‹ Poètes du siècle de Louis XIVChapitre 32 sur 93 · I. -^ DllirXIÈlIE PÉRIODE DU BIÈCLfi ùt LotJIS XIY · texte numérisé non relu

I. -^ DllirXIÈlIE PÉRIODE DU BIÈCLfi ùt LotJIS XIY

Racine.

N<yu8 vûHone de voir le mâân du i^ècle de Louis XIY ; le midi s'avance ; le soir viendra à son tour. Le mkli oômmence après la knort de Mazarin, vers 1660 ou 1661. Tout est brillant, glorieux, cob-^ Ge&ti*é sotis uue iseule maib ; le roi peut dire alots eA touie vérité : L'État c*tH meù €e sont des jourd de prospérité) dé paix intérieure^ d'espérance. Les arts^ Mieouragés ^ s'^^anoiii^^sent. Les dm} premières an*- Bées de cette période ïk)us font voir Téclosion de la plupart des grands talents; les brillants débuts ap<* partienneût à ces heures favorisées. Bossuet> qui aTaitdéjà prêché à Versailles en 16S8, y prêche éé nouveau avec beaucoup d'éclat en 1661. Il ne brillera eômme écrivain que plus tard ; mais il est déjà connu comme controversiste. Bourdaloue arrive à Pars en 1 669 seulement ; mais sa réputation était déjà grande. Fléchier était célèbre par ses sermons. Pellisson écrivait en 1661 ses admirables Mémoires

j^g2 '^^^ RACINS.

pour le procès de Fouquet. La première édition des Maximes de La Rochefoucauld porte la date de 1665. Madame de La Fayette n'avait rien publié ; Zatdey sa première production, est de 1670. Molière avait fait représenter les Précieuses en 1659; V École des maris le fut en 1661. La Fontaine ne mit au jour les six premiers livres de ses Fables qu'en 1668 seulement • mais la plupart d'entre elles étaient déjà connues et V Élégie atix nymphes de Vaux est de 1661 ou 1662. De 1660 à 1665, Boileau publiait queloues-unes de ses Satires. Quinault commençait par ses opéras à préluder aux belles tragédies qui allaient éclore. Racine, enfin, donna la Thébaîde en 1664, et Alexandre en 1665.

' Où en étaient alors le goût et les idées littéraires ? La prose avait été irrévocablement fixée sous la main de Pascal. Mais l'oracle de la poésie, malgré Corneille ? était encore Chapelain. Il fallait du courage pour lutter contre l'engouement du siècle et entreprendre la fondation d'une école nouvelle. Racine et Boileau se chargèrent de la tâche. Sous ce point de vue, ces deux noms ne doivent point être séparés. Si Boileau parat le plus ardent à l'attaque, la part de Racine , quoique moins ostensible, ne fut pas moins réelle; il fournissait l'exemple, tandis que son ami donnait le précepte. Il n'a écrit ni VArt poétique ni les Satires, mais il n'est pas moins que Boileau le poëte de la raison. Ce mot caractérise cette grande école.

Avant tout, c'est par le génie qu'elle se distingue.

Mais génie à part, ce qui frappe le plus dans la poésie de cette époque, dans celle du moins qui est restée classique, c'est la raison, c'est-à-dire la raison prise dans un sens particulier , non dans le sens très général que Chénier donne à ce mot lorsqu'il dit :

Le goût n'est rien qu'un bon sens délicat) Et le génie est la raison sublime.

Ce que j'entends ici par raisoUy c'est proprement la recherche du vrai et la répulsion du faux. On succédait à une période où l'on avait aspiré au sublime, mais peu tenu compte du sensé ; il était grand, il était glorieux de savoir rentrer dans les conditions de la raison. Lors de l'apparition de Corneille, et en dépi , de l'influence de son génie, il y avait une foule de poêles qui menaient grand bruit, comme les viagues d'une mer; il ne nous en est parvenu qu'une sorte de clapotement entendu au travers des écrits de Boileau. Les noms des auteurs pullulent, mais ils ne nous disent plus rien. C'étaient des tendances confuses et mal déterminées; c'était l'impuissance dans les hardiesses de l'innovation; quelquefois la vérité du sentiment étouffée sous les amplifications du mauvais goût. Au milieu de ce fouillis sans correction, sans consistance, sans vigueur réelle, qu'on se représente l'apparition de deux ou trois hommes de goût et de talent, qui sentent d'emblée la nécessité d'émonder cette végétation folle. Il est des époques où l'on ne peut sauver de grands intérêts qu'au prix de certains sacrifices; où, pour aboutir à une construction véritable, il faut d'abord déblayer le sol. Tel

194 IBAN RACINE.

fut le siècle de Louis XIV. Sans pitié et sans éxameâ, il fallut abattre bien des choses; ainsi, par exemple 9 se trouvèrent condamnés une certaine liberté d'invention et un luxe de fantaisie que Texécution ne justifiait guère, il est vrai, mais qu'il est cependant permis de regretter. Le classicisme commença. Boileau et Racine consommèrent pour la poésie ce que Pascal avait accompli pour la prose ; ils achevèrent l'œuvre de Malherbe, comme Louis XIV consommait celle de Richelieu. Les principes étaient les mêmes; âlissî, entre ces deux oeuvres, n'y avait-il pas seulement analogie, mais correspondance.

Bien des choses avaient marché et laissé Cofneillé en arrière. Il s*attardait, il ne se renouvelait pas, il tournait sut lui-même sans avancer. Enfin Racine vint, qui

i)e Coraeilie vieilli sut consoler Paris (4).

Nous diron» peu dô chose de sa viô ; la littérature étant alors exclusivement littéraire, il nous est per* mis de faire en quelque iBorte abstraction de la biographie des auteurs de cette époque i ik étaient lit^ térateurs et]rien de plus. Il n'en serait pas de même au dix^huitième siècle : chez Rousseau et chez Voltaire les événements extérieurs expliquent très isou^ vent les écrits.

Nous avons cependant besoin de quelques dé^ tails ; il faut jusqu'à un certain point notfâ rendrez

(0 Weàu* Épltre VU^

compte de ce que fiït Thômme; un attrait sympathiqne hom pousse sans cesse à le chercher dans Tauteuf.

