‹ Poètes du siècle de Louis XIVChapitre 15 sur 93 · VIII. — RoDoouNB · texte numérisé non relu

VIII. — RoDoouNB

Il est difficile de trop admirer Rodogune sous le rapport de la conception et de 'l'effet dramatique, et pourtant elle sort audacieusement de la vérité humaine. Dans quelle classe faut-il ranger cette Cléopâtre, reine de Syrie, meurtrière de son mari, mère

(0 Acte II, scène I. (2) Ilrid. (3) Ibid.

PIERRE CORNEIIXl. 129

de deux jmnedux dont elle seule peut nommer Tainé et ainsi décider la royauté? Elle oflfre le trône à celui des deux qui tuera Rodogune, sa captive et sa rivale, autrefois aimée de son mari Nicanor, que la mort seule a empêché d'épouser cette princesse, sœur du roi des Parthes :

Entre deux fils que i*aime avec même tendresse.

Embrasser ma querelle est le seul droit d'aînesse :

La mort de Rodogune en nommera l'aîné.....

Je vous le dis encor, le trône est à ce prix;

Je puis en disposer comme de ma conquête;

Point d'aîné, point de roi, qu'en m*apportant sa tête (4).

De son côté , Rodogune , aimée des deux princes , n'en aime au fond aucun, malgré une sorte de préférence pour Antiochus ; elle veut surtout se servir d'eux pour venger la mort de son royal amant. Nicanor leur père :

Sentiments étouffés de colère et de baine

Pour rendre enfin justice aux mânes d'un grand roi,

Rapportez à mes yeux son image sanglante,

D'amour et de fureur encore étincelante,

Telle que je le vis, quand tout percé de coups

U me cria : « Vengeance! Adieu, je meurs pour vous (1) ! »

Quand après la proposition de Gléopâti*e à ses fils, ils viennent tous deux auprès de Rodogune, protestant de leur amour, et lui demandant de choisir Tun d'eux, après s'être fait presser un moment, elle s'écrie :

Eh bien donci il est temps de me faire connaître. J'obéis à mon roi, puisqu'un de vous doit l'être;

(1) Acte II, scène IV. (2) Acte HI, tcèoe UI.

130 PIVRRB CORNEILLE.

Mais, quand ]*aurai parlé, si vous vous en plaignez,

J'atteste tous les dieux que vous m'y contraignez

C'est à vous de choisir mon amour ou ma haine. J'aime les fils du roi, je hais ceux de la reine : Réglez-vous là-dessus; et, sans plus me presser,

Voyez auquel des deux vous voulez renoncer

Si vous leur préférez une mère cruelle, Soyez cruels, ingrats, parricides comme elle; Vous devez la punir si vous la condamnez;

Vous devez l'imiter si vous la soutenez

Appelez ce devoir haine, rigueur, colère; Pour gagner Rodogune il faut venger un père. Je me donne à ce prix : osez me mériter, Et voyez qui de vous daignera m'accepter (4)-

Yoilà la question. L'un des deux fils sera-t-il assez amoureux pour tuer sa mère, l'autre assez ambitieux pour tuer sa maîtresse ? Ces deux jeunes princes sont d'un aimable naturel ; leur généreuse amitié se soutient sans défaillance, malgré la double rivalité de leur situation; ils répandent, il est vrai, de l'aménité sur cette situation horrible, mais ils ne réussissent pas à corriger la pièce. Il n'y a proprement pas d'action, et les quatre premiers actes ne sont que les préliminaires du cinquième et une suite de discours plutôt que de scènes. Il est vrai qu'une fois l'invraisemblance* morale acceptée, on peut admirer l'extrême énergie de plusieurs de ces discours. Ainsi le monologue de Cléopâtre ouvrant le cinquième acte :

Enfin, grâces aux dieux, j'ai moins d'un ennemi.

La mort de Séieucus m'a vengée à demi

0 toi, qui n'attends plus que la cérémonie Pour jeter à mes pieds ma rivale punie. Et par qui deux amants vont d'un seul coup du son Recevoir Tbyménée, et le trône, et la mort;

(1) Acte m, scène IV.

* nBRRE CORNEILLE. 131

Poison, me sauras- tu rendre mon diadème? Le fer m'a bien servie, en feras- tu de même?... Qui se venge à demi court lui-même à sa peine : Il faut ou condamner ou couronner sa haine. Dût le peuple en fureur, pour ses maîtres nouveaux. De mon sang odieux arroser leurs tombeaux, Dût le Parthe vengeur me trouver sans défense. Dût le ciel égaler le supplice à Toffense, Trône, à t'abandonner je ne puis consentir ; Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir; Il vaut mieux mériter le sort le plus étrange. Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge (1)!

Ce cinquième acte est au-dessus de tout éloge. Aien de plus tragique, rien de plus saisissant que le dénoûment. En général, les dénoûments sont la partie faible du , drame ; il est rare qu'ils se soutiennent à la hauteur des intérêts excités. Mais ici tout est beau, la donnée morale une fois admise, je le répète. La situation est hors de comparaison : Antiochus, déclaré l'héritier du trône et l'époux de Rodogune, est présenté par sa mère au peuple; il est assis sur le trône et va prendre la coupe nuptiale ayant d'aller au temple. Tout à coup Timagène, gouverneur des jeunes princes, accourt et annonce qu'il vient de trouver dans le parc Séleucus blessé, et qu'il l'a vu mourir. Cléopâtre s'écrie que, sans doute, il a mis fin. lui-même à ses jours. Mais le mourant a parlé ; ses yeux affaiblis ont pris Timagène pour Antiochus, et il a prononcé ces paroles :

Une main qui nous fut bien chère Venge ainsi le refus d*un coup trop inhumain. Régnez; et surtout, mon cher frère, Gardez-vous de la même main

COAeteV, toènel.

192 PllRRB GORHEILLB.

ANTIOGBCS.

0 frère, plus aimé que la clarté du Jour !

0 rival, aussi cher que m'était mon amour!

Je te perds, et ]e trouvetn ma douleur extrême

Un malheur dans ta mort plus grand que ta mort même.

Oh! de ses derniers mots fatale obscurité!

En quel gouffre d'horreur m*as-tu précipité?

« Une main qui nous fut bien chère! » Madame (à Rodogune) est-ce la vôtre ou celle de ma mère (4)?

Et plus loin y après les justifications de toutes deux :

Non, je n'écoute rien, et dans la mort d'un frère Je ne veux point juger entre vous et ma mère. Assassinez un fils, massacrez un époux, Je ne veux me garder ni d'elle ni de vous. Suivons aveuglément ma triste destinée; Pour m'eiposer à tout, achevons l'bymènée. Cher frère, c'est pour moi le chemin du trépas; La main qui t'a percé ne m'épargnera pas

Il veut prendre la coupe; Rodogune le retient en rappelant qu'elle vient de Cléopâtre, et demande qu'on en fasse l'essai sur un esclave.

Je le ferai moi-même,

répond Cléopâtre en avalant le poison, dans l'espoir d'être imitée par les époux. Mais l'effet en est trop prompt; Rodogune arrête emcane Antiocbus :

Seigneur, voyez ses yeux Déjà tout égarés, troubles et furieux, Cette affreuse sueur qui court sur son visage, Cette gorge qui s'enfle. Ah! bons dieux! quelle rage! Pour vous perdre après elle, elle a voulu périr,

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