PLAINTE
Depuis six mois entiers que ta main courroucée Se retira, Seigneur, de mon ame oppressée Et me laissa débile au pouvoir des malheurs,
(1) Imité d'an sonnet de Ouidicclon qtii débute pM eé vers :
Lai pigro e grave sonno ovê sepolta ; etc.
(r^oté de Alf. ktichiëlfi).
216 POisTBS CRR^IRIfS DU XVI* SltCLB
J*ay tant souffert d'ennuis, qu'helas I je ne puis dire Gomment mes trisles yeux aux pleurs ont pu suffire, Aux complaintes ma boucheet mon cœuraux douleurs.
Je n'y vois point de cesse, et ma peine. cruelle, Que le temps deust vieillir, sans fin se renouvelle. Poussant maint rejetton espineux et tranchant ; Une nuict de fureurs rend horrible ma vie.
Le decoufort me suit encor que je le fuye.
Et la raison me fuit plus je la vays cherchant.
Dieu ! mon seul refuge et ma guide asseurée Peux-tu voir sans pitié la brebis esgarée, Estonnée, abbatue, à la merci des sens, Qui, comme loups cruels, lascheut de s*enrepaistre? Presque le desespoir s'en est rendu le maistre. L'effrayant de regars et de cris menaçans.
N'abandonne ton œuvre, ô Dieu plein de clémence ! Si je t'ay courroucé par trop d'impatience.
Plaignant de mes plus chers Tinforluné trespas; Si je me suis matté d'excessive tristesse, Excuse des mortels l'ordinaire foiblesse :
Seigneur, tu es parfait et Fhomme ne l'est pas.
Toy mesme, ô souverain, noslre unique exemplaire. Quand tu veis ton amy dans le drap mortuaire, L'œil clos, les membres froids, palle et défiguré, Ne te peus garantir de ces piteux allarmes ; Les soleils de tes yeux furent baignés de larmes. Et du Dieu de la vie un corps mort fust pleuré.
Moy donc qui ne suis rien qu'un songe et qu'un ombrage
Se faut-il estonner, en ce terrible orage,
Si ce qui t'a touché m'a du tout emporté ?
Si pour un de tes pleurs j'ay versé des rivières,
Toy, soleil flamboyant, seul père des lumières,
Moy, nuage espaissi, moite d'obscurité ?
PH1LIPPB DBS PORTES 217
Quand de marbre ou d'acier mon ame eust élé faite, Las ! eussé-je peu voir lanl d'amitié desfaile, Sans me dissoudre en pleurs, sans me deconforter? Voir de mon seul espoir les racines seichées El les plus vives paris de moy-mesme arrachées Mon cœur sans se douloir Teust-il peu supporter ?
Je n'y pense jamais (et j'y pense à toute heure) Sans maudire la mort, dont la longue demeure Apres vous, chers esprits, me relient tant ici. J'estoy premier entré dans ce val misérable : 11 me semble, ô Seigneur ! qu'il esloil raisonnable Que, le premier de tous, j'en deslogeasse aussi.
Mais en tous ces discours vainement je me fonde ;
Tu les avois preslez et non donnez au monde,
El as pu comme tiens à toy les retirer.
Helas ! je le sçay, mais ma foible hature
Trouve pourtant, Seigneur, ceste ordonnance dure,
Et ne peut sur son mal d'appareil endurer.
Plaise-toy l'augmenter de force et de courage ; Sers de guide à mes pas, sens l'ombre et le nuage, Qui m'a faict esgarer si long-temps de mou bien. Et surtout, ô bon Dieu, donne à mon impuissance Ou moins de passions, ou plus de patience.
Afin que mon vouloir ne s'esloigne du tien.
Donne que les esprits de ceux que je soupire N'esprouvent point. Seigneur, ta justice et ton ire; Rens-les puriQez par ton sang précieux, Gancelle leurs péchez et leurs folles jeunesses, Fay-leur part de la grâce et, suivant tes promesses. Ressuscite leurs corps et les mets dans les cieux.