Né en 4639, d'une famille respectable, Racine appôrtieni tout etitier aux belles années du siècle de iMig XIV. Élevé èomme Ëlîaciû à l'ombre du sanctuaire, il fut confié à Port-RoJ^al ; il y grandit sous cette éducation tendre au fond , mais austère de formes et de prdtîcjiiés , et où Taffection travaillait sans cesse à se voiler. On sait que ïa science s'y unissait à la piété. De bonne hétire, le jeune Racine s'y familiarisa avec l'antiquité, et cette tradition littéraire fdt ce qu'il conserva le mieux peut-être de son éducation. Bel esprit et mondain par lé fond naturel de son caractère, sa vocation présumée pour l'état ecclésiastique disparut bientôt, soit en raison du genre de 'ses ifeicultés, soit à l'occasion d'un procès qa'il ent à subir relativement à M bénéfice* L'am-^ bition l'aiguillonna de bonne heure; il chercha à se faire dés appuis â la cour; sa nature était un peu celle qiïè son ami Desptéànx a dépeinte en ces vers t

Se potfssê auprès des grands, s^ntrigue, se ménage, CoAtre Ie$ coups du sort cherche âf se maintenir. Et loin dans le présent regarde ^avenir (4).

Il faut y joindre nh amour-propre irritable et un esprit Caustique. Sa côiidnitè ne fut pas toujours noble et généreuse; k prospérité l'avait enflé; voguant sur tine mer tranquille, îl oublia le rivage qui Favait

[\)L* Art poétique, chatit m.

196 xsAN luaiiE.

abrité. Il s'estima enveloppé dans la réprobation lancée par son ancien maître Nicole contre les faiseurs de romans et de tragédies, et il écrivit contre lui et tout Port-Royal une lettre où Tanimosité éclate bien plus que l'esprit. Elle fut suivie d'une seconde, que Boileau, dit-on, l'empêcha de publier. Voici comment Louis Racine s'explique sur ces écrits de son père : a Le public ne les attendait ni d'un jeune homme ff occupé de tragédies, ni d'un élève de Port-Royal. « La vivacité du poète, qui se crut offensé dans son « talent, ce qu'il avait de plus cher, lui fit oublier « ce qu'il devait à ses premiers maîtres, et l'engagea « à entrer sans réflexion dans une querelle qui ne le a regardait pas (1). »

Je ne saurais me plaire à rabaisser le caractère des hommes de talent auxquels, avec toute l'humanité, je dois tant de jouissances; je me sens plutôt porté, comme chacun, à faire un seul tout de leur caractère et de leur génie, et à supposer que tout en eux a été d'accord. Ce n'est pas ma faute si l'homme et l'écrivain sont, à l'ordinaire, deux êtres si différents, quelquefois même si opposés, et si l'on ne peut prendre en un sens absolu le mot de Buffon : « Le style, c'est l'homme même. > Mais enfin le talent est du talent, pas autre chose; et il n'y a pas toujours plus de rapport entre le caractère et le talent qu'entre la justesse de l'esprit et celle de l'oreille. La base du talent est l'imagination, qui n'est, si je le comprends bien, autre chose que la sensibilité de

(0 Mémoires sur la vie de Jean Racine* Première partie.

XBAM RAGINC4 197

l'esprit,. de même que la sensibilité, peut-être, n'est autre chose que l'imagination du cœur. Sans m'arrêter à ces distinctions, j'accorderai volontiers que la sensibilité est le principe du talent, et qu'on a du talent, j'entends du talent littéraire, à proportion qu'on est plus sensible; mais je nierai que la sensibilité soit la même chose que le principe moral, et qu'un homme soit d'autant plus moral qu'il est plus sensible. Entre deux hommes, dont l'un est très sensible et l'autre Test très peu, c'est bien souvent le second qui est le meilleur; mais le premier est plus voisin du tale&t. La sensibilité qui fait le talent, est une sym* pathie avec tous les sentiments humains, et l'homme de talent pourrait avoir pour devise : Homo sum, humant nihil a me alienum puto. — Nihil, entendezvous, c'est-à-dire le mal comme le bien, tous deux saisis par la même intelligence vive, intime. Conclurai-je que Shakespeare était un scélérat parce qu'il a su si bien s'identifier avec Lady Macbeth, avec lago? Vraiment non. L'homme de talent sera donc, tour à tour, tout ce que Ton peut être.

Cette faculté de sympathie, ou, si l'on veut, d'intelligence, a quelque chose d'eflFrayant. Il est effrayant de penser que tout peut s'imiter. L'âme quelquefois imite le talent, et c'est un beau phénomène; mais combien plus souvent et avec combien plus de succès le talent imite l'âme ! Je me suis pris parfois à douter si l'exercice de celte faculté n'est pas un des plus grands dangers ; si le talent est une grâce ou une tentation ; si la profession du poëte, qui vit

198 niAN RACIKK*

pioins parmi le$ choses que pfirmi les idées des choses, qiii se promène parmi Tappareuce, n'est pu ïine de celles qui démoralisent le plus, et si l'âme ne se yide pas de ce dont l'imagination se remplit. Être sensible à tout, c est être indifférent à tout i a J§ suis a chose légère^ » dit le poëte parlant de lui*mêm6« Cem qui échappent à ce danger, ceux qui même, chose rare, grandissent comm^ hommes en grandisr sant comme poètes, sont des monuments de la proteç^r tion divine; mais je remarque ayec effroi que qneh ques-'uns des plus grands parmi les poètes ont été à peine des hommes, Ëst-^e à dire qu'il n'y ait rien que du talent, en fait d'art et de poésie ? Non^ certes,

lï. — Premières œutihbs de Baçiitç, U TpÉpAïpî;. (16640-^Aï-P3fANi)RHi-fcS-GRÀW)t(166SO

