L* USINE
Au pied de là montagne blanche et qui reluit S'alignent de longs murs sans lumière et sans joie : Oq dirait qu'une mort âpre et lente tournoie Sur les bâtiments pleins de travail et de bruit«
Là, dans le jour dolent, dans l'inquiète nuit, Fauves aveugles qu'on écarte de la proie, Lions abâtardis qu'on traîne à la courroie.
Peinent les douloureux que l'espérance fuit.
Hommes, courbez-vous sur la tâche opiniâtre, Arrachez du vieux mont le calcaire et le plâtre, Sortez la chaux des fours, ensachez le ciment!
Et, sur l'usine furibonde et meurtrière,
n semble que parfois un sourd gémissement
Se mêle aux tourbillons de flamme et de poussière.
LA VILLB
Tout fait silence dans la ville épiscopale.
Les cloches d'autrefois se taisent aux clochers; Des prêtres, confesseurs d'ennuis et de péchés, Passent, furtifs, et comme ayant peur du scandale.
Les pieds meurtris du cuir rugueux de la sandale, Rig^ides sous la bure où les corps sont cachés, Des crantes, les mains et le front desséchés S'agenouillent dans les chapelles, sur la dalle.
Une cloche a tinté là-bas, dans un faubourg.
Une autre lui répond. Le bruit s'éveille et court De clocher en clocher parmi toute la ville.
Et Taustère ferveur des cantiques pieux Monte, morne soupir, vers le ciel immobile.
Cimetière éternel où reposent les Dieux.
{Au ffasard des chemins.'
FRANCIS JAMMÈS
M. Francis Jammes est né à Tçumay (Hautes-Pyrénées) le 2 décembre 1868. Son grand -père maternel élait docteur en médecine à La Guadeloupe où il mourut après avoir été ruiné par les tremblements de terre de La Poinle-à-Pître. Il s'appehh Jean-Baptiste Jammes. Et sa vie, nous dit son petit- fils^ fut grave, tourmentée, ardente et triste. Le père de M. Francis Jammes naquit à La Point e-à-Pître. Envoyé en France, à Orthez, chez des tantes, pour faire son éducation, il devint receveur de TEni egistrement. Mort à Bordeaux, il est enterré à Orthez, où M. Francis Jammes, depuis longtemps, habite avec sa mère. Et tout cela, le poète, de fois à autre. Ta évoqué doucement dans son œuvre. M. Francis Jammes, pendant quelque temps, fut clerc de notaire dans une étude d*Orthez. Rien ne saurait rendre, pour ceux qui l'ignorent, l'atmosphère morose et vieillotte du lieu qu'est une étude ; et; seul peut-être, M. Francis Jammes pourrait nous donner le tableau fané de ces étroites salles historiées d'af Gches et où il a, lui aussi, passé quelques heures un peu grises. Il composait alors sea premiers vers, qu'il enfermait en de petits cahiers non roi» dans le commerce et portant ce simple titre : Vers, Tout d'abord, ces vers parurent un peu bizarres, et làdessus, une courte notice bibliographique dans le Mercure de hfance de décembre 1898 den^eure un document très appré-
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ciable. Le nom rnôme de leur auteur inquiéfaît... Mais vingt lignes permettraient mal d'exprimer des paroles suffisantes sur l'œuvre du jeune écrivain qui a rafraîchi de simplicité la poésie française. Nous reproduirons seulement la préface mise par M. Francis Jammes à son livre de vers : De VAngt* lus de VAabe à V Angélus du Soir et qui est significative de l'esprit dans lequel sont écrits tes poèmes rassemblés sous ce titre. Voici cette préface :
« Mon Dieu, vous m'avez appelé parmi les hommes. Me voici. Je souflPre et j'aime. J'ai parlé avec la voix que vous m'avez donnée. J'ai écrit avec les mots que vous avez enseignés à ma mère et à mon père qui me les «ont transmis.* Je passe sur la route comme un âne chargé dont rient les enfants et qui baisse la tête. Je m'en irai où vous voudrez, quand TOUS voudrez.