218 PO^BS CHRETIENS t>Ù XVl° S1ËGU6
SONNETS
Depuis le Irisle pôliit de ma fresle naissance, Et que dans le bëtceau, pleut-ant je fus posé, Quel jout* mait}ué de blanc tn*a tant favorisé Que de l'ombre d*un bien j'aye eu la jouissance ?
A peine estoienl seichez les pleurs de mon enfance, Qu'au froid, au chaud, à l'eail, je me veis exposé, D'amour, de la fortune et des grands maistrisé,^ Qui m'ont payé de vent pour toute recompense.
J'en suis fable du monde^ et mes vers dispersez Sont les signes pileux des maux que j'ay passez, Quand tant db tiers tyrans ravageoyenl mon courage.
Toy qui m'ostes le joug et me fais respirer, Seigneur! pour jamais vueille-moy retirer De la terre d'Egypte et d'un si dur servage.
Le jour chasse le jour, comme un flot l'autre chasse; Le tems léger s'envolle, et nous va décevant, Misérables mortels, qui (ramons en vivant.
Desseins dessus desseins, fallace sur fallace.
PRlLlPl»B bttSPbRtfts 21 d
Le cours de ce grand ciel qui ]es astres embrasse, Fait que Page et le temps passent comme le vent ; Et sans voir que la mort de près nous va suivant, £u mille et mille erreurs nostre esprit s'entrelasse.
L'un, esclave des Grands, meurt sàhs avoir vescù ; L'autre de convoitise ou d*amour e^t vaincu : L'un est ambitieux, Tatitre est chaud à la guerre.
Ainsi diversement les désirs sont poussés ; Mais que sert tant de peine, ô mortels insensés ; Il faut tous à la fln retourner à la terre.
Chargé de maladie et plus de mon ofTence, Seigneur! tu me vois dans un lict périssant ; Ma vigueur diminue, et ma douleur croissant Fait chacun s'eslonner de ma grand'patience.
Continue, ô mon Dieu I donne moy ta puissance De supporter ce mal, qui le corps va forçant, Et fay que mon esprit soit tousjours bénissant, Au plus fort des douleurs, la gloire et ta clemance.
Donne de Teau, Seigneur» & mes yeux espuisez. Pour rendre avec mes pleurs mes péchez arrosez. Et les lave en ton sang avant que je Irespasse.
Je ne deniande poinl de vivre plas long-lans.
Du monde ei de s^s Jeûi hies dësik's lont contins ;
Assez j'aui*ay vescu si je meurs eh ta grâce.
220 rOJBTBS CHRlh'lBNS DU XYl** SlÈCLB
Si mes ans les plus beaux helas î trop mal perdus Au volage apppelil d'amour et d'une dame.
Plein de chaude espérance et d'amoureuse flamé, A ta gloire, ô Seigneur ! eussent esté rendus ;
Mes soupirs et mes cris ne seroyent entendus Maintenant, que trop tard le repentir m'entame, Et ces vers, messagers de l'erreur de mon ame, Seroyent en ton honneur çà et là respandus.
Au moins puis qu'à la fin sorti de servitude,
Je co^'noy ma sottise et leur ingratitude,
Parfais en moy, Seigneur, ce qu'as bien commence.
Ta bonlé pour jamais de leurs fers me délivre. Et le reste des ans que tu me feras vivre.
En si stérile champ ne soit ensemencé.
Helas ! si tu prens garde aux erreurs que j'ay faites, Je l'advoue, ô Seigneur! mon martyre est bien doux; Mais si le sang de Christ a satisfaict pour nous, Tu décoches sur moy trop d'ardentes sagettes.
Que me denriandes-tu ? mes œuvres imparfaites. Au lieu de {'adoucir, aigriront ton courroux ; Sois moy donc pitoyable, ô Dieu I père de tous, Car où pourray-je aller si plus lu me rejettes ?
