‹ Poètes chrétiens du XVIe siècle: textes choisisChapitre 72 sur 123 · POUR AVOIR SANTÉ · texte numérisé non relu

POUR AVOIR SANTÉ

Dieu, vray Dieu, Dieu, Seigneur de nous pauvres humains,

Dieu qui nous baillas Teslre, et nous fis de tes mains,

Dieu, Diftuqui es seul Dieu, Dieu de qui la facture

C'est la terre et le ciel, c'est loule créature,

C'est tout, tout ce qui est, et tout ce qui sera,

Lorsqu'il faudra qu'il soit, lors ta main le fera.

Dieu.qui de tous nos faicts comme il te plaist disposes,

Dieu, qui d'un seul clin d'oeil peut faire toutes choses,

Dieu, sans qui ny le ciel, ny l'homme terrien,

N'icy (1) bas, ne là haut, n'ont puissance de rien,

Dieu que seul Dieu je tien, Dieu en qui seul j'espère.

Dieu que je recognoy pour mon seigneur et père.

Dieu mon roy,Dieu mon tout. Dieu en quij'ay mafoy,

Dieu en qui je m'attens, Dieu en qui seul je croy.

Las I mon Dieu, si tu vois qu'en toi seul je me Qc,

Guery-moy, ô Seigneur, de cesle maladie.

S'il est ainsi, mon Dieu, que je n'aye attenté

Autre moyen que toy pour r'avoir ma santé,

Si je n'ay point forgé dedans ma fantasio

Mille dieux abuseurs que feint la poésie.

Si d'autre que de toy je n'ay cherché secours,

Si seulement à toy j'ay tousjours eU recours,

(1) NI Ici.

JBAN BASTIBR DB LA piRUSB 229

* Guery-raoy, ô Seigneur, et de Ion ciel m*envoye Le jour tant désiré, que sain je me revoye.

Lors, mon Dieu, s'il te plaist me remettre en santé, Le bien que m'auras faict sera par moy chanté ; Lors, ayant dans le cœur empreinte la mémoire Du bien qu'auray reçeu, j'exalleroy ta gloire, Et partout où j*iray, je diray que c'est toy Qui seul m'as délivré de la peine où j'estoy. Je diray que jamais ta grand' bonté n'oublie Geluy qui de bon cœur au besoin te supplie ; Et, Seigneur, s'il te plaist m'en donner le pouvoir, Je feray par mes vers ta grand' bonté sçavoir. Guery-moy doncq', Seigneur, et de ton ciel m*envoye Le jour tant désiré, que sain je me revoye... D'encens, ne de parfums, ne d'esclalante voix, Je n'adorcray pas les faux dieux faicts de bois : Je n'abesseray pas mon chef devant leurs faces, Ce ne sera pas là que j'iray rendre grâces.

(Ah I je faillirois bien, faisant contre ma foy, Yeu que lu es seul Dieu et qu'en toy seul je croy.) Helas ! Seigneur, je sçay que point tu ne demandes, Et que tu n'as besoin de nos richesses grandes : Doncq' je n'egorgeray ne toreaux, ne moutons, Pour te sacriûer; tu n'aymes pas tels dons.

Mais tu aymes. Seigneur, que l'homme fuyant vice D'un cœur humilié te face sacrifice ; Tu es jaloux de nous, tu veux que l'affligé N'aye recours qu'à toi, pour estre soulagé.

Or, mettant doncq' en toy toute mon esporance, J'adresseray mes vœux à ta saincle puissance. Tu seras donc de moy, d'un cœur humilié, Au milieu des ennuys maintes fois supplié.

Guery-moy doncq', Seigneur, et de ton ciel m'envoye Le jour tant désiré, que sain je me revoye.

Las I Seigneur, je sçay bien que tu m'aymes^ d'autant Que m'en voyant ce mal, tu vas ma chair domtant, Et que i'afQiction, en ce monde où nous sommes, Est un tesmoin fort seur que tu aymes les hommes.

230 po^BS oirRBribNs du xvi* siàclb

Je le sçay bien, Seigneur, mais quoy ? ma pauvre chair Impatiente au mal ne faict que se fascher, Ë( rebelle à ton vueil, pour le mal qu'elle endure, Contrariant Tesprit, tousjours elle murmure.

L'esprit tient assez bon, mais helas l Dieu très haut, Heias I il me faudra, si ta main lui défaut : Il \eut ce que tu veux, mais le mal qui le presse Et contraint jour et nuit de t'invoquer sans cesse. Le contraint de crier : « Dieu plein de bonté, Oste-Ie de ce corps ou luy donne santé ! » Guery-moy doncq', Seigneur, et de ton ciel m'envoye Le jour tant désiré, que saint je me revoye.

{Œuvres de J, de la Péruse, 1573.)

