‹ Poètes de l'Amerique françaiseChapitre 16 sur 16 · L’ABBÉ F.-X. BURKE « NOUVEAU CHANSONNIER CANADIEN · texte numérisé non relu

L’ABBÉ F.-X. BURKE « NOUVEAU CHANSONNIER CANADIEN

« Si nous voulons des chansons populaires qui se chantent, purifions ou corrigeons celles qui ne se chantent pas. »

Cet axiome fournit sa raison d’être au Nouveau Chansonnier de M. l’abbé F.-X. Burke. L’auteur, dans sa préface, constate que nos vieilles chansons ne se chantent plus. Et c'est, d après lui, grand dommage, car ces chants primitifs l’emportent à son gré sur toutes les productions de la lyrique moderne. Ils « expriment la nature absolument telle qu’elle est, sans fard et sans artifices, avec la plus naïve simplicité; tandis que les chants nouveaux, en musique et en paroles, à force d’être travaillés et raffinés, nous présentent une nature morte, froide, guindée, artificielle qui peut, admettons-le, frapper l'oreille plus que

les compositions populaires, mais qui ne dit absolument rien à l’esprit et au cœur. » Il approuve et fait sienne cette citation d’une aimable chroniqueuse: « J’aime mieux la musique fruste des vieilles chansons que les mélodies savantes et compliquées de certains concerts à la mode. C’est qu’elles prennent la grâce indicible de la nature dont elles sont toutes proches. » Il invoque l’autorité de M. l’abbé Roy qui a écrit: « Il arrive souvent que ces chansons populaires n’ont pas une grande valeur littéraire: mais la chanson populaire ne vise pas à l’effet littéraire; elle s’applique plutôt à exprimer avec sincérité et spontanéité quelques sentiments du cœur, quelques actions de la vie simple des bonnes gens, quelques souvenir de la petite patrie. Et, telle quelle, elle mérite d’être chantée et conservée. »

Tout en partageant le chagrin de voir nos chants traditionnels tomber en désuétude, on peut trouver que M. Burke excède en proclamant leur supériorité sur la poésie musicale moderne: on regrette même qu’il pèse ces deux arts à la même balance. Le champ du folklore et celui de la romance ou de l’opéra sont tel-

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lement distincts qu’ils supportent mal la comparaison. Ils n’ont ni la même matière ni les mêmes moyens d’expression. A les mettre en présence, le lied populaire apparaît plutôt une ébauche, un balbutiement, qu’une création fixée et suprême; et c’est peine perdue de prétendre que tout est « froid, guindé, artificiel » dans Fauré ou Bizet, qu’il n’y a « rien pour l’esprit et le cœur » dans l’Heure Exquise de Hahn ou dans le grand air d’ Aida. Mais enfin, juste ou non, cette théorie appelle une conclusion fort claire: il faut estimer et aimer le trésor de nos vieilles chansons, les préserver intactes comme autant de reliques précieuses, les goûter telles qu’elles sont dans leur charme ingénu et suranné.

Eh bien! ce n’est pas tout à fait cela; c’est même étonnamment le contraire. Car, toujours d’après M. Burke, un très grand nombre, « une foule » de ces chants populaires ne valent rien ou à peu près. Ils sont déparés par une assommante rusticité, parfois par une immoralité grossière, « défectueux à tous les degrés et à tous les points de vue ». On a bien eu raison de les oublier, « leurs perles et joyaux

étant enveloppés dans des loques tellement rebutantes qu’ils n’étaient plus chantables du tout ». Vive la Canadienne, par exemple, ne s’entend plus nulle part dans les « milieux distingués », parce que « tous ses couplets, hors le premier, ne sont que des ineffabilités de débauche et d’ivrognerie ». De même La Guignolée « manque d’esprit, de respect et de paroles convenables»; — Dans les Chantiers nous Hivernerons souffre d’une « forme défectueuse » ; — dans Gai, Ion, la, Joli Rosier, « l’exposition du sujet n’est ni assez logique, ni assez précise, ni assez claire »; — François Marcotte, J’ai fait une Maîtresse, Marianson, « laissent encore plus à désirer »., etc. Bref, notre folklore national fourmille « d’imperfections de grammaire, de rime, de mesure, de sens et de goût, qui sont exactement la cause de sa décadence ou actuelle impopularité ».

J’ignore comment ceci peut s’accorder avec cela. Tout ce qu’on exaltait il y a un instant dans la cantilène populaire est jugé maintenant rebutant et insupportable. Car enfin c’est précisément par leur invention simpliste, par leurs négligences d’idiome, par leur man-

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que d’élégance et de symétrie, par leur crudité artistique, parfois même par une pointe de vulgarité, que ces inspirations « expriment la nature telle qu’elle est, sans artifices et sans fard ». C’est en cela qu’elles sont l’image fidèle de l’âme des ancêtres et le reflet des mœurs d’antan; c’est de là qu’elles tirent leur valeur de documents historiques et nationaux. François Marcotte n’est pas un chef-d'œuvre classique, mais c’est l’histoire, vivante de vérité et de gaieté, d’un faraud de village tel qu'il en régnait vers 1820, tracée par un poète qui probablement ne savait pas lire. J’avais toujours cru, pour ma part, que la « belle entrée » de François dans la maison Boudreau était délicieusement rendue. Dans les Chantiers est l’œuvre abrupte de quelque bûcheron, conçue entre deux coups de hache dans l’exil des forêts de pin, et hantée, tout naturellement, des délices prochaines de Bytown. Si La Canadienne évoque de flamboyantes soûleries, c’est qu’il y est question de « noces », et que les noces jadis étaient synonymes d’esprit de feu. Quant aux chansons venues de France, allonsnous leur chercher chicane pour n’être pas

assez « claires, logiques ou précises dans l’exposition du sujet ?» A supposer que ce vague même ne soit pas un charme, leurs auteurs étaient-ils des logiciens et des docteurs en us? Prétendre appliquer à ces œuvres des critériums pédagogiques, c’est vouloir mesurer du blé à l’aune. Les chants du peuple ont d’autres règles, tirées de leur caractère même, qui déterminent leur valeur; mais aucun n’est à dédaigner s’il témoigne de ses origines, s'il reste « proche de la nature », s’il fournit une donnée sur la tradition et l’histoire de la race.