Deux pièges de vers, dont l'une, la Nymphe de la Seine y parut en 1660, procurèrent à Racine la réalisation de ses vœux, l'entrée à la cour, La Renommée aum Mueee est de )664. Tout cela valut, en outre, à Racine une petite pension. Mais ce n'étaient que des essais. On parle volontiers des illuminations sour daines, de^ révélations mystérieuses du génie; la plupart des poètes n'ont pas été menés si violemment à leur but. On avance, on tâtonne, on tente plusieurs sujets les uns après les autres, comme on essaye plu*' sieurs paires de gants avant de rencontrer la bonne. Souvent c'est une circonstance fortuite qui amène Véh

JBi» EAGHOS. 199

crivain au genre où son vrai talent pourra se déployer dans toute son ampleur, Nous allons voir d'autres tâtonuemeots do Racine,

La Thébaîde^ ou les Frères ennemis ^ parut en 1664, LeB triomphes de la scène étaient alors la gloire litté* raire la plus ambitionnée. Racine n'était pas encore aflEranchi de la tradition de Corneille. Sa pièce présente peu de symptômes de ce qu'il sera bientôt; c'est Corneille affaibli, éventé; on dirait un flacon d'egsence mal bouché, qui a perdu le meilleur de son parfum. Le drame est tragique, sans doute; on y compte cinq ou six morts ; mais on n'y sent rien de touchant. Le personnage le plus intéressant, Méïiécée, qui se sacrifie pour apaiser les dieux et accomplir Toracle, est précisément celui qu'on ne voit pas, L'intérêt est nul et ne s'attache à personne. Au milieu de ces horreurs se rencontre le ridicule amour du vieux Créon pour sa nièce Antigone. Ce rôle vicieux de Créon est la caricature des héros cornéliens, ou plutôt, ce qui est à remarquer, des héroïnes. Racine a transporté au sexe masculin cette opiniâtreté, cette satisfaction dans le mal, dont Corneille avait fait l'apanage des femmes. Comme Cléopâtre, comme Léontine, Créon est un être en qui la nature est morte, et qui professe les plus détestables maximes. Et c'est lui qui vient faire, en vers pompeux, le récit de la mort de son fils Hémon ! C'est pis que Théramène. Il dit à son confident en parlant d'Étéocle et de Polynice ;

Ne t'étonne donc plus si je veux qulls se voient : Je veux qu'en se voyant leurs fureurs se déploient; Que rappelant leur baine, au lieu de la chasser, Ils s* étouffent, Attale, en voulant s'embrasser (4).

Et plus tard, en parlant de la mort de ses deux fils :

Oui, leur perte m'afflige ; Je sais ce que de moi le rang de père exige; Je rétàisi^: mais surtout fêtais né pour régner; Et je perds beaucoup moins que je ne crois gagner (2).

Certes, c'est bien ici qu'on est tenté de s'écrier :

Voilà, je vous l*avoue, un abominable homme (3)!

Et pour comble, on le voit essayer de se tuer, et mourir, ou peu s'en faut, de douleur, à la nouvelle de. la mort d'Antigone. Dans la préface jointe plus tard à sa tragédie. Racine s'excuse en quelque sorte d'avoir fait Créon amoureux; il dit qu'en un sujet pareil « il a faut jeter l'amour sur un des seconds personnages, « comme il a fait, et qu'alors cette passion, qui dece vient comme étrangère au sujet, ne peut produire ce que de médiocres effets. »

Mais la Thébaide était son début. Racine ne connaissait encore ni son art, ni les ressources de son génie; il n'avait d'autre idéal que l'idéal créé par Corneille ; c'était sur cette voie qu'il espérait les applaudissements. D'ailleurs, il ne savait pas encore exprimer les passions au moyen du style; sonr style, malgré beaucoup de beaux verSj et même de beaux morceaux, n'a pas dans la Thébaide la flexibilité et

(0 Acte III, fecéne VI. (2) Acte V, «cène IV.

(3) Le Tartufe, acte, IV, scène VI.

JÏAN RACINE» 201

les nuances qu'il aura plus tard. Déjà, cependant, il annonce un écrivain distingué ; il possède de la pureté, de la propriété, de l'élégance, et il diffère, sous ce rapport, de celui de Corneille, d'une manière très marquée. C'est là que la langue poétique moderne commence à paraître.

Alexandre-le-Grand est de 1665. Ici il y a progrès, quoique la pièce soit dans un genre faux. Racine imite encore, il calque même Corneille, et dans ce que celui-ci a fait de moins vrai; mais le style s'est perfectionné. Alexandre, d'ailleurs, n'est guère plus intéressant que la Thébaïde. Les deux ou trois amours qui occupent la scène sont fastidieux. Qui croirait que dans une pièce où paraissent Alexandre et Porus, et oii une bataille décisive se livre entre ces deux princes, l'intrigue consiste dans les prétentions rivales de Porus et de Taxile à la main d'Axiane, et que tout soit subordonné à cet intérêt? Alexandre lui-, même n'est plus héros et conquérant que pour les beaux yeux de Cléofile ; et Porus, le véritable héros de la pièce, quoi qu'en dise l'auteur, est aussi possédé d'une amoureuse langueur pour les divins appas d'Axiane. Le langage de ces amants est celui dont nous avons signalé le ridicule chez Corneille. Cléofile dit d'Alexandre :

Pour venir Jusqu'à moi, ses soupirs embrasés Se font jour au travers de deux camps opposés (4j.

CO Acte I, scène L

i03 fEA» lUCIirB,

Et Taxile, en parlant d'Axiaoe 9

Reine de tous les cœurs, elle met tout en anqe^ Pour cette Iil)erté que détruisent ses cbarmes; Elle rougit des fers qu'on apporte en ces lieui^, Et p*y saurait souffrir de tyrans que ses yeux (1).

Ce rôle de Taxile n'est que de la feiblesge s?iD3 aucUB naélange de grandeur.

L'ensemble de la pièce, cependant, manque plus d*intérêt que de beautés. On y rencontre çà et là de magnifiques vers, qui ne sont point indignes du grand Racine. Il s'y trouve des caractères noblement tracés, Porus et Alexandre sont grands tous deux, Porus surtout. Dans la scène entre Porus, Taxile etÉpbestion, Éphestion sollicitant la soumission des princes indiens emploie, en parlant de son maître Alexandre, cette admirable expression :

Mais vous-mêmes, trompés d'un vain espoir de gloire. N'allez point dans ses bras irriter la victoire (2).

