IX. —Phèdre
A trois ans de distance Phèdre suivit Iphigénie, Trois années d'étude et de travaux préparèrent cette œuvre que son auteur vit tomber devant celle du rival qu'on lui avait suscité. On connaît Pradon, ce rimeur ignoble et présomptueux, qui fut choisi pour arrêter Racine dans la carrière de ses triomphes. On avait appris que Racine travaillait assidûment à une tragédie sur le sujet de Phèdre; on engagea Pradon à traiter le même sujet. Il s'efforça de gagner Racine de vitesse; au bout de trois mois sa tragédie fut achevée, et elle parut sur la scène trois jours après celle de Racine. La cabale avait bien pris ses mesures; on sait comment l'ouvrage du grand poëte fut sifflé ignominieusement, et bientôt retiré du théâtre, tandis que la rapsodie de Pradon se trouvait couverte d'applaudissements.
Racine eut pour consolation le suffrage de son ami Despréaux, qui lui adressa, au sujet de la chute de Phèdre, l'une de ses plus belles épîtres :
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Imite mon exemple; et lorsqu'une cabale, Un flot de vains auteurs follement te ravale, Profite de leur liaine et de lour mauvais sens, Ris du bruit passager de leurs cris impuissants. Que peut contre tes vers une ignorance vaine? Le Parnasse français, ennobli par ta veine, Contre tous ces complots saura te maintenir, Et soulever pour toi l'équitable avenir (1).
Pour la troisième fois, Racine s'attachait aux traces d'Euripide. Pourquoi pas, demandera-t-on, à celles de Sophocle? Il paraît que dès son enfance Euripide exerça sur Racine un attrait particulier. Quoi qu'il en soit, je devrais plutôt dire que, pour la troisième fois, Racine tirait d'un ouvrage d'Euripide le sujet d'un chef-d'œuvre, et cette fois-ci du plus admirable des trois. Car si, dans les deux ouvrages, le grec et le français, l'action est matériellement la même, la pensée des deux poètes est bien ditférente. Or, le vrai sujet d'un drame, ne l'oublions pas. Messieurs, c'est Vidée et non le fail. C'est ce que M. Schlegel semble avoir méconnu dans la critique intéressante, mais partiale, qu'il publia en 1809 sous ce titre";: Comparaison entre la Phèdre de Racine et celle d'Euripide. La Phèdre d'Euripide n'est qu'un personnage dans sa tragédie ; Hippolyte, qui donne son nom au drame grec, en est le héros. Ce favori de Diane représente la pudeur et l'austérité des mœurs dans un homme et dans la jeunesse; il ne fuit pas seulement la mollesse et les plaisirs qui assujettissent l'esprit à l'empire des sens, il déteste l'amour; je n'aurais pas tout dit, si je n'ajoutais qu'il déteste les femmes, et que
(i) BoiLF.vr. Épilrp VII,
la tragédie d'Hippolyte est, à vrai dire, une satire contre le sexe. Cela est de trop-, mais il est certain qu'Hippolyte, voué tout entier aux fatigues de la chasse en attendant celles de la guerre, et mettant sa jeune et fière vertu sous la garde de la plus pure des divinités, est une noble et intéressante figure, l'idéal du jeune homme dominé par l'enthousiasme des choses honnêtes. Vénus, qui dispute Hippolyte à Diane, et qui, n'ayant pu le corrompre, le fait périr, amène dans l'action un tragique d'une nature à la fois mystérieuse et terrible. Mais ce sujet, quelque beau qu'il soit, échappait h la poésie moderne; cela est trop évident. Aussi le poëte français recule Hippolyte au second plan, et cède le premier à Phèdre. Le sujet de la pièce n'est pas le malheur d'Hippolyte, mais le malheur de Phèdre; j'ai dit son malheur, car c'est de la pitié que Racine demande pour Phèdre, et il nous la fait plaindre à proportion qu'il nous la montre plus criminelle.