PHILIPPE DI8PORTB8 22 i
D'espril triste et confus, de misère accablé,
ËQ horreur à moy-mesme, angoisseux et troublé.
Je me jette à tes pies ; soy-raoy doux et propice !
Ne tourne point les yeux sur mes actes pervers. Ou si tu les veux voir, voy-les teints et couvers Du beau sang de ton Fils, ma grâce et ma justice (i).
La vie est une fleur espineuse et poignante, Belle au lever du jour, seiche en son occident ; C'est moins que do la neige en Testé plus ardent^ C'est une nef rompue au fort de la tourmente.
L'heur du monde n'est rien qu'une roue inconstante, D'un labeur éternel montant et descendant ; Honneur, plaisir, profict, les esprits desbordant, Tout est vent, songe et nue et folie évidente.
Las ! c'est dont je me plains, moy qui voy commencer Ma teste à se mesler, et mes jours se passer, Dont j'ay mis les plus beaux et ces vaines fumées ;
Rt le fruict que je cueille, en que je voy sortir Des heures de ma vie helas 1 si mal semées.
C'est honte, ennuy, regret, dommage et repentir.
Quand le Verbe éternel, par qui tout est formé, Kut enduré la mort pour nous donner la vie, Trois disciples secrets, pleins d'amour inÛnie, Dedans un monument ont son corps enfermé.
ri) Traduit d'un sonnet italien de F. Molza. (Note de AU. Blichiele.)
222 poktES CHRériBHB pu j^vi^ sièclb
Mais avecquet^ C6 cprpi de ton fils bien-^imô Fui enterré ton cœur» ô dolente Marie !
De (ea yeux ruissel{^n$( la splendeur fut raviç, Et de mille couteaux ton esprit entamé.
Le ciel, les elemens alors tous se troublèrent, De oe grand univers les fondemens tremblèrent, Et le soleil luisant esteignit son flambeau.
secret que les sens ne sçauroient bien entendre ! Celuyqui comprend tout, et ne se peut comprendre, Est clos pour nos pesobez dftns un petit tombeau 1
ODE
Arrière, ô fureur insensée, Jadis si forte en ma pensée Quand d'amour j'estois allumé !
Rempli d'une flamme plus sainte, Je sens maintenant toute estainte, L'ardeur qui m'a tant consumé.
C'est trop, c'est trop versé de larmes, C'est trop chanté d'amours et d'arnies.
C'est trop semé ses cris au vent, C'est trop plein de jeunesse folle, Perdre tems, labeurs el parole.
Pour le corps, l'ombrage suivant.
Seigneur, change et monte ma lyrej Afin qu'au lieu du vain martyre.
Qui se paist des cœurs ocieux. Elle ravisse les oreilles, Resonpe^nt tes hautes merveille», Quand de rien tu formas les Gieux^
Perp, 4 iQjr t^eul je m'adresse, Pécheur qui pr^ns la bardiea^e D'élever le regard si l)aul ; Et» te descouvrant mon ofTence, J'invoque, en pleqranl, ta clémence Pour me pwrger de tout (|éfftu^,
Si je suis toqt noirci de vice, Tu peiu m'appliqqer ta justice, Comme j'en ay parfaicte foy ; Si je ne suis que pourriture, Pourtant je suis ta créature, Qui ne vftUJt [n'adresser qu'à loy,
Fay moy voir ton œil pitoyable, Et bien que je sois misérable.
Monstre-toy gracieux et doux ; Ne me chastie en ta colère :
Car, hélas ! si tu le veu]^ faire, Qui pourra porter ton courroux ?
Le ciel, qui loule chose embrasse, Fuiroit tremblant devant ta face, S'il te cognoissoit irrité ; Et des anges la troupe sainte N*oseroit paroistre, en la crainte De ta juste sévérité.