Taxile s'est llîchement rendu ; mais Porus fait une réponse pleine de noblesse, dans laquelle il faut signaler ces beaux vers ;

Mais nous, qui d'un autre œil jugeon3 les conquérants, Nous savons que les dieux ne sont pas des tyrans; Et de quelque façon qu'un esclave le nomme, Le fils de Jupiter passe ici pour un homme (3),

Et plus loin, dans la scène dernière, la réponse de Porus à la question d'Alexandre :

Parlez donc, dites-moi, Gomment prétendez-vous que je vous traite?

' U) Acte I, scelle L (2) Acte H, scène II. (3) Ibid. '

JEAH RA(aiB« SOS

En roKOr

Alexandre a, da même, sa grandeur. Il s'eiccuM auprès de 1$ gœur de Taxile de ne pas faire périr pprus, sous le glaive duquel Taxile vient de suc^

coin})er t

Voos^nême, toqs pourriez prendre pour une offense U mort d'un ennemi qui n'est plus en défense ; Il en triompherait; et, bravant ma rigueur, Porus dans le tombeau descendrait en vainqueur (2),

Mai3 que dire de cette tragédie en général? On &n cherche le héros, on en cherche le sujet, sans les trouver, Le premier mérite d'une œuvre dramatique, c'est qu'une idée s'en dégage nettement et vivement, c'est qu'on puisse, comme un discours oratoire, la réduire ^ une proposition. Ici Racine ne se connaît pas encore ; son génie ne fait que balbutier,

m. •— Andromaque. (1667.)

Quel intervalle franchi en deux ans ! Pour le coup, Racine s'est rencontré lui-même; il n'est plus loca-? taire de la propriété d 'autrui; le voilà chez lui, il y arrange tout en maître; ses idées lui appartiennent, et la perfection même de son style tient moins à l'exercice et à deux années d'études qu'au bonheur d'avoir enfin pris possession de son vrai génie.

Racine, d'abord, avait voulu imiter Corneille en

(1) Aeie y, Mène m. (3) Ibiâ.

représentant la force de Thomme. Mais voici enfin le nouvel idéal découvert : ce sera, au contraire, la fai-^ blesse de l'homme, même dans les caractères vertueux; ce sera tout ce que F amour peut mettre de lutte et d'inconstance dans l'homme et^ ce qu'avait surtout évité Corneille, dans la femme. Force de l'homme et faiblesse de l'homme : tout Corneille et tout Racine sont dans la différence de ces deux points de vue.

La vérité des peintures est incomparable chez Racine, et dans Andromaque déjà; c'est ici qu'il commence à peindre, avec la délicatesse unique qui lui appartient, les nuances, les mouvements les plus imperceptibles de la passion; c'est tantôt le passage presque insensible d'un sentiment à un autre, tantôt une révolution brusque en apparence, et qui a pourtant sa racine dans les profondeurs de notre nature. A-t-il fait trop aimer ces amollissements du cœur? A-t-il accordé trop d'influence à cette passion de Tamour, héritage des romans, il est vrai, mais l'un des caractères, de la société moderne? Peut-être. Cependant l'intérêt qu'il excite n'est guère qu'un intérêt d'observation et de curiosité, et non de sympathie. Ce qui ravit surtout chez lui, c'est l'image vraie et délicate du cœur humain, de ce oœur inconstant, partagé, en lutte avec lui-même, deux hommes dans l'homme. Il faut moins blâmer Racine d'avoir donné à l'amour autant de place, qu'il ne faut lui savoir gré d'en avoir réduit l'importance et de l'avoir rectifié. Boileau, qui s'est moqué de l'amour à la mode de

son temps, dans le dialogue des Héros de roman, a dit lui-même ailleurs :

De cette passion la sensible peinture

Est pour aller au cœur la route la plus. sûre.

Il est vrai qu'il ajoute immédiatement :

Peignez donc, j'y consens, les béros amoureux;

Mais ne m*en formez pas des bergers doucereux

Et que Tamour, souvent de remords combattu, Paraisse une faiblesse et non une vertu (4).

C'est précisément ce que Racine a fait.

Le sujet d! Andromaqys lui fut suggéré par quelques vers de Virgile et par une tragédie d'Euripide. L'homme a beau se vanter de ses facultés créatrices, il ne lui est pas donné de tirer quelque chose de rien. Les deux actions ont de grands rapports, mais rien de moins semblable que les deux pièces. Ce sont deux ordres d'idées, deux mondes différents. Chez^ Euripide tout est simple et vrai ; chez Racine tout est profond, noble, passionné ; évidemment cette fois-ci Tavantage reste iau poëte moderne.

Il faut l'avouer, toutefois, il y a peut-être trop d'éléments comiques dans YAndromaque de Racine. Si, comme Ta fait Voltaire, on voulait comparer Tordon-^ nance d'une comédie avec celle d'une tragédie, on reconnaîtrait que celle-ci, où Pyrrhus, amoureux d'Andromaque, qui ne l'aime pas, se trouve fiancé à Hermione qu'il n'aime plus, reproduit à peu près la pièce des Ricochets, de même que Mithridate c'est VA-tJare, et Mahomet ou Clovis, le Tartufe. Il y a cette dif-

(1) VJrt poétique, chant UL

908 ' lEAN lucmB.

férence, néanmoins, qu'Andromaque n'est paâ capricieuse comme Madame de Sainville, quoiqu'elle soit, aussi bien qu'elle, inconstante dans toutes ses V(Ms. Ses irrésolutions viennent de là lutte de deux sentiments respectables; selon qu'elle résiste ou cède, Pyrrhus retourne à Hermione ou's^éloigne d'elle, Hermione donne des espérances à Oréste on les lui retire, Oreste espère ou désespère. Tout ce mouvement de voret'Vient a son point de départ dans l'âme tendre et chaste de là veuve d'Hector ; irritât^ mulcet. Cest ainsi que si l'action paraît double, elle est au fond admirablement ramenée à l'unité. Andromaqùe entraîne tout ; Fâme est continuellement suspendue aux résolutions successives de Pyrrhus ; à la fin de chaque acte où sent redoubler l'intérêt et l'anxiété. Et quelle heureuse idée d'avoir mêïé au spectacle de Tamour passionné les larmes conjugales, la tendresse maternelle, Tâmitié généreuse 1 Quel beau et profond contraste entre les sentiments respectables de fâme et les passions désordonnées qui la bouleversent ?

