VIRIATE
N'achevez point; allez :
Je vous obéirai plus que vous ne voulez (1).
Je parle pour un autre. En effet, Sertorius, avec une générosité inexplicable, cède à Perpenna, son rival d'amour et de pouvoir, la main de la reine Viriate. Mais comme Viriate ne prétend pas être ainsi cédée, Sertorius est obligé de dire à Perpenna : « On me « veut absolument pour mari, cherchez ailleurs. » Et alors, pour se venger et pour gagner les bonnes grâces de Pompée, Perpenna tue Sertorius; sur quoi Pompée, justement indigné, fait mettre à mort Perpenna. Ici et ailleurs. Corneille exprime ses vertueuses indignations avec une simplicité qui fait ressortir la bonhomie de sa propre nature.
Quelques beaux morceaux, plusieurs tirades éloquentes, voilà ce qui a fait vivre cette pièce. La scène première de l'acte III entre Pompée et Sertorius est admirable ; c'est un dialogue héroïque tel que Corneille les savait faire. Sertorius ne s'y montre point orgueilleux, comme on l'a reproché à tort à Corneille;
(1) Acte 11, sc.nell.
il n'a que la dignité d'un citoyen de Rome. Quel dommage que le rôle de ce vieux guerrier soit gâté par la ridicule expression de son amour! Pompée vient de lui parler du plaisir qu'il éprouve à s'entretenir avec lui
Sans lui voir à la main piques ni javelots. C'est dans la réponse de Sertorius que se trouvent ces vers, qui, avec d'autres sur le même ton, l'ont fait accuser d'arrogance :
Quant à l'heureux Sylla, je n'ai rien à vous dire. Je vous ai montré l'art d'affaiblir son empire; Et si je puis jamais y joindre des leçons Dignes de vous apprendre à repasser les monts, Je suivrai d'assez près voire illustre retraite Pour traiter avec lui sons besoin d'interprète, Et sur les bords du Tibre, une pique à la main, Lui demander raison pour le peuple romain.
Et un peu plus loin ceux-ci, qui ont un tout autre
caractère :
Si je commande ici, le sénat me l'ordonne. Mes ordres n'ont encore assassiné personne. Je n'ai pour ennemis que ceux du bien commun; Je leur fais bonne guerre, et n'en proscris pas un. C'est un asile ouvert que mon pouvoir suprême ; Et si l'on m'obéit, ce n'est qu'autant qu'on m'aime.
Citons encore ces vers si connus :
Je n'appelle plus Rome un enclos de murailles Que ses proscriptions comblent de funérailles; Ces murs, dont le destin fut autrefois si beau, N'en sont que la prison, ou plutôt le tombeau. Mais, pour revivre ailleurs dans sa première for<;e, Avec les faux Romains elle a fait plein divorce ; Et, comme autour de moi j'ai tous ses vrais appuis, Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis (<)
(i) Acte 111, scène 1.
158 PIEUHE CORNEILLE.
Il y a de beaux vers aussi dans le rôle de Viriale, et entre autres la tirade qui commence ainsi :
Et que m'importe à moi si Rome souffre ou non? Quand j'aurai de ses maux effacé l'infamie, J'en obtiendrai pour fruit le nom de son amie ! Je vous verrai consul m'en apporter les lois, Et m'abaisser vous-même au rang des autres rois! Si vous m'aimez, seigneur, nos mers et nos montagnes Doivent borner nos vœux ainsi que nos Espagnes : Nous pouvons nous y faire un assez beau destin, Sans chercher d'autre gloire au pied de l'Aventin. Affranchissons le Tage, et laissons faire au Tibre (1).