CLAUDE DE TRELLON

On anndt sans doate raison de s'étonner de voir figurer dans cette galerie un poète qai ne dut son éphémère notoriété qu*& la hardiesse « souddrde » de ses propos, si Trelion n'avait pris soin de dépeindre le repentir qu'il eut d'une Jeunesse dissipée. Le repentir! c'est 1& ce qui distingue ses vers de la production de ses contemporains. C'est souvent la note dominante de son œuvre.

Il ne faudrait pas croire pourtant quHl fût seul parmi les poètes de son siècle à éprouver ce sentiment. Beaucoup d'autres qui, ainsi que lui, épuisèrent les voluptés, trouvèrent au seuil de la vieillesse le réconfort de la foi. Aucun parmi eux ne nous parut plus digne d'être représenté ici.

Trelion, comme la plupart de ceux de son espèce, soldats d'aventures qui parcoururent la Franee au temps des guerres de religion, eut une origine obscure. On l'a dit d'Angoulème (1), quoique vraisemblablement il naquit & Toulouse, vers le milieu du xvi« siècle (2).

La fortune, s'il faut ainsi nommer les soubresauts de son destin, lui fit prendre d'abord le parti de la ligue. Il s'engagea successivement dans la compagnie de Jean de Lavalette et dans les armées des ducs de Joyeuse et do Nemours et combattit les huguenots. Son Me, h l'en

(1) Cf. Bibliothèque françoisê^ de L'abbé Gon]et, tome XX, pp. 375 et ss.

(2) Vie de Claude Trelion, car Guillaume Colletet, publiée au tome IV de la Bibliographie des recueils collectifs de Frédéric Lacbèvre (Paris, II. Leclerc, 1907, in-4«).

croire, ne fat pas toujours récompensé. Sur quelques menus propos, témoignages de sa verve un peu rude et de sa libre franchise de guerrier.il connut les misères de la prison et la tristesse de l'exil. Sa fin se ressentit natnrellement de son changement d'état. De retour en France, las d'une politique qui ne Tavait payé que d'ingratitude, il fit uu retour sur lui-môme. Après avoir défendu la Ligue, il la. condamna dans ce magnifique morceau de littérature satirique : Le Ligueur repenty {i).

11 mourut, croit on. conseiller au Parlement de Dombes, en 1625.

Ce fut un écrivain original h divers titres. Poète, d*humeur populaire, mais facilement porté h la raillerie et à Tamertume, il ne dut rien au goût de Tilalianisme alors en vogue, et demeura, avant Mathurin Régnier, l'un des rares esprits qui s'exprimèrent simplement sans artifice, ni métaphore (2). Ses œuvres ; La Muse guerrière (3), La Flamme d'amour ^4\ etc., et cette Muse saincte des divines inspirations (5) qui nous a fourni quelques vers heureux, obtinrent des succès que ne connurent pas souvent les meilleurs ouvrages de poètes plus glorieux que lui.

(1) Le ligueur repenty du sieur de Trellon. Lyon, par Thibaud Ancolin, MDXCV, in 12 et in-S®. et Paris, Anthoine du Breuil, MDGXGVI. petit in-12.

(2). Cf. Pierre de Lacretelle : Notes sur Cîaude de Trellon, Paris. Henri Leclerc, 1906, in-8o (Extr. du Bulletin du Bibliophile).

(3) La Muse guerrière^ etc. A Paris, pour Abel l'Angelier, 1587, i5J^9, 1591 ; in-8«; Tours, chez Cl. de Montreuil, 1593, in-8° ; A Rouen, chez Thomas Mollard, 1595, in-12, et chez Romain de Beauvais, et à Lyon, par Barthélémy Ancclin, 1011, et ensuite chez Jacques du Creux, dit Mollard, 1618, petit in-12.

(4) Le premier livre de la Flamme d*amour, etc., à Paris, chez Abel l'Angelier, 1591, in-8o, et à Lvon, par Jean Veyrat, 1592, in-8o.

(b) La Muse saincte des divines inspirations^ A Paris, litir Gillo^ [\obinet ou (Anthoine du Breuil), 1596. petit in-8.

ODE

Ainsi que la Tourterelle

A part elle Vefve pleure ses ennuis, Et soubs le triste feuillage,

Son veuvage Va souspirant jours et nuits.

Je me plains, je me tourmente,

Je lamente, Plein de peines et douleurs, Et avec larmes ameres

En prières Je passe mes nuits en pleurs.

La douleur qui me commande

Est si grande.

Que je pers quasi l'espoir :

Et mourroy sans que ma vie,

fSoit] suivie D*un doux désir de te voir.

Chanfçe donc que ma misère

bon Père, Et pardonne mon forfaicl :

Car las : si devant ta face

Je n'ay grâce.

Je seray soudain deffaict.

234 PO^BS CHRETIENS DV XVl^ SIECLE

Puis quand tu marqueras Theure

Que je meure, Vueilles moy tendre les bras, Me donnant par ta clémence

L^esperance Que lu me retireras.

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