L'auteur reconnaît, il est vrai, une élite de chants populaires qu’il loue et admire sans restrictions. Ainsi La Belle Françoise, A Saint Malo, Beau Port de Mer, Mon Père a fait bâtir Maison, Digue dondaine, etc. Ceux-là, il les sacre intangibles; il ne les croit pas « susceptibles de perfectionnement ». Mais qui ne voit comme ces préférences sont douteuses et arbitraires ? Serait-il malaisé, en appliquant à ces chansons la même critique méticuleuse, d'y signaler tous les défauts reprochés aux autres ? En dehors de l’appel sentimental, connaissezvous des strophes littérairement plus pauvres,

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plus puériles, que celles du Canadien Errant , placé pourtant dans cette classe ? Petite et jeune étions , est-il supérieur à Marianne au Moulin et à Malbrough ? Et puisqu’on paraît confondre avec la vulgarité tout ce qui porte une touche de gauloiserie, ne sait-on pas qu’A Saint Malo, et En roulant ma boule, se closent sur des suggestions fort suspectes? A vouloir éplucher l’idée, l’expression, la logique, la moralité de ces choses légères et fragiles, on aurait bientôt fait de les mettre toutes au rancart. Plutôt les aimer toutes comme les voix naïves du passé et se laisser bercer à leurs ritournelles sans y regarder de si près.

Mais surtout, n’essayons pas de les corriger. Les corriger, c’est les détruire. On ne corrige pas des documents, des pièces historiques. La moindre altération les fausse, leur enlève tout intérêt, toute autorité. Il devient impossible de démêler l’acte original de ses métempschycoses ultérieuses, et le tout passe au rang des écritures apocryphes. S’il s’agit d’œuvres littéraires, leur attirance réside dans la société qu’elles recréent, dans la culture qu’elles remémorent, dans la grâce démodée qu’elles gar-

dent comme un parfum de fleurs vieillies. Tout cela disparaît sous le badigeon du « restaurateur ». Si quelque ingénieur, sous un prétexte utilitaire, parvenait à mêler toutes les couches terrestres, à confondre partout le primaire et le tertiaire, l’éocène et le pliocène, dans une seule glaise uniforme, il donnerait le coup de mort à la science géologique, qui lit inscrite dans ces strata l’histoire des origines du globe. Il est aussi fatal de brouiller les dépôts intellectuels, les alluvions d’art et d’idées superposées au cours des siècles. Nos pères avaient ce respect des textes, et toute l’antiquité nous est parvenue comme fossile dans leurs scrupuleuses copies. Mais imaginez le chaos si chaque moine eût pris fantaisie de mettre au point la géographie d’Hérodote, d’abréger les nomenclatures de Y Iliade, de donner du piquant aux derniers livres de Y Enéide, de gazer les audaces de Plaute ou de Pétrone! Nos vieilles chansons, c’est évident, ne seront plus vieilles si on les refait, elles ne seront plus simples si on les attife. Quand on arriverait à substituer une autre naïveté à celle qui leur était propre, ce ne serait plus celle qui nous charme et que

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nous aimons. Ce serait du naïf voulu et fait exprès, comme les pénibles âneries qu’on débite aux tout jeunes enfants; au lieu de toucher, cela ferait sourire.

Aucun rapiècement littéraire ne suffirait d’ailleurs à remettre en mode les chants d’autrefois. Leur défaveur a des causes beaucoup plus profondes. Ils sont délaissés peu à peu parce que la vie sociale qu’ils supposent est abolie, parce que l’âme qu’ils condensent s'est évaporée. Nous ne les chantons plus parce que nous ne pourrions pas les chanter bravement, sans arrière-pensée, à pleins poumons et à plein cœur, comme au temps où ils furent écrits. Ils ne sont plus une voix égale à nos émotions et à nos rêves; ils sont devenus des objets de culte rétrospectif, de curiosité artistique, et c’est ainsi qu’ils nous restent chers.

Le peuple même, qui les a composés, ne les chante plus: comment seraient-ils adoptés par les salons et les sociétés mondaines? — Tout ce qu’on peut vouloir, c’est qu’ils soient recueillis dans des herbiers fidèles, comme l’œuvre maîtresse d’Ernest Gagnon, et que, dans des auditions spéciales, conçues comme

des ragoûts d'artistes, on nous ressuscite fréquemment la réelle et intime beauté de leurs mélodies.

J’ai peur d’avoir contrecarré en plein la thèse de M. Burke, car ce qu’il entreprend, c’est de refaire les vieilles chansons; et son ambition est de les voir, ainsi ennoblies, installées au piano de nos banquets et de nos soirées. Purifier et fourbir nos cantilènes rustiques, « leur passer dessus la brosse ou le balai, pour les débarrasser des chenilles et des vilains vers qui les tuent », en élaguer « les fautes grossières contre la langue et la versification, en accordant le bon goût de la forme avec celui de la pensée », leur donner « l’allure littéraire » qui leur manque, tel est le programme. L’intention est louable, mais le moyen, je le répète, est mauvais, presque criminel. Sous prétexte de sauver notre folklore, il vise à sa dissolution fade dans des éléments étrangers, équivalente à sa dénaturation complète. Il aurait simplement, s'il réussissait, consacré la mort des refrains traditionnels et leur remplacement par autre chose. Car ce ne sont pas des retouches insignifiantes, des coups

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de ciseau à fleur de marbre, qui satisfont cet instinct rénovateur. Il n’est presque pas de couplet où il ne passe la pioche et la hache, au point de ne conserver très souvent pas un seul mot du texte ancien. C’est ainsi que La Guignolée, La Canadienne, Dans les Chantiers, etc. sont démolis du faîte à la base. Tout le reste, s’il n’est pas détruit, est plâtré et rendu méconnaissable. Tant de travail perdu au service d’un faux principe!