M. Schlegel n'a pas eu le bonheur de saisir cette admirable conception; il a reproché à Racine, en premier lieu, d'avoir voulu porter sur Phèdre ellemême l'intérêt principal, ensuite d'avoir été infidèle à son premier plan en introduisant dans ce rôle des traits qui, selon lui, le rendent indigne de cet intérêt. Mais Racine voulait personnifier une grande idée : la fatalité de la passion, la pente inévitable du péché au crime. On caresse le péché secret, on s'y laisse aller avec indulgence; mais une fois là, rien, excepté les circonstances, lesquelles ne dépendent
pas de nous, rien ne saurait empêcher les mauvaises pensées de devenir de mauvaises actions, et le péché de se transformer en crime. C'est l'abîme appelant un autre abîme, selon l'énergique expression de l'Écriture. C'est bien là ce que Racine a voulu prouver, sans rien démontrer, sans doute, mais par une vivante peinture, comme il l'avait fait dans Brilannicus. Ce point reconnu, les critiques de M. Schlegel deviennent des éloges; l'espèce de nullité d'Hippolyte est plus que rachetée par l'importance du personnage de Phèdre; les rapports changent nécessairement avec le sujet; et quant au sujet lui-même, il est permis de croire qu'il est plus beau dans Racine que dans Euripide. Intéresser à un innocent persécuté, c'est quelque chose; mais inspirer de l'intérêt pour le persécuteur, et un intérêt si pur que le sentiment moral le plus délicat n'en est point blessé, c'est, ce nous semble, mieux encore. Elle n'appartient qu'au christianisme, cette pitié supérieure, cette pitié sublime, qui s'attache à la personne du criminel, par cela même qu'il est criminel. Faire du péché le plus déplorable des malheurs, c'est une idée uniquement chrétienne, et la religion seule qui a inventé une telle infortune pouvait inventer une telle compassion. Racine n'était certainement pas théologien; mais à l'époque où il écrivait Phèdre, la religion prenait sur lui un ascendant puissant, et en fait de passions tendres, ses maximes morales devenaient de plus en plus sévères. Il était de bonne foi lorsqu'il disait dans la préface de sa tragédie : « Quand je ne de-
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« vrais à Euripide que la seule idée du caractère de « Phèdre, je pourrais dire que je lui dois ce que j'ai « peut-être mis de plus raisonnable sur le théâtre... « Je n'ai point fait de tragédie où la vertu soit plus ce mise en jour que dans celle-ci. Les moindres fautes « y sont sévèrement punies : la seule pensée du « crime y est regardée avec autant d'horreur que le a crime même : les faiblesses de l'amour y passent « pour de vraies faiblesses : les passions n'y sont « présentées aux yeux que pour montrer tout le dés- « ordre dont elles sont cause; et le vice y est peint i< partout avec des couleurs qui en font connaître et « haïr la difformité. »
Il paraît que le public, en général, ne porta point sur la moralité de la tragédie de Phèdre un autre jugement que l'auteur lui-même. Boileau, sans cela, eût-il osé écrire à son ami :
Et qui, voyant un jour la douleur vertueuse
De Phèdre, malgré soi, perfide, incestueuse,
D'un si noble travail justement étonné,
Ne bénira d'abord le siècle fortuné
Qui, rendu plus fameux par tes illustres veilles,
Vit naître sous tes mains ces pompeuses merveilles (1)1
De quel droit, d'ailleurs, le public aurait-il été plus sévère que le docte et pieux Arnauld, qui, ne faisant grâce à aucun des autres ouvrages de Racine, regardait Phèdre comme une sorte de compensation et d'expiation? On a recueilli les paroles de ce grand docteur : « Il n'y a rien à reprendre an caractère « de Phèdre , puisqu'il nous donne cette grande
(r. BoiLEAL'. Épîire Vil.
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« leçon , que lorsque , en punitiou de fautes préce- « dentés, Dieu nous abandonne à nous-mêmes et à « la perversité de notre cœur, il n'est point d'excès « cil nous ne puissions nous porter, même en les « détestant. »
Au fait, Racine, Boileau, Arnauld avaient raison. Phèdre, pour ceux qui savent lire, est bien tout ce qu'ils disent, et je ne trouve à reprendre dans les paroles de Racine que la complaisance avec laquelle il reporte à Euripide tout l'honneur d'une création que lui. Racine, a pour le moins achevée. Ainsi donc, quant à la moralité de l'œuvre, reconnaissons-la, admirons-la; mais redisons ce que nous avons déjà dit dans une autre occasion : ce n'est jamais impunément qu'on applique le charme du style à la peinture de certains troubles de l'âme; il est un âge de la vie oii c'est le chemin qui intéresse et non pas le but, et où la pensée philosophique qui traverse toute une œuvre dramatique nous échappe, tandis que de tout ce détail curieux, de toute cette analyse intime de la passion, rien n'est perdu pour nous; l'antidote vient trop tard, et le plus souvent on n'en use pas. Phèdre est une œuvre profondément morale pour ceux qui savent déjà tout ce qu'elle enseigne, et qui ne goûtent plus que dune manière tout intellectuelle et littéraire les dangereuses beautés de ce chef-d'œuvre. Rien n'exprime plus énergiquement le remords que des vers tels que ceux-ci : '
J'ai conçu pour mon crime une juste terreur : J'ai pris la vie en haine, et ma flamme eu horreur.
i!86 .lEAN UACINE.
Je voulais en uiuuraiit prendie soin de ma gloire, Et dérober au jour une flamme si noire. Je n'ai pu soutenir tes larmes, tes combats : Je t'ai tout avoué, je ne m'en repens pas, Pourvu que, de ma mort respectant les approches, Tu ne m'affliges plus par d'injustes reproches, Et que tes vains secours cessent de rappeler Un reste de chaleur tout prêt à s'exhaler (1).
