LE RUBIS QUE MON VŒU DÉCERNE
Le rubis que mon vœu décerne Au sourire de ta beauté Est, à coup sûr, ensanglanté Par des feux de miroir moins terne.
La glace avec la flamme alterne Et ton œil dur par dignité Meurtrit le désir sangloté D'être un rien que ta main gouverne.
Mais songe là-bas que des eaux Ont bercé l'espoir des vaisseaux Vers l'île secrète et future,
Et viens en l'oubli des hivers Follement voguer à travers La voluptueuse aventure.
M. Paul Fort est né à Reims le i«r février 1872. Avant de débuter dans les lettres, il fonda, en janvier 1890, le Théâtre (TArty tentative qui permit, à l'heure de la crise naturaliste, de mettre en relief, en même temps que des œuvres dramatiques dédaignées ou méconnues, des pages d'écrivains nouveaux. Très jeune, seul, et presque sans ressources, M. Paul Fort fit interpréter Les Cenci de Shelley,Z^ Tragique histoire da Docteur Faust de Marlowe, Les Uns et les A utres de Paul Verlaine, Vln^ ruse. Les Aveugles de Maeterlinck, La Voix du Sang, Mada» mêla mort de Rachilde, Théodat de Remy de Gourmont, Les Flaireurs de Van Lerberghe, des poèmes d'Hugo, Catulle Mendès, Stéphane Mallarmé, Pierre Quillard, Jules Laforgue, Arthur Rimbaud, et jusqu'à une adaptation du pre-mier chant de V Iliade,
Après cet essai de rénovation dramatique qui fit grand bruit et prit fin en 1898, M. Paul Fort commença à publier de petites pièces détachées dans La Société Nouvelle (1895). Ce fut ensuite et soudain l'éclosion d'un talent particulier sous l'aspect un peu anonyme de plaquettes parues la plupart sans in dication d'éditeur et réunies plus tard en un volume : Les Bal" lades Françaises,
Empruntant sous les contours fallacieux de la prose, la plastique et la rythmique du vers, mêlant aux images les plus transparentes, le coloris violent des réalités, l'art de ce poète
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8*af6rme en petits tableaux parfaitement achevés où l'habileté du peintre ne le cède en rien au lyrisme de Tévocateur.
« Voici le frère de Jules Laforgue, a écrit le meilleur commentateur de son œuvre, M. Pierre Louys — : un grand poète, un écrivain dont chaque ligne émeut, à la fois parce qu'elle est belle et parce qu'elle est profondément vraie, sincère et douée de vie.... Les Ballades françaises, ajoute-t-il, sont de petits poèmes en vers polymorphes ou en alexandrins familiers (i),mais qui se plient à la forme normale de la prose, et qui exigent (ceci n'est point négligeable) non pas la diction du vers, mais celle de la prose rythmée. Le seul retour, parfois, de la rime et de l'assonance distingue ce style de la prose lyrique.
€ n n'y a pas à s'y tromper, c'est bien un style nouveau. Sans doute M. Péladan {Qaeste . da Graal) et M. Mendès (Lieder) avaient ten^ quelque chose d'approchant, l'un avec une richesse de vocabulaire, l'autre avec une virtuosité de syntaxe, qui espacent aisément les rivaux.. .
« On trouve, d'ailleurs, des ancêtres aux méthodes les plus personnelles, et celle-ci serait mauvaise si elle était sans
famille.
« M. Paul Fort l'a faite sienne par la valeur théorique qu'il lui a donnée, par l'importance qu'elle affecte dans son œuvre et mieux encore par les développements infiniment variés dont il a démontré qu'elle était susceptible.
« Désormais, il existe un style intermédiaire entre la prose et le vers français, un style complet qui semble unir les qualités contraires de ses deux aînés... »
M. Paul Fort a fondé avec plusieurs écrivains de sa génération. Le Livre d'art (1896-1897) ; il a de plus collaboré à de nombreux périodiques entre autres La Société Nouvelle, Mer-
(i) Proposons de désigner ainsi les alexandrins qui comprennent douse syllabes sonores et laissent auelques muettes élidées.
à2 POÂTES d'aujourd'hui
care de Franccy VErmilagfe, Le Réveil — de Gand — Le Coq Rouff e^eic. — A. B.
Bibliographie :
Les, oeuvres. — La Petite Bête, comédie en on acte, en prose» Paris, Vanier, 1890. — Plusieurs Choses^ poésies, Paris, Art Indépendant, 1894. — Premières lueurs sur la colline^ poésies, Paris, Art Indépendant. 1894. — Monnaie de fer^ poésies et poèmes en prose,Paris, Art indépendant, 1894. — Presque les doigts aux clés, Paris, Art Indépendant, 1895. ^ Il y a là des cris, poésies, Paris, Soc. du Mercure de France,. 1895. — Ballades [Ma légende. Mes légendes), poèmes en prose, Paris, Soc. du Mercure de France, 1896. — Ballades (La Mer, Les Cloches, Les Champs), poèmes en prose, Paris, Edition du Livre d'Art et de UBpreuve, 1896. — Ballades (Les Saisons, Aux champs. Sur la route et devant l'âtre. Mes léffendes, Vorage), poèmes en prose, Paris, Soc. du Mercure deFraoce, 1896. — Ballades {Louis XI, curieux homme), poèmes en prose, Paris, Soc, Mercure de France, 1896. ^Ballades Françaises (Poèmes et Ballades, i894'"i 896), préface de Pierre Louys, Paris, Soc. du Mercure de France, 1897. -^Montagne {Forêt, Plaine, Mer), Ballades Françaises, II« série, Paris, Soc. du Mercure de France, 1898. — Le Roman de Louis Xf,Ballades Françaises, III® série, Paris, Soc. du Mercure de France, 1 S99. — Les Idylles Antiques, Ballades Françaises, IV* série, Paris, Soc. du Mercure de France, 1900*
A CONSULTER. — R. de Gourmont : Le II* Livre des Masques, Paris, Soc. du Mercure ^e France, 1898. — R. de Spuza : La Poé' sie Populaire et le Lyrisme Sentimental, Paris, Soc. du Mercure de France, 1899. — V., Thompson : FrcmîA Por/rajV» -{being* appréciations of the writers of youn^ France), Bo8ton,Richard G*Badger et G», 1900.
R. Boylesve : Sur les nouvelles Ballades de Paul Fort, Ermitage, mars 1898. — F. Goppée : Quelques poètes. Journal, 7 octobre 1B97. — H. Ghéon : Paul Fort» Les Ballades Françaises^ La Gritique, 5 avril 1897. — P- l^o»»ysî PaJil Fort, Ermitage, juin 1896. — F. Vielé-Griffin, Paul Fort, Ermitage, mai 1897. (La plupart des études consacrées à M. Paul Fort ont été recueillies dans un numéro spécial de La Province Nouvelle, Aozerre, septembre 1897.)
Iconographie:
F. Vallotton : Masque, dans Le Ih Livre des Masques de R. de Gourmont, Paris, Soc. du Mercure de France, 1898. — Jean Veber ; Portrait au Crayon reproduit d^ua L* Ermitage, février 1898.
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