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« qvL Ândromaque ; il fait ses pièces pour la Champ- « meslé : ce n'est pas pour les siècles à venir : si « jamais il n'est plus jeune, et qu'il cesse d'être amou- « reux, ce ne sera plus la même chose (4). »
Racine, occupé à préparer une réponse à ceux qui refusaient à son talent la variété et la force, entremêlait de compositions moins graves le travail sérieux auquel il attachait l'espérance de la gloire. Les Plaideurs furent représentés en 1668. C'est une des pièces les plus gaies de notre théâtre ; mais c'est une pièce qui touche à la farce, c'est-à-dire à la comédie en débauche ou en pointe de vin. C'est peut-être l'ouvrage de la scène française le plus habilement versifié; sous ce rapport, il surpasse presque les tragédies mêmes de Racine. Nous ne nous étendrons pas sur cette œuvre; permettez -moi seulement. Messieurs, une remarque sur la flexibilité du talent de Racine et de plusieurs autres grands tragiques.
Les génies tragiques descendent aisément à la comédie. L'un des talents n'exclut pas l'autre. Le rire et les pleurs, quoique opposés, se ressemblent en ce que ce sont deux perturbations. L'état normal de l'homme n'est ni de rire ni de pleurer; cet état est troublé dans l'un et l'autre cas. Les gens heureux ne pleurent guère, mais ils rient moins encore ; le bonheur sourit plutôt qu'il ne rit. Chose singulière : ceux qui pleurent le plus facilement sont aussi les plus légers à. rire ; c'est une même irritabilité, morale ou nerveuse, sous deux formes différentes. Des deux ma-
(0 Lettre à Madame ûe Grignaii, du 16 mars i(iT2.
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nières l'équilibre est rompu; l'expression vulgaire rire aux larmes, signale la parenté des deux excitations. Quoi d'étonnant que les grands tragiques possèdent aussi la verve comique? Shakespeare, Corneille, Racine, Casimir Delavigne ont réussi dans les deux genres. C'est douteux pour Voltaire. Mais d'autre part, les génies essentiellement comiques ne s'élèvent pas à la tragédie ; à peine dans le Misanthrope voyons-nous Molière aspirer à produire quelques émotions tragiques.
Mais revenons à la tragédie. Racine prit enfin sa revanche: Britannicus fut donné en 1669. Les vers de Boileau attestent la situation de l'auteur et l'impression du public à l'innovation &' Andromaque :
Et peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus, Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus (1).
On redemandait les Romains et Corneille. Racine voulut montrer qu'il était de taille à suivre les pas de son prédécesseur. On peut voir, dans la préface de Britannicus, de quels travaux sortirent l'ordonnance et les beautés mâles de cette tragédie. Racine quitta la mythologie et les caractères d'invention, et transporta sur la scène les Romains de l'histoire ; il peignit dans leur corruption ces maîtres du monde que Corneille avait représentés dans l'énergie de leurs mœurs républicaines. Il y avait eu plus de création dans Corneille ; ce grand poëte avait donné à chacun de ses héros une physionomie conçue par lui seul, et dont l'histoire ne lui fournissait que quelques traits.
:i) BoiLEAt. Épitre Vil.
Racine fit un usage plus scrupuleux des traditions historiques; on pourrait dire qu'il vécut dans la Rome impériale et qu'il en sonda les abîmes en composant Britannicus. Tacite lui servit de guide dans cette excursion lugubre; il en prit la teinte sombre, la concision expressive, les traits rapides qui sillonnent un ciel chargé de ténèbres et d'orages. Cependant, ne l'oublions pas, quelque fidélité qu'on doive à l'histoire dans un ouvrage d'art, il ne faut pas trop lui sacrifier l'idéal. Racine, on en doit convenir, est ici moins idéal que Corneille.
On a appelé Brilannicus la pièce des connaisseurs, Qu'a-t-on voulu dire? Non pas assurément que les connaisseurs, c'est-à-dire les moralistes, les philosophes, estiment moins les autres chefs-d'œuvre de Racine, mais qu'il faut être connaisseur pour apprécier, soit la fidélité des peintures historiques, soit des beautés poétiques d'un ordre plus sévère et plus profond. Britannicus réunit deux genres d'intérêt : l'intérêt dramatique qui s'adresse à la sympathie et à la curiosité; l'intérêt psychologique qui résulte de la vérité et de la profondeur des mouvements de l'âme. Cet intérêt supérieur ne devrait jamais manquer à la véritable tragédie; mais il y est bien plus rare que l'autre.
L'intérêt dramatique, qui naît de la force des situations, de l'habile opposition des intérêts et des caractères, est vif sans doute dans Britannicus. En fait de situations, la terreur et la pitié y sont portées au plus haut point; par exemple, dans la terrible scène où
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Néron, caché derrière un rideau, surveille l'entrevue de Junie et de Britannicus. On a reproché ce moyen à Racine; on l'a ju.gé petit et indigne de la tragédie. Mais dans un sujet pareil, ce sont nos propres impressions qu'il faut consulter bien plutôt que la critique formelle.