Mais le folklore se venge et noie sa parodie dans la plus navrante médiocrité. Rien n'est rebelle à imiter comme ce qui est simple; rien n’est revêche à rendre littéraire comme ce qui ne veut pas et ne doit pas l’être. On reste atterré devant les versions nouvelles promulguées par M. Burke. Elles sont toutes naïves, oh oui, mais bien plus naïves que nature! Certaines d’elles nous ramènent non seulement à nos origines ethniques, mais aux commencements de l’écriture et du langage. Leur grammaire et leur rhétorique emboîtent le pas aux primitifs, et « ç’ui qu’a composé la chanson » y raillerait même souvent des énormités qu'il n’eût pas commises. Je n'insiste pas sur ce point, mais

je veux citer. La citation est impersonnelle, impartiale et calme comme la justice même.

Voici quelques-unes des dix-huit strophes de la nouvelle Canadienne :

C’est à qui la marie,

Vole, mon cœur, vole,

Les garçons en sont fous.

Par sa riche industrie Elle joint les deux bouts.

Elle fait à l’aiguille Nos habits, nos surtouts.

Elle est bien sans pareille Pour soigner rhume et toux.

On adore ses tartes,

Son beurre et ses ragoûts.

Ce n’est qu’au cimetière Que son règne est dissous.

Un autre chant de cinquante-quatre couplets sur le même air, La Patrie, contient ces émouvants distiques:

Vivent nos forêts grandes Et leurs jolis vents doux;

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Vivent nos blanches neiges Et leurs jolis froids doux;

Vive notre roi- fleuve Et son joli cours doux ;

Grandeur à toute épreuve En dessus et dessous;

Vive notre morue Et ses jolis flancs doux;

Notre alose ventrue,

Notre hareng surtout, etc., etc.

Et voici « l’allure littéraire » que le restaurateur imprime à Gai, Ion, la. Joli Rosier:

Que donneriez-vous, belle,

Qu’il fût par nous repris Et que, — toujours fidèle.

Il fût à vous remis ? . . .

Je donnerais Versailles,

Paris et Saint-Denis,

La Chine et ses murailles,

T ous les biens réunis,

Venez donc voir, madame.

Votre galant mari.

L’objet de votre flamme Regardez, le voici.

Aussitôt, elle embrasse Son bel époux chéri:

Le bonheur a pris place Dans son cœur attendri.

Après avoir classé En roulant ma boule parmi les stéréotypes, qu’il faut « chanter tels qu’ils sont ou ne pas chanter du tout », l’auteur n’en crée pas moins un remplaçant plus digne à ce « nigaud de fils du roi qui vise un canard et en tue un autre ». Et voici quelques traits de sa peinture:

Le Canadien, brave habitant,

En roulant ma boule,

Vit toujours gai, toujours content.

Bon citoyen, fort bon vivant,

Il s’enrichit en cultivant.

Il est affable, honnête et franc, Hospitalier, poli, galant.

En affaires il est prudent,

En politique il est ardent.

Sur les ondes il va voguant Il est superbe en naviguant.

Un petit coup de vin brillant Le rend d’esprit tout pétillant.

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La chanson de Malbrough est mieux respectée que bien d’autres. Elle a pourtant une correction qui en fait une rivale de celle de La Palisse. Au lieu du vieux cliché,

Monsieur Malbrough est mort.

Est mort et enterré.

On dira désormais:

Malbrough n’est pas en vie,

Car il est décédé.

Moyennant quoi on chantera Malbrough dans les salons.

Et n’est-ce pas une fatalité que nous ne retrouvions même pas dans ce livre l’intégrité de nos vieux airs? Les mélodies y sont transcrites à la diable, parfois reproduites tout de travers. A-t-on voulu encore corriger ici ? Je crois plutôt que la bonne dame chargée de cette partie manquait des premiers éléments de la notation musicale. Elle paraît ignorer que les rythmes binaires et ternaires ne peuvent à volonté s’employer l’un pour l’autre; que les temps forts et faibles y ont leur place déterminée. Et le mélange de tout cela produit une

confusion atroce. Partant pour la Syrie écrit en mesure à trois temps! Quand les notes se refusent à entrer dans ces camisoles de force, on s’en tire par des triolets. Ce qu’il y a de triolets fleurissant ces portées est inconcevable. Inconcevable aussi que M. Burke n’ait pas songé à faire reviser ce département par un musicien professionnel.

J’ai jugé ce volume au point de vue artiste, parce que l’auteur nous y invitait, nous y provoquait. Je n’ai pas amoindri son but excellent, ni l’intérêt possible qu'il conservera pour une portion de notre peuple. S’il est encore, dans nos ateliers ou nos campagnes, des régions encloses où l’âme du seizième siècle se soit conservée absolument vierge, des parcs demeurés hermétiques à toute infiltration moderne, où l’esprit soit resté dans son ignorance native et le goût au niveau des bons vieux âges, ayant le respect, la superstition de toute écriture pour elle-même, ne demandant à la chanson qu’un prétexte à filtrer une exubérance de vie, peutêtre y recevra-t-on de bon coeur ce nouveau Chansonnier. Et s’il fait chanter ces braves

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gens, il aura, malgré tout, fait une bonne œuvre.

Quant aux « salons », c est autre chose. Et pourtant, même ici, s’il se trouve des cercles d’élite où la demoiselle, priée de chanter, prélude au piano par quelques triolets sentis, puis entonne d une voix bien conduite La Belle Rencontre ou Philomène aux Atocas, ma foi, je n y vois de mal dans aucun domaine excepté celui de 1 art. Et vive notre morue!

