XV. — Le Bourgeois gentilhomme
Nous passerons, Messieurs, sur trois farces où l'on rencontre cependant beaucoup de vrai comique : M. de Pourceaugnac , les Fourberies de Scapin, la Comtesse d'Escarhagnas; mais nous nous arrêterons sur le Bourgeois gentilhomme.
On a fait à l'auteur, à propos de son héros, les mêmes reproches qu'au sujet du Tartufe et de VAvare; on l'a accusé de manquer de vraisemblance à force d'exagération. Nous répondrons comme nous l'avons déjà fait : Molière avait non -seulement le droit, mais le devoir de s'élever à la vraisemblance idéale; au-dessous de cette condition, l'art théâtral tombe à plat. Shakespeare va bien plus loin que Mo-
(1) Acte 1, scène IV. (2) Acte I, scène I. (3) Acte II, scène IV.
lière; il va jusqu'à la comédie fantastique: Molière s'en tient à la comédie poétique.
M. Jourdain est un type; pour le créer, il fallait sortir des entraves du réel et s'élever à l'idéal. En lui se personnifie la faiblesse de convoiter les distinctions sociales. C'est là proprement le mal françois. et le but aurait été manqué si Molière n'eût élevé à sa plus haute puissance le ridicule de cette prétention. Comme Molière s'enivre de sa propre verve, ainsi M. Jourdain est enivré de sa passion; il en devient comme hébété ; la bêtise naturelle se renforce en lui de la bêtise acquise ; il arrive au sublime de la vanité. Voyez la scène du tailleur et de ses garçons :
GABÇON TAILLEUR.
Monseigneur, nous allons boire tous à la santé de Votre Grandeur.
M. JOURDAIN
Votre Grandeur! Oh! oh! oh! Attendez; ne vous en allez pas. A moi, Votre Grandeur! (./ part.) Ma foi, s'il va jusqu'à l'altesse, 11 aura toute la bourse. (Haut.) Tenez, voilà pour ma grandeur (1).
Voyez aussi, au commencement du troisième acte, son entrée avec ses valets :
Suivez-moi, que j'aille un peu montrer mon habit par la ville; et surtout ayez soin tous deux de marcher immédiatement sur mes pas, afin qu'on voie bien que vous êtes à moi (2).
Déjà précédemment il s'était donné le singulier plaisir de les appeler :
M. JOURDAIN
Laquais! Holà, mes deux laquais!
(i; Acte 11, sc(!'ne IX. (2J Acte Ul, scène 1.