Ce qui est tragique spécialement, c'est le nœud, qui est la vie d'un enfant, et surtout le caractère d'Hetmione* Néanmoins la critique a repris qUéîqùes ttaits de coquetterie dans ce rôle, et ici Télément comique se trouve hors de place. Le reste, c'est la nature humaine, la même dans ses ressorts, malgré là variété des situations extérieures. Mais on s'étonne quand Hermione accueille Oreste par ces paroles :

£h quoi! toujours injuste en vos tristed discours, De mon itiimitië vous plaindrez-vous toujours?

JtkV IIAGINE. 207

Qoelle est cette rigueur unt de fds alléguée P J'ai passé dans TÉpire où j'étais reléguée; Mon père l'ordonnait; mais qui sait si depuis Je n'ai point en secret partagé yos ennuis (4)?

Il en est de même quand, après qu'elle a donné àOreste son congé, et que celui-ci, lui dérobant son dessein de Tenlever, s'est retiré sans trop se plaindre, elle dit à sa confidente :

Attendais-tu, Cléone, un courroux si modeste (2)?

On se demande si de pareils traits, excellents chez une coquette ordinaire, sont bien vraisemblables chez une femme éperdue, furieuse, dont toute la vie est dans son amour. Les grandes passions mangent les petite : en pareil cas, ces traits frivoles seraient«ils acceptables dans la vie? Dans la vie, sans doute, il y a possibilité que le fait se soit passé ainsi ; mais ici, dans l'art, nous ne pouvons, nous ne voulons pas le savoir. Où en serait l'idéal? où serait la limite entre la vérité et la réalité, si de telles disparates étaient accueillies avec faveur? A ce sujet, on n'a pas entr^ pris de défendre Racine.

On a relevé encore le raisonnement vicieux d'Andromaque, lorsqu'elle déclare à Céphise son dessein de se tuer aussitôt après son union avec Pyrrhus. Ce plan ne protège guère, en effet, la vie du fils auquel elle se sacrifie. Mais qui de nous, dans la lutte extrême entre deux sentiments opposés, n'a parfois imaginé comme excellente quelque combinaison qui ne satis&isait rien au fond, mais qui semblait nous

(1) Acte U« BGône U. (3; Acte III, scène llh

208 JEAN RÂCINS.

soustraire à la double appréhension de notre cœur? Enfin on a signalé un seul trait de bel esprit :

Brûlé de plus de feux que je n'en allumai (4) ; et l'exagération romanesque de ces vers d'Oreste :

Madame, c'est à vous de prendre une victime Que les Scythes auraient dérobée à vos coups. Si j'en avais trouvé d'aussi cruels que vous (2).

Ce sont là des taches sans doute; mais ce qui doit

étonner, c'est qu'au milieu du faux goût d'alors, et à

la suite de tant de pièces oh le grand Corneille avait,

en ce sens, abondé dans l'esprit du jour, il ne s'en

'trouve pas davantage.

Une fois le système admis, que de beautés vraies ! *Et d'abord, quel riche ornement que ce caractère d'Hermione ! Quelle éloquence dans ce rôle ; quel type de l'amour passionné; quelle rapidité dans les révolutions de son âme; quel orgueil, quel modèle de tragique ironie dans sa première tirade à Pyrrhus, quelle fougue désespérée dans la seconde !

Je ne Tai point aimé, cruel? qu'ai-je donc fait? J'ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes; Je t'ai cherché moi-même au fond de tes provinces; J'y suis encor, malgré tes infidélités.

Et malgré tous mes Grecs, honteux de mes bontés. Je leur ai commandé de cacher mon injure; J'attendais en secret le retour d'un parjure ; J'ai cru que, tôt ou tard, à ton devoir rendu. Tu me rapporterais un cœur qui m'était dû. Je t'aimais inconstant ; qu'aurais-je fait fidèle? Et même, en ce moment, où ta bouche cruelle

(0 Acte I, 8c6ne IV. (2) Acte II, scène IL

JSAN RACINE. 209

Vient si tranquillement m*annoncer le trépas» Ingrat, je doute encor si je ne t*aime pas. Mais, seigneur, s'il le faut, si le ciel en colère Réserve à d^autres yeux la gloire de vous plaire, Achevez votre hymen, j'y consens; mais, du moins, Ne forcez pas mes yeux d'en être les témoins. Pour la dernière fois je vous parle peut-être ; Différez-le d'un jour, demain vous serez mattre..... Vous ne répondez point?... Perflde, je le voi, Tu comptes les moments que tu perds avec moi. Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne, Ne souffre qu'à regret qu'une autre l'entretienne ; Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux : Je ne te retiens plus,,sauve-toi de ces lieux; Va lui jurer la foi que tu m'avais jurée; Va profaner des dieux la majesté sacrée. Ces dieux, ces justes dieux n'auront pas oublié Que les mêmes serments avec moi t'ont lié. Porte au pied des autels ce cœur qui m'abandonne; Va, cours; mais crains encor d'y trouver Hermione (1).

La touchante amitié d'Oreste et de Pylade est rendue avec bonheur, dès la première scène de la tragédie. On dit qu'André Chénier et Boucher la répétèrent en se retrouvant sur le tombereau qui les menait à Téchafaud :

Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle. Ma fortune va prendre une face nouvelle; Et déjà son courroux semble s*étre adouci, Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici. Qui l'eût dit, qu'un rivage à mes vœux si funeste Présenterait d'abord Pylade aux yeux d'0reste(2)?

Et dans la scène première de l'acte III:

Mais toi, par quelle erreur veux-tu toujours sur toi Détourner un courroux qui ne cherche que moi? Assez et trop longtemps mon amitié t*accable : Évite un malheureux, abandonne un coupable.

(j) Aclc IV, scêoe V. (i) Acte I, scèno 1.