L’ANTHOLOGIE DES POÈTES HAÏTIENS

DE M. LOUIS MORPEAU

C’est par une singulière coïncidence qu’au temps même où naissait Y Anthologie des Poètes canadiens de M. Jules Fournier, la république d’Haïti nous envoyait, elle aussi, une Anthologie. Qui de nous soupçonnait qu’Haïti eût des poètes, et des poètes français? Nous l’estimions vaguement pour ses cafés et ses huiles, mais c’est une révélation d’apprendre que le sonnet et le rondeau comptent parmi ses produits. C'est que nous ne la connaissons guère, cette île lointaine, bercée aux flots de la mer des Antilles, dans l’isolement de ses mornes et de ses brousses, à l’ombre de ses palmiers géants. Son nom évoque la sève luxuriante des forêts et la langueur chaude des

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paysages. Et son histoire, autant que la nôtre, se lit comme une légende, mais violente et tourmentée, parfois sanguinaire et terrible, baignée du soleil âcre des tropiques au lieu d’être incrustée dans les neiges du nord. La race qui 1 a conquise est partie des bas-fonds de l’esclavage et, dans sa lutte désespérée, a dû verser son sang et celui de ses maîtres; elle poursuit depuis lors sa lente montée vers l égalité reconnue et l’émancipation complète. C’est en 1795 que ce noir de génie, Toussaint Louverture, chassait les « étrangers » et fondait une patrie nouvelle. Une trahison honteuse compromit son œuvre et le voua lui-même à une mort lente dans une prison française; mais, en 1804, Dessalines et Pétion reprenaient les armes, tenaient tête à Napoléon même et définitivement arrachaient leur île au joug des blancs. La France pourtant, en fuyant Haïti, y laissait sa langue et l’empreinte profonde de son caractère national. Ces habitants des Antilles sont français; ils ont des écoles et même de hautes écoles françaises. Ils se sont rapprochés d’ailleurs de la mère, un peu ogresse, qui les avait nourris, et il se fait entre eux et la France

un échange intellectuel actif. Leur esprit mystique et rêveur s’est tourné de bonne heure vers la poésie; la langue de Racine, aussi bien que la langue créole, sorte de français dégénéré que parle le peuple, ont eu chez eux des bardes, fraternellement accueillis par l’élite des lettres françaises. Lamartine écrivait à l’un d’eux:

« Saint-Point vous devra un de ses arbres, et moi une de mes fibres. » L Académie en a couronné deux ou trois. En voilà assez pour nous faire ouvrir ce volume non seulement avec curiosité, mais avec respect.

Il contient des extraits de cinquante-neuf poètes, dont la plupart sont encore vivants. Et je veux noter de suite une chose extrêmement piquante, et qui fait de cette plage une sorte d’Eldorado fantastique et lunaire: ces poètes sont presque tous premiers ministres. Si vous croyez que je plaisante, parcourez les notices biographiques qui suivent chacun de leurs noms: vous verrez que sur le nombre il y a un président de la chambre, deux secrétaires d’état, un ministre des finances, un ministre de l’intérieur et un de l’instruction publique, un directeur de la douane, un direc-

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teur des postes, six chefs de bureau ou de division, huit employés aux ministères, deux commissaires du gouvernement, un ministre plénipotentiaire, quatre députés et trois juges. La plupart des autres sont professeurs dans les lycées officiels. On tombe d'ébahissement; on se demande: où est la tradition des rimeurs faméliques et pelés? Poètes, mes frères, il fait bon vivre « en Haïti ! » Cette île rappelle celle de Fénelon, où il y avait des mines de jambon et des montagnes de pain d’épices. Que ce soient les trouvères qui deviennent ministres ou les présidents qui se fassent troubadours, il est sûr que là-bas les lettres et l’influence sociale marchent de pair.

Le caractère général de cette poésie est d’exprimer en formes bien françaises une terre très différente de celle de la Gaule, une âme dissemblable aussi et qui, sous le vernis d’une culture commune, maintient ses divergences natives. Cela lui crée une physionomie intime et la frappe d’un cachet distinct. Evidemment le milieu où cette littérature se développe lui fournit des sujets, des scènes d’une couleur à part, mais il y a plus. Ces poètes ont beau

écrire dans tous les genres et tous les styles, rarement ils conçoivent leurs créations de la même façon tout-à-fait que le feraient des poètes de France; toujours à quelque trait se révèle le fonds héréditaire d’un autre esprit, d’une autre race. Et j’entends vraiment les en remercier. Ils échappent par là aux lignes sans relief, aux contours indécis, aux teintes embrouillées et vagues; ils ne sont pas souvent ennuyeux ou poncifs. Leur art peut n’être pas achevé, mais il est personnel, il est insulaire et haïtien. Cela s’entend de la plupart, car ici comme partout la médiocrité garde ses droits.

Ils ont d’ailleurs des coloristes de toutes les palettes et des virtuoses de toutes les lyres. Certains s’attachent à la notation filmique et nette de la vie ou de la nature, et leurs tableaux ont les tons crus, le dessin exact de la peinture flamande. D’autres voudraient au contraire emprunter à leur beau soleil la lumière épandue, les couleurs éclatantes et magnifiques. Quelques-uns se concentrent dans l’étude de l’âme et chantent ses élans, ses ambitions et ses rêves. Presque tous abordent le sentiment

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et, selon leurs tendances, l’expriment dans toutes ses variétés, depuis l’amour mental et le flirt délicat jusqu’à la passion sensuelle et ardente. Le patriotisme a sa part, mais il semble, chose étrange, n’avoir inspiré rien de grand. En fait, les poèmes où il résonne sont parmi les plus faibles.

A l œuvre donc, descendants de l' Afrique,

Jaunes et noirs, fils du même berceau !

L antique Europe et la jeune Amérique Nous voient, de loin, tenter le rude assaut.

