ Poètes chrétiens du XVIe siècle: textes choisisChapitre 68 sur 123 · PHILIPPE DESPORTES · texte numérisé non relu

PHILIPPE DESPORTES

Dans un temps où il n'y eut guère de place que pour une servile imitation de Ronsard, Philippe Desportes trouva le moyen d'être personnel. Sa poésie qui a sur celle de la Pléisuie Tavantage d'ôtre naturelle, et partant, dépourvue des néologismes qui compromirent la beauté de cette dernière, inaugure un genre nouveau. Tout italianisme mis à part, son art correct servit à Malherbe, et l'on a lieu de s'étonner que le bonhomme normand, convive de l'abbé de Tyron, préférât un jour son potage h ses psaumes. Sans Desportes, révolution de Malherbe eût peut-être été incomplète.

En tout cas, elle n'autorisa nullement les méchants vers de Boileau que Ton connaît.

A la fin du xvi» siècle, il y a deux courants : l'un, gréco-latin, entraîne les derniers élèves de Ronsard ; l'autre, capricieusement attardé aux rives italiennes, séduit les esprits novateurs par le charme des paysages qu'il reflète et par le rythme de ses eaux. Desportes, pour ne point suivre le premier, conduisit le second. Avant que Malherbe vint et fût sacré poète officiel, il avait épuisé sur le luth les chants tantôt sacrés, tantôt profanes où s'étaient complues son imagination et sa mélancolie aristocratiques.

Il était né en 1546, h Chartres. Les ressources des siens étaient médiocres et rien, sinon sa vive intelligence et la souplesse de son caractère, ne le prédisposait ù connaître l'éclat soudain d'une grande destinée. Il débuta jeune, chez un procureur dont il séduisit la femme. Tallemont, qui rapporte tout au long son aventure, raconte qu'il fut congédié avec si peu de cérémonie qu'il

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De se flatta pas de faire connaître h. sa famille les suites de sa bonne fortune.

Il erra pendant quelque temps h travers la France et Tespoir qu'il eût de glaner quelque emploi h la Cour lui fit trouver sa voie. Il devint secrétaire de l'évéque du Puy et ce fut là l'origine de son crédit. Il voyagea et acquit de multiples connaissances. Son goût des belles lettres se forma en môme temps qu'il prit les airs de la haute société. D'humeur égale, complaisant pour les grands, affable pour les humbles, il trouva des appuis là ou d'autres auraient rencontré des compétiteurs. Personne ne se plaignit jamais de sa réussite, et quand il eut gagné successivement les bonnes gr&ces de Charles IX et de Henri III, il fut sans doute le seul à s'étonner de sa soudaine omnipotence.

Quoiqu'il n'ait pas pris les ordres, il obtint les abbayes de Tiron, des Vaux de Cemay, de Josaphat et enfin de Bonport en Normandie, la 'plus riche de toutes. Ainsi l'on peut dire qu'il fut l'abbé le mieux rente de France. On comprend qu'après la mort de Henri III, ce protégé des Valois ne se soit pas rallié tout de suite au panache blanc du roi de Navarre.

Obligé de fuir Bonport, à l'approche du Béarnais, il quitta la crosse et aida Villars k défendre Rouen. La ville, dit-on, résista à tous les assauts et ne céda que librement, lorsque Henri vit toute la France reconnaître son pouvoir et qu'il se fut engagé h rendre à M. de Tiron ses bénéfices. Desportes ne survécut d'ailleurs pas longtemps à cette victoire sur son nouveau maitre, et il s'éteignit le 5 octobre 1606, dans son abbaye de Bonport, laissant une grande réputation de vertu que n'avait obscurcie ni son indulgence excessive pour les excès des Valois ni la frivolité de son génie.

Ses œuvres, publiées en 1573 (1), et maintes fois réimprimées, offrent le plus singulier mélange de pièces légères et de poèmes édifiants qu'il soit possible de trouver dans le bagage d'un poète.

Ses Poésies chrétiennes, les seules que nous retiendrons ici, sont généralement regardées comme le produit

(l) Les Premières œuvres de Philippe Desportâs, Paris, Robert Estienne, 1572, in-4o (Réimp. en 1579, en 1600, en 1611. etc.).

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de sa vieillisse. Elles furôili composées h Bont)Oi'fc, éï on les confond assez facilement avec ses psaumes dont les soixante premiers parurent en 1591, ches dti Petit- Val (1).

« Pourtant;, écrit un de ses meilleurs bio|praphes, ({uand on suit chrôiiologiquement les travaux du poète, on voit qu'il a eu en tout temps de pieuses inspirations. Dès l'âge de vingt-quatre ans, il avait touché la harpe sainte : pendant ses jours de bonheur et d'ivresse, il la reléguait dans un coin pour la reprendre aussitôt, dès que la fatigue et l'ennui voilaient h ses yeux les riantes perspectives oîi Se complaisait son imagination. Plusieurs morceaux religieux qui terminent l'édition de 1579 manquent h l'édition de 1573. D'année en année, le poète augmentait son pieux recueil (2) ». I^ 'était-ce pas la mode alors de mêler la dévotion ^ la plus extrême licence, et doit-on s'étonner que Desportes affectât h son tour, le caractère de la piété, après avoir montré celui du libertinage? Dailleurs, ses pieuses compositions sont, sans conteste, parmi les meilleures, sinon les plus émouvantes, qu'il tira jamais d'une muse tout à la fois galante, en* jouée et pleine de ferveur.

(1) Soixante Pseaumes de David, Rouent du Petit Val. 1591, in-4o, et Paris, Mamert Pâtisson, 1592, in-4o. Par la »uite, le poète les réimprima plusieurs fois, en les augmentant considérablement. Voyez : Cent pseaumex de David, mis en ters français^ etc., avec quelques cantiques de la Hible et autres Œuvres ckrestiennes. Paris, Mamert Pâtisson, 1598. in-S® ; Les CL Pteaumes de David, etc.. Paris, Abel l'Angelier, 1603, in-8o ; Les mèmfs, Paris, Vve Mamert Pâtisson, 1604, in-12 ; Lee mêmes, avec chant et musique. Paris, Ballard, 1634, in-8o

(2) Introduction aux Œuvres de Philippe Desportes, par Alfred Mlchiels, Paris, Delahays, 1851, in-12.

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