210 /BàN RACll».

Cher Pylade, crois-moi, ta pitié te sédaic: Laisse-moi des périls dont j'attends tOBt le fralt. Porte aux Grées cet enfant que Pyrrhus m'abandoBiie* Va-t'en.

PTLADE.

Allons» seigneur, enlevons Hernioaek

Ici et ailleurs, Oreste est ce qu'il doit être ; c'est le personnage le pins poétique de la pièce ; on ne lui voudrait qu'une place dififérente. Avec lui Tauteur a introduit ce qu^ lui apportait la tradition, Félément antique de la fatalité ; la passion même du fils de Clytemnestre fait partie de sa destinée. Et cependant nous avons une sorte de reproche à adresser à Ra«cine. Rien n'est déplacé ni excessif dans le langage d' Oreste ; rien n'est mieux dans l'esiurit de ee fôIe que des^ vers eemme ceux*eî :

Que veux-tu?' Mais s'il Ùluî ne te rien dé^iserv Mon iinocence eofia commence à me peser. Je ne sais, de tout temps, quelle injuste puissance Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence. De quelque part sur moi que je tourne les yeux^ Je ne vois que malheurs qui condamnent les dieux. Méritons leur courroux, justifions leur haine, Et que le fruit du crime en précède la peine (1).

Mais cette idée de la fatalité est en elle-même trop imposante pour appartenir à un rôle accessoire. La atalité, c'est le monde supérieur, la région du my&^ tère, Pdrdre surnaturel, la justice invisible et vengeresse; Rien de mieux au point de vue de toute poésie; mais il faut que cette grande idée se trouve sur le premier plan, que le personnage poursuivi par les

OÀctellIyfcëtiel.

iMAv nÀcnffKr 211

Fories soit placé de manière à effacer ton» les autarea, à les ckHniQer du bkhds; et mafbeureuseiQent ce n'est pas sur Oveiste que se porte F intérêt principal ; ii s'attache à Andramaque et à B^mnone.

Maïs An^hfomofue est un rôle acdmiré sans restric-^ fon ; c'est le premier exemplaire de ces femmes si pares et si tendres, dont le christianisme senl a pu damier Tidée, en la réalisant. Racine est te peintre detaverttt chez les femmes. Rien n'égale le> charme attendrissant de ce type'qne Fant^ir a yarié, sans le surpasser, dansMonime, dans Iphigénie, dans Estben Disons-le cependant : Andromaque ne s'élève pas jusqu'au pathétique proprement dit dans les BM>ments tfeffroi. On lui voudrait peut-être, dans sa situation, moins d'esprit dans cette apostrophe, déjà citée, à Pyrrhus :

Seigneur, que faites-vous P et que dira la Grèce (4 )P

Plus loin, représentons-nous la position de la mère d'Âstyanax se jetant aux pieds de Pyrrhus pour obtemr la vie de son fils :

Ak! seignew, vous eiÉsiuies aases Des sûtijprs qui craignaient de se voir repoussés. Pardonnez à l'éclat d'une illustre fortune Ce reste de fierté qui craint <f être importune. Vou8^n« risnorexpas : Andromaque, sans vous^ N'aurait ^mais d'un maître embrassé les genoux (2).

Et le reste de cette belle scèae. Ici Téléganee^ rharmonie, k suavité^ la tendresse, l'onction niaterr nelle, qui ne peuvent certes être sui'passées, ne suf-

(0 kcle I, icénc IV; Voir page 163. (i) Acte m, scène Tl.

Stl IIAN RAaNE*

fisent cependant pas; la situation eût exigé des accents plus déchirants, des mouvements plus con- Yulsifs. Andromaque avait, ce semble, le droit de s'y livrer. Mais l'antiquité avait donné à la douleur d'Ândromaque le caractère de mesure et de calme qui marque les compositions de ces peuples, avant tout amants de la beauté ; Racine n'est pas allé plus loin, et peut-être la vérité morale s'en est-elle moins bien trouvée. La muse de Racine ne saurait se résoudre à paraître échevelée ; elle ressemble à la chaste fille de Priam ;

Elle tombe, et ton)bant range ses vêtements, Dernier trait de pudeur à ses derniers moments.

Mais tout ce qui peut se renfermer dans les limites de l'attendrissement ne donne prise qu'aux éloges. L'amour de la mère, les pleurs de la veuve, les regrets de la captive, les sentiments les plus purs, les plus touchants de la nature humaine, l'abandon, la grâce inexprimable, se réunissent dans ce rAle où Racine a été céleste comme Raphaël. Pyrrhus a autant de rivaux que la tragédie a de spectateurs.

Il est prodigieux que, sans transition, Racine soit arrivé à la langue d' Andromaque. Cette versification était absolument nouvelle; nulle tradition, nul poète français n'enseignaient rien qui approchât de cette souplesse de langage. Voyez, Messieurs, comme exemple, la réplique de Pyrrhus à Oreste :

La Grèce en ma faveur est trop inquiétée : De soins plus importants je l'ai crue agitée,

JVAN RAGRIE* 213

Seigneur; et sur le nom de son ambassadeur,

J'avais de ses projets conçu plus de grandeur

Oui, seigneur, lorsqu'au pied des murs fumants de Troie

Les vainqueurs tout sanglants partagèrent leur proie,

Le sort, dont les arrêts furent alors suivis,

Fit tomber en mes mains Andromaque et son fils.

Hécube près d'Ulysse acheva sa misère :

Cassandre dans Argos a suivi votre père.

Sur eux, sur leurs captifs, ai-je étendu mes droits?

Ai-je enfin disposé du fruit de leurs exploits?

On craint qu'avec Hector Troie un jour ne renaisse!

Son fils peut me ravir le jour que je lui laisse!

Seigneur, tant de prudence entraine trop de soin;

Je ne sais pas prévoir les malheurs de si loin.

Je songe quelle était autrefois cette ville

Si superbe en remparts, en héros si fertile,

Maîtresse de l'Asie; et je regarde enfin

Quel fut le sort de Troie, et quel est son destin.

Je ne vols que des tours que la cendre a couvertes,

Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes,

Un enfant dans les fers, et je ne puis songer

Que Troie en cet état aspire à se venger.