Bêchons le sol qu’en l’an mil-huit-cent-quatre Nous ont transmis nos aïeux au bras fort;

C’est notre tour, à présent, de combattre,

Avec ce cri : « Le progrès ou la mort ».

C’est le chant national d’Haïti, l’oeuvre de son plus ancien rapsode, Oswald Durand; et comme art, il faut l’avouer, c’est au niveau du patriotisme canadien de Morin et de Bédard.

M. Etzer Vilaire a mieux dit quand, déplorant l’équilibre instable de son pays et ses convulsions périodiques, il trouve pourtant un motif d’espoir dans la renaissance intellectuelle dont il est témoin:

Ton joug sitôt brisé, tu t’es forgé des chaînes; La routine, le vol, la misère, les haines.

Un siècle de fléaux ont ravagé ton sein.

Et tu t’en vas sans foi, sans force et sans dessein, Esclave tâtonnant sur la splendide route.

Une image d’azur, une vision d’art

Nait pourtant de ton âme et brille à ton regard

De ton corps pantelant, enchaîné dans la vase,

Un rêve pur éclôt, aspirant à l’extase . . .

C’est, à travers l’orage et dans l’obscurité.

Cet ineffable instinct qui cherche la Beauté.

Mais l’auteur de ces lignes est lui-même un peintre plutôt qu'un prophète, et il excelle surtout à fixer, dans de menus pastels, les aspects gracieux ou sombres de la nature antiléenne, à poser, par exemple,

Sur la cime éployée en fines tiges grêles Qui semble, au front de l’arbre, un éventail ouvert, Un groupe harmonieux d’oiseaux aux noires ailes, Grappes de fruits vivants dans le branchage vert,

ou à condenser la mélancolie d’un soir de brume.

un de ces soirs froids et sombres.

Comme une ombre expirant sous de plus grandes ombrt

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Dans ce genre descriptif, M. Damoclès Vieux est un autre ouvrier habile qui sent profondément la sympathie de l’âme et des choses. Sa pièce Correspondances est comme trempée de ces longues pluies qui noient en même temps la terre et le cœur; elle émane le regret du soleil perdu. Et quand à la diction, n’allons pas croire que les vers suivants sont l’œuvre d’un novice:

Il pleut, le ciel est blanc, la plaine est sans soleil,

Les mornes longs, voilés, sont au ciel blanc pareils', Les cocotiers ont froid et les palmiers tressaillent ; L’heure, dans le jour gris, se lamente et défaille.

La pluie âpre, inondant les prés et les vallons, Crible de ses grains lourds l’ombre des frondaisons'. L’eau nombreuse ternit l’éclat des cannes lisses.

Les parfums sont mouillés dans l’urne des calices . . .

La tristesse s enroule aux pentes des coteaux,

Fléchit l’herbe des champs, plane sur les rameaux Et s’étend sur mon cœur sans rayons et sans flammes ; Le ciel blanc est en pleurs et pèse sur mon âme.

Mais à ces paysages voilés s’opposent les aubes rutilantes, toutes de clartés et de feux; et elles ont en Edgar Numa un chantecler har-

monieux et puissant. Est-ce par un atavisme latent, par un ressouvenir des mythes africains, qu’il a pour la lumière un culte quasi religieux, que le soleil levant le prosterne comme la résurrection d’un feu sacré? Je cite presque en entier son poème Fiat Lux, peutêtre le plus beau du livre, parce qu’on n’a jamais, que je sache, aux Antilles ou ailleurs, sérénadé le matin d’un chant plus exalté, plus joyeux et plus fraîchement matinal:

Dans le silence morne et solennel des eaux,

Des plaines et des bois, éclate la fanfare

Altière des coqs. L’ombre fuit et s’effare

Comme un sombre coursier qui fume des naseaux . . .

Dans le rose matin qui monte d’un pas sûr Se refait le miracle inoui, la genèse,

Tandis qu’à l’horizon s’allume la fournaise De l’ardent Forgeron qui travaille en l’azur.

Toute chose sourit, toute chose s’allège :

La lumière triomphe ! et le monde enivré S’épanouit, heureux de vivre, délivré Du cauchemar pesant de l’Ombre sacrilège.

Un hymne d’allégresse exalte, sous le ciel,

L’Astre, source de vie éternelle et sacrée,

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Le Géant bienfaisant qui féconde et qui crée,

Le Dieu blond, le Feu pur et providentiel.

Sur l’arbre harmonieux tout l’Orient ruisselle,

Le marais qui croupit miroite, plein d’éclairs,

Et dans le flamboiement des grands espaces clairs Va l insecte joyeux, bourdonnante étincelle.

Là-bas mugit, robuste et blond, un jeune boeuf Dont le vaste flanc rose et la robe éclatante Fument dans une houle immense, débordante,

De hauts ajoncs luisant comme du cuivre neuf.

Paupières, ouvrez-vous ! ouvrez-vous, ô prunelles ! Que toute la clarté pénètre dans notre œil;

Que toute la lumière envahisse le seuil De l’âme encor captive en l’ombre originelle.

Que les cœurs soient légers et les regards rieurs,

Que toute lèvre dise un cantique de joie,

Et qu'à notre orient votre aurore rougeoie,

O Devoir, ô Bonté, soleils intérieurs !

La description portée à cette hauteur devient un symbole et Edgar Numa est un mystique, un mage, en même temps qu’un artiste de premier ordre.

Ce sont encore des paysagistes émus que Fernand Ambroise, Duraciné Vaval, Frédéric Reynaud. D’autres préfèrent s’exercer dans

des genres plus humbles, mais avec un art encore très sûr: Justinien Ricot, par exemple, louant la musique d’une porte qui grince; Jean Villaire, dant l’Araignée est vivante et sort de sa toile, et Georges Sylvain, qui nous attendrit sur la détresse des chiens errants.

Ils courent, allongeant leur patte endolorie;

Leur toison qu’une douce et caressante main Jadis peignait peut-être avec coquetterie.