Caché près de ces lieux, je vous verrai, madame. Renfermez votre amour dans le fond de voire âme; Vous n'aurez point pour moi de langages secrets; J'entendrai des regards que vous croirez muets; Et sa perte sera l'infaillible salaire D'un geste ou d'un soupir écliappé pour lui plaire {{].
Qui ne s'identifie à la situation de Junie ! Qui ne sent son âme oppressée de terreur! Le sentiment, l'instinct est ici le meilleur des juges En matière de goût, c'est nous-mêmes qu'il faut écouter avant tout; si, à une seconde, à une troisième lecture, nos impressions reviennent avec une sorte d'obstination, il serait étrange qu'elles ne fussent pas appuyées sur les conditions véritables de l'art. Le goût ne se forme pas par ouï-dire, sur la parole d'autrui, en vertu d'une convention quelconque; il a son germe en chacun de nous ; c'est en chacun de nous que le sentiment, replié sur lui-même, fournit l'étoffe des vraies règles et en peut donner même la raison. En suivant cette voie avec précaution sans doute et avec modestie, mais toutefois avec une certaine confiance, il serait étonnant, si la critique admise d'une œuvre d'art se trouve juste, que nous ne sentissions pas l'accord intérieur de notre impression avec la voix générale.
(t) Acte n, sr-ne lit.
Il est des pièces qui parviennent à intéresser sans caractères tracés; la situation suffit parfois. Nous nous y résignons, mais l'ouvrage y perd ; il descend à un degré inférieur, dans la sphère de l'art comme dans celle de la morale. Mais nulle part nous ne rencontrons des caractères plus nettement dessmés, plus habilement opposés que dans Britannicus. Voyez l'innocence des deux amants, leur candeur qui touche presque à l'enfance, au milieu de la méchanceté profonde qui les entoure. Touchant contraste que Racine s'est plu à peindre dans quelques-uns de ses meilleurs ouvrages. Et pourtant Junie a beaucoup de dignité ; outre la foi et le désintéressement de l'amante, on sent en elle une fille du sang des Césars, qui ne perd point le sentiment de sa naissance. Britannicus, noble, généreux, téméraire, ayant tout ce qu'il faut pour se perdre, fait admirablement ressortir la rage concentrée de Néron. Les deux amants sont là, irritant de leur félicité un monstre que le bonheur révolte autant que la vertu ;
Prince, continuez des transports si charmants. Je conçois vos bontés par ses remercîments, .^lailame; à vos genoux je viens de le surprendre. Mais il aurait aussi quelque grûce à me rendre; Ce lieu le favorise, et je vous y retiens Pour lui faciliter de si doux entretiens.
BRITANNICUS
Je puis mettre à ses pieds ma douleur ou ma joie, Partout où sa bonté consent que je la voie; Et l'aspect de ces lieux où vous la retenez, M'a rien dont mes regards doivent être étonnés.
JEAN lUCl.NE. 221
NEKON.
Et que vous monîrenl-ils qui ne vous avertisse Qu'il faut qu'on nie respecte et que l'on ni'obéisse?
BRITAXMCUS.
Ils ne nous ont pas vus l'un et l'autre élever. Moi pour vous obéir, et vous pour me braver; El ne s'attendaient pas, lorsqu'ils nous virent naître. Qu'un jour Domitius me dut parler en maître.
Ainsi par le destin nos vœux sont traversés ; J'obéissais alors, et vous obéissez.
Si vous n'avez appris à vous laisser conduire, Vous êtes jeune encore, et l'on peut vous instruire.
BRITANNICUS
El (jui m'en instruira ?
NÉRON
Tout l'empire à la fois.
Rome
BU1TA.\MCUS.
Rome met-elle au nombre de vos droits Tout ce qu'a de cruel l'injustice et la force, Les emprisonnements, le rapt et le divorce?
NÉRON
Rome ne porte pas ses regards curieux
Jusque dans des secrets que je cache à ses jeux.
Imitez son respect.
BRITANMCUS.
On sait ce qu'elle en pense.
NÉRON
Elle se lait du moins : imitez son silence.
BRITANNICUS
Ainsi î^éron commence à ne se plus forcer.
NÉROX.
Néron, de vos discours, commence à se lasser.
BRITANNiCUS.
Chacun devait bénir le bonheur de son règne.
NÉnON.
Heureux ou malheureux, il suffit qu'on nie craigne.
BRITANNICUS
Je connais mal Junie, ou de tels sentiments Ne mériteront pas ses applaudissements.
NÉRON
Du moins, si je ne sais le secret de lui plaire, Je sais l'art de punir un rival téméraire.
BRITANNICUS
Pour inoi, quelque péril qui me puisse accabler, Sa seule inimitié peut me faire trembler.
NÉRON
Souhaitez-la : c'est tout ce que je vous puis dire.
BRITANNICUS
Le bonheur de lui plaire est le seul où j'aspire.
NÉRON
Elle vous l'a promis, vous lui plairez toujours.
BRITANNICUS
Je ne sais pas du moins épier ses discours. Je la laisse expliquer sur tout ce qui me touche, Et ne me cache point pour lui fermer la bouche.
NÉRON
Je vous entends. Eh bien! gardes.