Ah! si du fils d*Hector la perte était jurée.

Pourquoi d'un an entier l'avons-nous différée?

Dans le sein de Priam n'a-t-on pu l'immoler?

Sous tant de morts, sous Troie, il fallait l'accabler.

Tout était juste alors : la vieillesse et l'enfance

En vain sur leur faiblesse appuyaient leur défense;

La victoire et la nuit, plus cruelles que nous,

Nous excitaient au meurtre et confondaient nos coups.

Mon courroux aux vaincus ne fut que trop sévère.

Mais, que ma cruauté survive à ma colère.

Que, malgré la pitié dont je me sens saisir,

Dans le sang d'un enfant je me baigne à loisir.

Non, seigneur; que les Grecs cherchent quelque autre proie

Qu'ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie :

De mes inimitiés le cours est achevé;

L'Éplre sauvera ce que Troie a sauvé (i).

Si Boileau s'est vanté d'avoir enseigné à Racine à

1) Aete I, scène II.

Slft tus nucorv.

faire difficilement des vers faciles, ooirrenoim que la leçon a si bien réussi qu'on ne s'aperçoit pas de ce qu'ils ont coûté. Plus tard les imitateurs amenèrent la décadence et la monotonie; d'autres poëtes aussi tentèrent d'autres voies et ne firent pas si bien ; chez Voltaire même, on ne rencontre pas une période de dix vers qui se soutienne comme celle que vous venez d'entendre.

Au total, la tragédie d'Àndromaque est une œuvre poétique d'une grande valeur, mais dont les princi» pales beautés tiennent plus de l'éloquence que de la poésie. Que Racine fût un vrai poète, c'est ce que personne ne songe à contester; mais ici les beautés les plus admirables sont des mouvements et des beautés oratoires. En France, on a pris longtemps pour de la poésie deux choses qui n'en sont pas : la passion et l'esprit. On commença par Tesprit, témoin le Roman de la Rose^ et d'autres ouvrages de cette époque. On s'éleva ensuite à la passion; mais la passion en elle-même n'est pas poétique; la poésie en repousse l'expression trop crue et trop intense. Peut-être, ailleurs, aurait-on conçu, non le personnage, mais le sujet à! Andromaque y sous un point de vue plus poétique. Racine, et cette remarque se justifie par toutes ses pièces, n'avait pas la disposition mélancolique et rêveuse des nations du Nord. Oreste est ici le seul personnage très poétique, et nous venons de voir qu'il n'occupe pas la place due à son individualité fatale et traditionnelle, et que Racine, en prenant aux anciens la con-

JIEAN RACIKB. &iS

eeptioA ûe ce caractère, n'en a pas fait le même usage qu'eux.

Andrommfu» représente à peu près, quant au dére»» loppemeut de l'art et à la carrière de Racine, ce que fut le Cid dans celte ,de Corneille : une nouvelle époque de rbistoire de la scène, la création d'un idéal nouv^iu. Cependant l'éclat des deux oeuvres iîit inégal. On avait salué le Cid avec ivresse; on aocueillit Andromaqué avec tiédeur : on fut moins en^^ thousia»né que surpris. On aurait pu l'être à Tappa*ritionde toutes les tragédies de Racine, puisque cha<^ eune, à son tour, se trouve l'inauguration d'une idée nouvelle.

ÏV. *— fttrtAimicts. (1660.)

Andrùmaqué avait peu réussi. Elle avait déconcerta le goût régnant ; souvent les choses tout à fait neuves rencontrent plus d'étonnement que de faveur, et sont blâmées à proportion de la hardiesse avec laquelle elles sortent du cours accoutumé des pensées. On prétendit que le talent de Racine se bornait à la pein« ture des intrigues d'amour ; on parvint à le faire croire; la médiocrité accueillit avec empresseûient l'opinion consolante que si Racine était supérieur^ il ne l'était que dans un genre, et cette opinion s'ao crédita si bien dans un certain monde, que longtemps après que Racine eut prouvé la variété de ses ressourcée et la flexibilité de sob génie, Madame de Sévigné répétait encore : « Jamais il n'ira plus loin

216 JEAN IlACniK»

m qui! Andromaque ; il fait ses pièces pour la Champ* « meslé : ce n'est pas pour les siècles à venir : si « jamais il n'est plus jeune, et qu'il cesse d*ètre amou- <c reux, ce ne sera plus la même chose (1). »

Racine, occupé à préparer fine réponse à ceux qui refusaient à son talent la variété et la force, entre** mêlait de compositions moins graves le travail sérieux auquel il attachait l'espérance de la gloire. Les PZai-> deurs furent représentés en 1668. C'est une des pièces les plus gaies de notre théâtre ; mais c'est une pièce qui touche à la farce, c'est-à-*dire à la comédie en débauche ou en pointe de vin. C'est peut-être l'ouvrage de la scène française le plus habilement ver^ sifié; sous ce rapport, il surpasse presque les tragédies mêmes de Bacine. Nous ne nous étendrons pas sur cette œuvre; permettez -moi seulement. Messieurs, une remarque sur la flexibilité du talent de Racine et de plusieurs autres grands tragiques.

Les génies tragiques descendent aisément à la co-« médie. ]L'un des talents n'exclut pas l'autre. Le rire et les pleurs, quoique opposés, se ressemblent en ce que ce sont deux perturbations. L'état normal de l'homme n'est ni de rire ni de pleurer; cet état est troublé dans l'un et l'autre cas. Les gens heureux ne pieu» rent guère, mais ils rient moins encore ; le bonheur sourit plutôt qu'il ne rit. Chose singulière ; ceux qui pleurent le plus facilement sont aussi les plus légers à rire ; c'est une même irritabilité, morale ou nerveuse, sous deux formes différentes. Des deux ma^

(i) Lettre à Madame de Grignan, du i6 mars t^VÀ,

JBAM RACINB. 217

nières l'équilibre est rompu; Texpression vulgaire rire aux larmes, signale la parenté des deux excitations. Quoi d'étonnant que les grands tragiques possè-* dent aussi la verve comique? Shakespeare^ Gomeilie^ Racine, Casimir Delavigne ont réussi dans les deux genres. C'est douteux pour Voltaire. Mais d'autre part, les génies essentiellement comiques ne s'élèvent pas à la tragédie ; à peine dans le Misanthrope voyons*nous Molière aspirer à produire quelques émotions tragiques.