Flotte lugubrement aux ronces du chemin.

Ils se glissent, furtifs, et, frôlant les murailles, Disparaissent, tandis que s’exhale en brouillard Le parfum capiteux des chaudes victuailles;

Pas de nom, pas de gîte; ils mangent au hasard.

Partout la même angoisse humecte leurs paupières; S’ils s’attardent au seuil d’une ferme, contre eux Chacun s’arme à l’envi de bâtons et de pierres; S’ils tentent d’aborder leurs frères plus heureux,

La meute les poursuit avec des cris de haine Et s’acharne en hurlant sur ces tristes vaincus Jusqu’à l’heure où, les reins brisés, à court d’haleine. Ils tombent, et du coup ne se relèvent plus.

Il y a un groupe plus nettement réaliste, qui note de préférence les traits de nature vulgaire.

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les scènes truculentes et hautes en couleur, et ne reculent pas devant le détail cru pour rehausser 1 effet. On peut rattacher à ce genre des pièces comme Le Boucher, de Victor Mangonès, La Bataille d’Arthur Lescouflair, ou cette fin de sonnet de Léon Vieux:

Dans l’air resplendissant d’étincelles qui brûlent De larges oiseaux noirs au bec roide circulent Dont les cris alternés énervent de strideur.

Et parfois il en est, dans la longue savane,

Qui s en vont se poser, sans aucune frayeur, Becquetant une plaie au dos sanglant d’un âne.

Mais M. Charles Moravia les dépasse tous (et même, comme un nez fameux, il exagère!) avec sa Femme en Bleu, où la peinture des odeurs est presque odorante à force d’être vécue, et dans l’histoire du singulier larcin commis par un apache d’Egypte sur la fille du roi Rhampsenit, et qui fit rire jusqu’aux crocodiles.

Même la description parnassienne, au contour métallique et froid, a ses représentants. Edmond Laforêt la cultive dans un Paysage indien, et Seymour Pradel a des sonnets héré-

diesques où il reprend courageusement les fables de Clytemnestre et d'Hélène.

Dans l’ombre et dans la nuit, sur sa blanche galère, Mêlant ses fous soupirs à la musique claire Des brises parfumant les flots de l’Archipel,

Pâris sur sa poitrine emporte au loin sa proie Sans entendre gronder le formidable appel De l’Hellas qui s’apprête à se ruer sur Troie.

La poésie intime, l’analyse psychologique et morale, ont pour interprètes, entre autres, Constantin Mayard, qui clame en distiques de révolte l'orgueil d’une âme désenchantée:

J’avais, jadis, pensé que par dessus les foules Mon rêve, inaccessible et hautain, planerait,

Et que j'aurais trouvé mon paradis abstrait En moi-même, exilé des humanités saoules.

Les besoins sociaux, la vile hérédité,

M’ont pris et m’ont réduit au cadre de leur moule;

Du plus lointain éther mes rêves bleus s’écroulent Et sont dans le marais humain précipités.

Sur moi les Astres d’or, comme en naufrage, roulent; Je ne voyage plus aux somptueuses nuits.

L’ANTHOLOGIE DES POÈTES HAÏTIENS

Mais, te front encor nimbé de lueurs, je fouis Et retourne la glèbe ingrate qui s’éboule.

Tant pis ! mon rêve encor me dévore : je suis Comme un cadavre sur qui s’acharne une goule.

Mais ils n’ont pas toujours cet accent âpre: leur plainte n’exhale souvent qu’une mélancolie rêveuse et berçante: ainsi Christian Régulus et Volvick Ricourt, dont la tristesse enluminée de belles images s’apparente à celle de notre Emile Nelligan.

Mon amour est comme un enfant agenouillé Qui pleure. Je suis seul. Il pleut. Les lis mouillés S’égrènent sous la pluie, et les fleurs sont des nonnes Dans le jardin silencieux du bel Automne.

J’ai dit que le sentiment était leur source d’inspiration choisie, et c’est dans les poèmes où il s’exprime qu’il faut chercher surtout le génie de leur âme ardente, l’empreinte de leur race passionnée et naïve. Il est tels de ces vers qui n’ont pu éclore qu’aux souffles languides de leurs étés, et qui reflètent comme une Afrique affinée et sublimée, vivante encore dans leur sang.

L’amour, pour quelques-uns d’entre eux, n’a rien de platonique; c’est bien plutôt le « plat tonique » de Jean Richepin. Le vieil Oswald Durand en a tracé la théorie:

Le feu de nos veines circule Sous le ciel de notre pays;

Les rayons de la canicule Dorent les fronts et les maïs;

Nous n’avons pas l’amour rempli de crainte Chantant, le soir, pour deux brins de cheveux;

De nos bras noirs la vigoureuse étreinte Vaut bien les plus tendres aveux.

Pour vous, mes maîtresses,

Griffonnes et négresses,

Et jaunes mulâtresses.

Vers aux doux sons.

Chansons.

C’est cet amour simpliste que rime Dominique Hyppolite en vers bien frappés du reste et qu’on ne peut accuser d’être banals:

T u me rencontreras, vêtu de ma vareuse,

Un foulard à mon cou noué, la pipe aux dents,

T u me rencontreras sur la route poudreuse,

Au bord de mon jardin que fleurit le printemps.

L’ANTHOLOGIE DES POÈTES HAÏTIENS

Je verrai de très loin l’éclat de tes dents blanches Dans ta face camuse et couleur de la nuit;

Sous les avocatiers aux verdoyantes branches Nous irons savourer l’amour comme un beau fruit.

Dans l’ivresse où ce soir je veux que tu me plonges, O négresse dont l’âme est pleine de douceur, Longtemps tu me feras oublier les mensonges Dont savent me bercer, moins naïves, tes sœurs.

