‹ Poètes chrétiens du XVIe siècle: textes choisisChapitre 74 sur 123 · ELEGIE · texte numérisé non relu

ELEGIE

Je sçay bien que les uns rirons dans le courage, De me voir maintenant résolu d'estre sage, Je sçay bien que les fols en leur vice endurcis, D*un si prompt changement auront mille soucis, Jis sçay bien que plusieurs pleins de folles pensées. Me voudront reprocher mes jeunesses passées, El sur un tel discours dire de plaisants mots, Mais je suppliray ceux qui tiendront ces propos. De penser qu*à la fin ce n'est pas lout de vivre, 11 faut du Tout-puissant les volontez ensuivre ; Car rhumme n'est pas né tant seulement pour soy, Mais bien pour du Seigneur obéir à la loy.

Ce n'est rien que ce monde, 6 bienheureuse l'ame, Qui des mondanitez n'esprouve point la flamme, Quands nous avons Irestous bien saoulez nos désirs, Nous n'en avons après que mille desplaisirs. . Ce n'est rien que ce monde,hé! qu'est-ce que l'on [pense? On void le serviteur frustré de recompense, On void que tous les jours on viole les loix. On void que les Seigneurs sont privez de leurs droicts,

236 POÈTES QHRÂTIINS DU XVl* SlKGLiE

On void le fils s'armer à rencontre du père»

Le frère haïr la sœur, la sœur haïr le frère,

Le Roy de ses subjecls n'eslre plus respecté,

Tout le monde tascher d*avoir la Roîauté,

Le Noble, le Paysant, et l'homme de Justice,

N'aflfeclionner plus de leur Roy le service.

Le laboureur parler des affaires d'Estat,

El le Juge vouloir apprendre le soldat,

Le soldat discourir des lois de la police,

Voir que de jour en jour on fait honneur au vice.

Tout aller sans mesure, et le pis que j'y vois,

G*est que pour de Targent nous engageons la foy.

On void que le marchand desdaigne s[on] Irafflque,

Tanlost vous le voiez sur un cheval qu'il pique,

Et tout ce qu'il a peu gkigner à son mestier,

On le luy void despendre à faire TEscuier.

Ce n'est rien que ce monde, et qu'en pense-t-on faire?

Ne vaudroit'il pas mieux faire une vie austère.

Crier miséricorde et se retirer loing

Des folles vanitez dont Thomme a tant de soing.

Que voir devant nos yeux tant et tant dé malice,

Et tantost le curé vendre son benefîce ?

Ce n'est rien que ce monde es maisons des plus grands,

On y void tous les jours naistres des différents.

Le valet bien souvent vouloir faire le maistre,

Le maistre bien souvent n'y pouvoir ordre mettre.

Et quand on veut nommer quelqu'un bon serviteur,

II faut qu'il soit ensemble et menteur et flateur.

Ce n'esl rien que ce monde,ô bien-heureux est l'homme.

Qui parmy tant d'ennuis son esprit ne consomme,

Bien-heureux est celuy qui franc d'ambition,

En l'Eglise de Dieu met son affection.

bien-heureux sont ceux qui, durant ces misères.

Cherchent de tous costez les lieux plus solitaires.

(( Sans la crainte de Dieu, le monde n'est que vent,

« Sans la crainte de Dieu, l'homme le plus sçavant

w Vist icy comme un chien, et docte ne peut estre.

Dieu fait de ceux quUl veut la science paroistre

CLAUDI DE TRKLLON 237

Et ne veul qne celuy qui ne croit en son nom,

Puisque acquérir jamais de sçavant le renom.

G*est Dieu qui est autheur, Père de toute chose,

C'est Dieu qui des desseins des plus grands Rois dispose,

Cest Dieu qui fait les Rois, les Princes, les Seigneurs,

C'est Dieu qui donne aux uns plus qu'aux autres d'honneurs,

C'est Dieu seul qui despart, ainsi que bon luy semble.

Tout ce que la fortune en un seul homme assemble.

Ce n'est rien que ce monde, et que sent-on icy

Que peines, que travaux, qu'ennuis et que soucy ?

Qui est le bien-heureux qui, au vray, puisse dire

D'avoir passé six jours sans avoir du martire ?

Qui est le bien-heureux? 11 n'est Pape, Empereur,

Qui ne soit quelquesfois agité de douleur.

Les grands et les petitB courent cesle fortune,

Aux grands comme aux petits toute fièvre est commune.

Ils n'en sont point exempts pour estre au monde grands,

Ils sont tous comme nous subjecls aux accidens.

Ils y sont tous subjects, et encore davantage.

Parce qu'ils sont treslous d'un délicat courage,

Les Rois sentent le froid, nous le sentons aussi.

Les Rois sentent le chaud, nous en sommes aussi.

Les Rois sont amoureux, les Rois vont à la guerre.

Les Rois pour mal régir perdent couvent leur terre.

Il n'y a différence entre les Rois et nous.

Sinon qu'à leur grandeur nous ploions les genoux :

Car si nous sommes nais pour leur faire service,

Les Rois sont aussi Rois pour nous faire justice.

Il n'y a différence entre nous et les Rois,

Sinon qu'il sont sur nous et qu'ils nous font les loix.

Nous sommes tous créez à l'image et semblance

De Dieu, et n'y a point que ceste différence.

Les Rois sont grands au monde, et tiennent un grand rang.

Mais devant le Seigneur nous serons tous d'un sang,

Nous serons tous esgaux, et le moins plein d'offence.

C'est celuy qui aura le plus de recompence.

Ce n'e^ rien que ce monde. que bienheureux sont

Ceux qui de ceste vie aucun conle ne font 1

238 POÈTBS CHRÉTtBNS DU XVI* SIÈCLE

Biea-heureux est celuy qui ne prend point la peine D'acquérir la faveur d'un Roi ou d'une Heine ! Je sçay qu'on parlera diversement de nioj.

Mais il ne m'en chault pas, je sçay ce que je croy. Je croy du tout en Dieu, en iuy seul je me fie, Je croy en son Eglise, et n'eus jamais envie Que de porter honneur aux saincls de Paradis, Je ne dis pas beaucoup, je fais ce que je dis. Et ne suis résolu, quelle chose qu'on die.

Que de parler ainsi tout le temps de ma vie...

SONNET

Nous sommes tous Amans, nous brusions Ions dans Tame,

H est vray qu'il y a différence d*amours :

Car ce fol Gupidon vous embrase tousjours,

Et je ne brusle au feu que d'une saincte flamme.

Vous avez pour objecl les beautez d'une Dame, Mon Dieu c'est mon objecl, mon support, mon recours ; Vous souspirez sans fin, moy je passe les jours A pleurer le péché qui tout le cœur m'entame ;

Vous resclamez Amour qui cause votre esmoy.

Je prie le Seigneur d'avoir pitié de moy; Vous souhaitez la morl, je me fascbe de vivre.

Nous sommes differens de ce point seulement, C'est qu'en faisant l'amour vous ne pouvez poursuivre Rien que vostre mal-heur ,et moy mon sauvement.

{Iai Muse sainoUf i696.)

CLAUDK DB TRBLLOFC 239

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