Voyez surtout le morceau suivant, après l'inimitable éclat de la jalousie de Phèdre .
Que fais-je? où ma raison se va-t-elle égarer? Moi jalouse! et Thésée est celui que j'implore! Mon époux est vivant, et moi je brûle encore ! Pour qui? quel est le cœur où prétendent mes vœux? Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux. Mes crimes désormais ont comblé la mesure : Je respire à la fois l'inceste et l'imposture : Mes homicides mains, promptes à me venger, Dans le sang innocent brûlent de se plonger. Misérable! et je vis? et je soutiens la vue De ce sacré soleil dont je suis descendue? J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux; Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux : Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-je? Mon père y tient l'urne fatale : Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains; Minos juge aux enfers tous les pâles humains. Ah! combien frémira son ombre épouvantée Lorsqu'il verra sa tille, à ses yeux présentée, Contrainte d'avouer tant de forfaits divers. Et des crimes peut-être inconnus aux enfers (2) I
Mais tout n'est pas de cet accent. Écoutez, par exemple, cette déclaration involontaire, où l'aveu de sa fatale passion échappe à Phèdre en dépit d'ellemême :
Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée î (I) Acte I, icène IIl. (2) Acte IV, scène VI.
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Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers, Volage adoraieur de mille objets divers, Oui va du dieu des morts déshonorer la couche-. Mais fid(Me, mais lier, et même un peu farouche, Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi, Tel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous vol. Il avait votre port, vos yeux, votre langage, Cette noble pudeur colorait son visage, Lorsque de notre Crète il traversa les flots, Digne sujet des vœux des filles de Minos. Que faisiez-vous alors P Pourquoi, sans Hippolyte, Des héros de la Grèce assembla-t-ii l'élite? Pourquoi trop jeune encor, ne pûtes-vous alors Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords? Par vous aurait péri le monstre de la Crète, Malgré tous les détours de sa vaste retraite : Pour en développer l'embarras incertain Ma sœur du fil fatal eût armé votre main. Mais non, dans ce dessein je l'aurais devancée; L'amour m'en eût d'abord inspiré la pensée : C'est moi, prince, c'est moi dont l'utile secours Vous eût du labyrinthe enseigné les détours. Que de soins m'eût coûté celle tête charmante! Un fil n'eût point assez rassuré votre amante : Compagne du péril qu'il vous fallait chercher, Moi-même devant vous j'aurais voulu marcher; El Phèdre, au labyrinthe avec vous descendue, Se serait avec vous retrouvée ou perdue (1).
C'est encore, c'est surtout l'entrée en scène de Phèdre, la confession de son amour, si péniblement arrachée par OEnone, les détails où, le pas franchi, elle se laisse si volontiers entraîner, qui ont l'attrait que je redoute. Il est inutile de contester l'influence possible de morceaux pareils. Mais en nous plaçant au point de vue de cette classe de lecteurs dont la paisible sécurité n'est pas, pour la plus jeune portion
(1) Acte II, scène V.
t2SS JEAIN UACINE.
du publiC) un sujet d'envie, nous conviendrons que la poésie n'a jamais plus vivement éclairé l'abîme d'une âme passionnée, ni prêté une éloquence plus idéale à l'amour et au remords, irrités l'un par l'autre; étrange harmonie des gémissements de la conscience et de ceux d'une passion sans espoir, mais alliance aussi profonde que naturelle. Vous le savez, Messieurs, un vrai poëte est nécessairement psychologue; Racine, qui l'est partout, l'a été ici par excellence. Lui et Massillon, peut-être, sont les deux plus grands connaisseurs du cœur humain. Ce n'est pas le remords qui épure le cœur ; cette action bienfaisante n'appartient qu'au repentir; c'est pourquoi, dans une âme, les mouvements criminels sont incompatibles avec le repentir, mais non avec le remords. Dans l'âme de Phèdre, l'amour et le remords ne se succèdent pas alternativement; ils y cohabitent dans toute leur énergie. L'idéal de Racine, qui est l'empire tyrannique de la passion sur la volonté, atteint, dans Phèdre, jusqu'au sublime ; ce terme peut se justifier, car si la faiblesse n'est jamais sublime, il y a quelque chose de sublime dans la terreur qu'elle inspire. Lorsque Phèdre, dans l'expression de ses remords, et au milieu des exclamations que lui arrache une épouvante religieuse, laisse échapper ce cri qui la résume tout entière :
Hélas! du crime affreux dont la honte me suit, Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit (!) !
qu'est-ce que ceci sinon le sublime de la passion? Je
(i) Aele IV, scène VI.
ne demande pas mieux que de trouver un autre mol : qu'on me le fournisse. Toujours est-il vrai que des traits pareils correspondent, équiA aient peut-être à ce que nous appelons des traits sublimes dans les tragédies du grand Corneille :