Mais on se tromperait fort en croyant que la muse haïtienne est là tout entière. Ces passionnés connaissent aussi les touches délicates de l’émotion et de la tendresse; ils savent dire les risques et les surprises des jeux éternels du cœur; et parfois leur amour sonne l’élan idéal, le sentiment altier qui s’élargit jusqu’au dévouement et s’élève jusqu’au culte. Ainsi, il y a une caresse très enveloppante, jointe à une musique étonnamment douce, faite d’allitérations, de rimes retardées, de gentils artifices rythmiques, dans les strophes de Luc Grimard: Pour la Brise d’été.

O vent qui berce les lilas, berce ses rêves !

O vent d’été, roi des jardins pleins de parfums, Berce ses rêves, toi qui nais pour les chansons

Dans les frissons Bientôt défunts Des heures brèves !

Caresse-la, mutin et frais, dans les cheveux :

Tu sais des mots, mieux que nul autre, si subtils,

O vent d’été, quand sur les champs la lune est pleine Et que la plaine Sent les pistils Et les aveux.

A la chanson d’un rossignol dans la feuillée.

Evente-moi la chère enfant, indolemment.

Pour quelle fasse un rêve clair comme une rose.

Et, toute rose.

Songe à l’amant Quoiqu éveillée.

La nuit s’endort dans ses cheveux et dans ses yeux;

L’amour malin passe et sourit, comme un ami.

En la frôlant des souples palmes du mensonge Fais quelle songe . . .

Mon cœur gémit Seul, sous les deux.

Berce ses rêves doucement, brise amollie !

La vierge rêve . . . En ton palais aérien

Les fleurs embaument. Sois-lui douce, 6 bonne brise!... Mon cœur se brise.

Mais ne dis rien De sa folie ! . . .

L'ANTHOLOGIE DES POÈTES HAÏTIENS

Et que dire de la Séduction de Louis Henry Durand: création superbe, où l’amour devient l'âme elle-même des choses, où le Soir se revêt de toutes les attirances de la Femme et semble se confondre avec elle, tellement qu’on ne sait si l'hymne s’adresse à l'amante ou à la nature?

Elle me disait : « Viens, car cette heure est à nous; L’un à l’autre enlacés, nous irons dans l’allée Parmi les roses, les lilas, les azalées,

Dans l’étincellement de nos rêves si doux !

J’ai mis la robe que tu aimes, la corolle Où vibre toute blanche et tremblante, ma chair, Et sur mon cœur qui t’appartient, 6 mon très cher. Brille de notre amour la rose rouge et folle.

Dans le soir bleu j’ai dénoué mes longs cheveux, Je t’apporte ma lèvre vierge, fleur ardente,

Le rubis de mon cœur, mon âme frissonnante Et ces bijoux divins et purs que sont mes yeuxl

Et tu boiras mon âme toute et mes pensées.

Toute mon âme éparse et vibrante dans l’air, Dans les parfums mourants et dans les astres clairs, Dans le silence et dans la brise cadencée.

Je suis l’Amour ! Je suis le Rêve et la Beauté !

Je viens des profondeurs de ta lointaine enfance, Rose et frêle comme elle, et qui chante et qui danse; Je suis la Vie et l’éternelle Volupté !

Toi qui m’aimes avec ton cœur, avec ton âme, Viens ! Je suis la dernière et la première aussi.

Moi que tu poursuivis, sans trêve et sans merci ', Dans les baisers et dans les yeux des autres femmes!

Et le grand Soir, voluptueux et parfumé. Tombait, comme une femme en des bras bien-aimés.

A côté de ces apostrophes ardentes, M. Tertullien Guilbaud met le marivaudage léger et la taquinerie gracieuse. C’est un placet bien délicat, bien humble et digne d’une cour d’amour, que celui qu’il récite à sa « demoyselle élue »:

Allez-vous me bouder une semaine encore Parce que je me suis mis à penser tout haut Que vous êtes bien belle, et que je vous adore ?

Mais c’est être sévère un peu plus qu’il ne faut !

L’oiseau chante au buisson et ne se sent pas d’aise Lorsqu’au front du matin luit le rayon vermeil. Pourquoi donc voulez-vous que mon âme se taise Quand s’ouvre votre œil noir, son splendide soleil ?

Laissez-moi vous aimer tout comme un enfant aime; Riez, si bien vous plaît, quand je chante mon thème, Et si je m’oubliais, n’en ayant pas le droit,

A prendre votre main pour y poser ma bouche, Levez votre éventail, ô ma beauté farouche,

Et sans plus vous fâcher, tapez-moi sur le doigt.

L’ANTHOLOGIE DES POÈTES HAÏTIENS

Nous voici loin du sans-gêne d’Oswald Durand: et vous voyez qu’après tout, ces poètes chantent « pour deux brins de cheveux » et pour moins encore. C’est donc toute la gamme du cœur qu’ils font résonner dans ses plus tumultueuses explosions et dans ses pianissimes nuances.

Il faut au moins nommer ici Maurice de Brache, Etienne Bourand, Félix Magloire, et nommer une seconde fois Damoclès Vieux, aussi expert amoureux que paysagiste.

Deux femmes ont contribué au bouquet de Y Anthologie et avec des œuvres d’un réel mérite. On s’étonne de voir la culture féministe portée si loin dans la société haïtienne; mais Mmes Virginie Sampeur et Ida Flaubert manient la langue et la rythmique françaises avec une belle sûreté de main, j’allais dire comme des hommes. Et quant à leur inspiration, elle est féminine en tout ce que ce mot exprime d'ardeur sympathique et de tendresse. Ida Flaubert a trois élégies où le cœur maternel sanglote en plaintes bien touchantes:

Alors , c’est fini ! tes prunelles closes

Jamais ne verront le ciel rayonnant !

Tu dors pour toujours au milieu des roses,

Toi, mon sang, ma chair, ô toi mon enfant !

Je ne verrai plus ton joli sourire;

Jamais tes regards ne me chercheront ;

Tes petites mains quon croirait de cire ,

Jamais, plus jamais ne me toucheront !