C'est toy, qui d'une main puissante Dardes la foudre punissante, Et qui d'un clin d'œil seulement Fais tourner ceste masse ronde ; La flamme, l'air, la terre et l'onde.
Sont serfs de ton commandement*
C'est loy qui n'as point de naissance»
Triple personne en une essence.
Tout saint, tout bon, tout droiturier.
224 POÈTES CHaériBNS du xvi* sièclc
Ton doigt ce grand Univers range, Et, bien que toute chose change, Tu demeures sans Tarier.
Ta parole est seule asseurée, Et quand plus n'aura de durée, Du ciel Tassidu mouvement.
Elle encor demeurera ferme.
Comme n'ayant ny fin, ny terme, Non plus que de commencement.
Seigneur, c'est sur cesle parole
Que je m'asseure et me console
Quand mon cœur se pasme d'efTroy ;
C*est elle qui me fortifie
Et qui fait qu'ainsi je me fie
En Christ, mon sauveur et mon roy.
Fondé sur chose si certaine, Auroy-je une espérance vaine ?
N'auroy-je ce qu'ay désiré ?
Mon atttnte est en ta clémence.
Ta parole est mon asseurance :
Sçauroy-je mieux eslre asseuré ?
C'est pourquoy desjà j'ose dire Que rien n'a pouvoir de me nuire.
Le péché, l'enfer ny la mort.
Ta bonté me donne courage ; Qui peut m'asseurer davantage Qu'un Dieu si puissant et si fort ?
Continue, 6 Dieu ! continue, Afin que ta force connue Soit tousjours mon seul argument ; Délaissant les faulses louanges De mille et mille dieux estranges Que j'ay chantez trop follemehti
PHILIPPE DKSPORTKS 225
Qu'en mes vers désormais j'efface Tant de traits d'ardeur et de glace ; Qu'on ne m'entende plus vanter Les yeux d'une beauté mortelle, Qui, par quelque douce cautelle, Auroient sçeu mes sens enchanter.
Je m'en repens, rouge de honte, Quand je mets quelquefois en conte Tant de propos que j'ay perdus, Tant de nuicts vainement passées.
Tant et tant d'erranles pensées, Et de cris si mal entendus.
Ores, troublé de jalousie, Ore, ayant dans la fantaisie.
Quelque antre élancement nouveau.
Selon que les vagues soudaines.
De mille tempestes mondaines Agitoyent mon foible cerveau.
La mer qui gronde et se courrousse.
Quant maint vent la pousse et repousse, N'escume point en tant de flots, Gomme je porlois dans la teste Durant l'amoureuse tempeste D*orageux tourbillons enclos.
Soit qu'on veit la belle lumière Ou soit que la nuict.coustumiere A son tour se vinsl présenter, Jamais cesle rage inhumaine Ne donnoit relasche à ma peine Obstinée à me tourmenter.
Mais quoy ? veux- je faire revivre Les morts dont ta main me délivre?
Veux-je me plaindre une autre fois ?
226 POÈTBS CHR^IBirS DU XVI® SIÈCLE
Et par mes accens lamentables,
Tascber i rendre pitoyables,
Les monls, les rochers, et les bois ?
Las I non ; mais plein de repentance, J'en veux perdre la souvenance, Et ravoir lousjours en horreur :
Seigneur 1 à qui je m'adresse.
Ne souffre, hélas! que ma jeunesse, Retombe plus en ceste erreur.
Un cœur net en moy renouvelle, Afin que plus je ne chancelle, Suivant mon instinct vicieux; Et quelque chose que je face, Baille-moi pour guide ta grâce, Qui m'adresse au chemin des Gieux.
Fay que mon luth tousjours le sonne ; Fay que mon doigt rien ne fredonne, Que tes œuvres grans et parfaicts ; Que ma bouche se tienne close.
Si je veux parler d'autre chose Que de ta gloire et de tes faicls.
(Premières Œuvres chrestiennes, éd. dt i 579 et de i6ii, etc.)