« L'angelus sonne. »
Nous pensons que les quelques pièces que nous avons choisies offriront un aspect satisfaisant de la sensibilité si particulière de M. Francis Jammes^en même temps qu'elles renseigneront utilement sur son œuvre. A écouter les poèmes contenus dans le volume De V Angélus de L'Aube àVAngelas daSoir, poèmes dooi la sincérité parfois touche à la naïveté et d'une notation directe souvent jusqu'au mot choquant^on respire un sentiment d'immense humilité devant la nature et de foi ingénue en Dieu. De tels vers semblent bien avoir été écrits, comme nous le confie çà et là, au cours du livre, M. Francis Jammes, dans une petite chambre ancienne, par des soirs de septembre lent et pur, devant un horizon de métairies et de campagnes, en compagnie du silence et de son seul cœur.
En plus du petit roman dont mention est faite à l'indication des œuvres, on doit à M, Francis Jammes, pour la prose, et qui n'ont point encore été réunis en volume : des Notes sur des Oasis et sur Alger, Mercure de France, octobre 1896; — Un manifeste littéraire de M. Francis Jammes : le Jammisme, Mercure de France, mars 1897 ; — Conseil à an
FnANaS JAMMES
jeune poète, Mercure de France, août 1899, — et des pages sur Jean-Jacques Rousseau et Madame de Warens aux Charmettes et à Chambéry, Mercure de France, décembre 1 899 . Et en même temps qu'au Mercure de France, M. Francis Jammes a collaboré à La Revue Blanche, à VAlmanach des poètes (1897 et 1898), à L'Ermitage, au Spectateur catholique, et k La Vogue, nouvelle série, 1899, — P. L.
Bibliographie :
Les (Eovres. — Six sonnets^ 1891. — Vers, plaquette, 1892. — . Vers y plaquette, 1893. — Vers, plaquette, 1894. •— Un Jour^ poème dialo^ê, Paris. Soc. du Mercure de France, 1896. — De VAngelas , de VAu.be à V Angélus du, Soir, poésies, Paris, Soc. du Mercure de France, 1898. — Quatorze Prières, Orthez,* juillet 1898. — La Jeune fille nue, poème, Paris^ Petite collection de l'Ermitage, 1899. — Clara d'Ellébeuse ou l'histoire d'une ancienne jeune fille, Parjs, Soc du Mercure de France, 1899. — Le Poète et V Oiseau, poésies» Paris, Petite collection de l'Ermitage, 1899.
A CONSULTER. — Thomas Braun : Des poètes simples : Francis Jammes, Éd. de la Libre Esthétique, 1900. — R. de Gourmont : Le II* Livre des Masques ^ Paris Soc. du Mercure de France, 1898. — V. Thompson : French Portraits (Seing appréciations of thewriters of Young France) Boston, Richard G. Badger et C®, 1900.
A. Beaunier : Etude, Revue Bleue, 18 novembre 1899. — F. Cioppée : Quelques poètes. Journal, 7 octobre 1897. — G. Deschamps : Jeunes Conteurs, Temps, i5 octobre 1899. — G» Deschamps : Le Coin des Poètes, Temps, 28 janvier 1900. — L. Dumur ; Les livres. Mercure de France, décembre 1898. — Ch. Maurras : Revue littérajVe, Revue encyclopédique, 23 juillet 1898. — Ch. Maurras: Revue littéraire. Revue Encyclopédique, 28 octobre 1899. — Ed . Picard : Etude, Art Moderne (Bruxelles), 10 juillet 1898. — M. Schwob : Etude, Journal des Artistes, 16 juin 1895. — A. Symons : Etude, Saturday Review (Londres), i5 octobre 1898. — A. Theuriet : Un peu de poésie. Journal, 12 janvier 1898. — A. Theuriet, Voyage au pays des poètes. Journal, i5 juillet 1898.
Iconographie :
Vallotton ; Masque, dans Le II* livre des Masques, de R. de Gourmont, Paris, Soc. du Mercure de France, 1898 — Jean Veber : Portrait, lithographie, dans VErmitage, de novembre 1898.