Adieu mon amour, adieu ma jolie !

Je n entendrai plus ton rire joyeux !

Ah ! comment guérir ma triste folie ?

Comment vivre encor ? Je n’ai plus tes yeux !

Virginie Sampeur exhale aussi son cœur déchiré,, mais par une passion désespérée et incomprise. Son tourment jaillit de sources profondes; l'amer souhait qu'il lui arrache a même une certaine férocité sauvage:

Ah ! si vous étiez mort ! de mon âme meurtrie Je ferais une tombe où, retraite chérie,

Mes larmes couleraient lentement, sans remords . . . Que votre image en moi resterait radieuse !

Que sous le deuil mon âme aurait été joyeuse !

Ah ! si vous étiez mort !

Je ferais de mon cœur l’urne mélancolique Abritant du passé la suave relique,

Comme ces coffrets d’or qui gardent les parfums;

Je ferais de mon âme une ardente chapelle

L’ANTHOLOGIE DES POÈTES HAÏTIENS

Où toujours brillerait la dernière étincelle De mes espoirs défunts.

Ah ! si vous étiez mort ! votre éternel silence.

Moins âpre quen ce jour, aurait son éloquence,

Car ce ne serait plus le cruel abandon.

Je dirais : « Il est mort, mais il sait bien m' entendre. Et peut-être en mourant n'a-t-il su se défendre De murmurer : « Pardon ! »

Ingrat, vous vivez donc, quand tout me dit : vengeance Mais je n’écoute pas ! A défaut d’espérance Le passé par instant revient, me berce encor.

Illusion, folie ou vain rêve de femme,

Je vous aimerais tant, si vous n’étiez qu’une âme !

Ah ! que n’êtes-vous mort !

C’est à mettre à côté des stances les plus ardentes qu’aient écrites une plume féminine; cela dépasse l’exercice littéraire et atteint à l’émotion et à la grandeur.

Le livre contient quelques exemples de poésie créole, et l'on ne s’attend pas que je les juge; mais j'en copierai un fragment avec le soin qu'on mettrait à retracer un cunéiforme:

Gnou téta qui té bo d’ieau

Gnou jou, ouè gnou gros taureau.

Li r hélé canmarade-li :

— « Gadé ! parié ma vini

Gros tancou bef cilà là ! »

Y o toutt pren ri : « Coua ! Coua ! Coua ! Ou pas gros con gnou zégué;

Comment pou ta fait gonflé.

Ti cô ou, joug’ temps ou t’a Capab vini grossé ça ? »

Li dit : « Eh ben, main, gardé !

Zott va ouè si cé pas vré ! »

Li commencé enflé cô;

Pésé, pésé ! Et pi : « Dit, atô.

Si moin pas gros tancou li. »

Là-mainn ventt li pété : bôouh !

Respé m doué la compagni,

Toutt trip li sorti derho.

Et pi, zott ba li tô.

En cherchant bien, vous devinerez que c’est la fable du boeuf et de la grenouille, comme la pourrait narrer un portefaix de Port-au- Prince. Il y a tout un groupe qui voudrait faire de ce jargon la langue littéraire d’Haïti. Cet échantillon ne nous le fait pas souhaiter.

Au dessous du créole, il y a le médiocre, et la pléiade haïtienne ne lui a pas toujours échappé: ne lui en cherchons pas chicane. Seulement, il y a le sublime dans le médiocre, et c’est le cas de ce morceau:

L’ANTHOLOGIE DES POÈTES HAÏTIENS

Mon Dieu, j’ai tout là-bas une gentille amie Qui rêve un peu de moi, dont je rêve beaucoup,

Qui m’aime sagement, que j’aime comme un fou.

Eh bien ! mon Dieu, c’est pour elle que je vous prie...

O Seigneur ! Donnez-lui la force et la santé, Donnez, car son cœur d’ange est fleuri de bonté. Dieu puissant, à ses vœux soyez toujours propice.

Elle est pure. Donnez-lui le bonheur. Voilà.

C’est ma prière : encor, toujours, Dieu de justice, Aimez et protégez Clara, bénissez-la !

L’auteur de ces vers a fait mieux, ce recueil même l’atteste, mais il lui eût été difficile de faire pis.

J’ai cru que la meilleure façon de faire connaître Y Anthologie était de la citer beaucoup. Il reste à dire que le collecteur de cette gerbe est M. Louis Morpeau, professeur de seconde au lycée national Pétion, poète lui-même et de plus patriote, naguère persécuté pour sa parole fière par la cour prévôtale américaine qui s’arroge, comme l’on sait, une sorte de protectorat sur l’île. Ce fut un autre acte patriotique, que d’avoir, par ce livre, révélé au loin la haute mentalité et les achèvements intellectuels de sa race. Notre respect en grandira énormé-

ment pour ces frères noirs formant comme nous, dans des milieux hostiles, 4 un centre de culture française: il se doublera même d'admiration. En fait, cette flore poétique raffinée éclose au bord de la jungle est un des phénomènes les plus curieux de l'histoire littéraire.

La typographie de l'ouvrage est très inférieure. On le dirait imprimé sur des feuilles de palétuvier où des pattes de termites auraient tracé de pâles empreintes. Mais peut-être n’en est-on que plus charmé de trouver une moelle aussi savoureuse sous une aussi fruste écorce.

Il serait très piquant de comparer la poésie haïtienne et la poésie canadienne: mais je ne me fourrerai pas dans ce guêpier. Ce qu’on peut dire sans amoindrir les nôtres et ce que cette anthologie démontre à l’évidence, c’est que nos artistes en syllabes auront à compter désormais avec de sérieux rivaux; c’est qu’ils devront secouer leur indolence et leur crinière, et faire oeuvre de leurs dix doigts, s’ils veulent être bien sûrs, même en terre d’Amérique, de faire chanter le mieux et sonner le plus haut la lyre française.

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