Mais revenons à la tragédie. Racine prit enfin sa revanche; Britannicus fut donné en 1669. Les vers de Boileau attestent la situation de l'auteur et Tim-* pression du public à l'innovation à' Andromaque :

Et peat-étre ta plume aux censeurs de Pyrrhus^ Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus(4).

On redemandait les Romains et Corneille. Racine voulut montrer qu'il était de taille à suivre les pas de son prédécesseur. On peut voir, dans la préface de Britaniiicus, de quels travaux sortirent l'ordonnance et les beautés mâles de cette tragédie. Racine quitta la mythologie et les caractères d'invention, et transporta sur la scène les Romains de l'histoire ; il pei^ gnit dans leur corruption ces maîtres du monde que Corneille avait représentés dans l'énergie de leurç mœurs républicaines. Il y avait eu plus de création dans Corneille ; ce grand poëte avait donné à chacun de ses héros une physionomie conçue par lui seul, et dont l'histoire ne lui fournissait que quelques traits.

(1) BoiLCAv. Épltre VU.

21S IBAK RAGnm.

Radne fit un usagô plus scrupuleux des traditiims historiques; on pourrait dire qu'il vécut dans la Roim impériale et qu'il eu sonda les abtmes en ec^aposant Britatmicus, Tacite lui servit de guide dans cetta axcursioû lugubre; il en prit la teinte sombre, la cou» mlou expressive, les traits rapides qui sillonnent un ciel chargé de ténèbres et d'orages. Cependant, ne l'oublions pas, quelque fidélité qu'on doive à Vh\$^ loire dans un ouvrage d'art, il ne faut pas trop lui sacrifier l'idéal. Racine, on en doit convenir, esti(H moins idéal que Corneille»

On a appelé Britannkus la pièce des connaiBseiirs, Qu*a*ton voulu dire? Non pas assurément qu© lett connaisseurs, c'est^^dire les moralistes, les philoso^ phes, estiment moins les autres che&-d 'œuvre de Racine, mais qu'il faut être connaisseur pour apprécier, soit la fidélité des peintures historiques, feoit ded beautés poétiques d'un ordre plus sévère et plus profond. Britannicui réunit deux genres d'intérêt t l'intérêt dramatique qui s'adresse à la sympathie et à la curiosité; l'intérêt psychologique qui résulte de la vérité et de la profondeur des mouvements de l'âme. Cet intérêt supérieur ne devrait jamais manquer à la véritable tragédie; mais il y est bien plus rare que l'autre.

L'intérêt dramatique, qui naît de la force des situations, de rhabile opposition des intérêts et des carac* tères, est vif sans doute dans Britannicm. En fait de situations, la terreur et la pitié y sont portées au plus haut point; par exemple, dans la terrible scène où

Néron ) caché derrière un rideau, surveille l'entrevue de Juaie et de Britauuious. On a reproché ce moyen à Racme ; on Ta jugé petit et indigne de la tragédie^ Ihis dans un sujet pareil, ce sont nos profired iw^ pressi<Nis qu'il fiiut conduiter bien plutôt que la cri^ tique fomelle*

Gêdiè près de ees lieux, ]e voas verrai, madaiiiie* Renfermes yotte amour daos ]e fond de votre âme<r Vous n'aurez point pour moi de langages secrets; Pentendrai des regards que vous croirez muets; £t sa perle sera rfnfaillible salaire D'OB geste ou d*uD soupir écliappé pour lui plaire (4).

Qui ne s'idaitifie à la situa ti(»i de Junie ! Qui ne sent son âme oppressée de terreur I Le sentiment^ rinstinct est ici le meilleur des juges. En matière de goût, c'est nous«-mèmes qu'il faut écouter avant tout; 8ii à une seccuide, à une troisième lecture, nos im-* pressions reviennent avec une sorte d'obstination, il serait étrange qu'elles ne fussent pas appuyées sur les conditions véritables de l'art. Le goût ne se forme pas par ouï-dire, sur la parole d'autrui, en vertu d'une convention quelconque; il a son germe en chacun de nous ; c'est en chacun de nous que le sentiment, replié sur lui-même, fournit TétoCPe des vraies règles et en peut donner même la raison. En suivant cette voie avec précaution sans doute et avec modestie, mais toutefois avec une certaine confiance, il serait étonnant, si la critique admise d'une œuvre d'art se trouve juste, que nous ne sentissions pas l'accord intérieur de notre impression avec la voix générale.

(i)Aclelï, sci^nein.

220 JiAii BAcnos.

Il est des pièces qui parviennent à intéresser sans caractères tracés; la situation suffit parfois. Nous nous y résignons, mais l'ouvrage y perd ; il descend à un degré inférieur , dans la sphère de Tart comme dans celle de la morale. Mais nulle part nous ne rencon* trons des caractères plus nettement dessmés, plus habilement opposés que dans Britannicus. Voyez l'innocence des deux amants, leur candeur qui touche presque à l'enfance, au milieu de la méchanceté profonde qui les entoure. Touchant contraste que Racine s'est plu à peindre dans quelques-uns de ses meilleurs ouvrages. Et pourtant Junie a beaucoup de dignité ; outre la foi et le désintéressement de l'amante, on sent en elle une fille du sang des Césars , qui ne perd point le sentiment de sa naissance. Britannicus, noble, généreux, téméraire, ayant tout ce qu'il faut pour se perdre, fait admirablement ressortir la rage concentrée de Néron. Les deux amants sont là, irritant de leur félicité un monstre que le bonheur révolte autant que la vertu :

NÉRON

Prince, continuez des transports si cliarmants. Je conçois vos bontés par ses remercfments, Madame; à vos genoux je viens de le surprendre. Mais il aurait aussi quelque grâce à me rendre; Ce lieu le favorise, et je vous y reUens Pour lui faciliter de si doux entretiens.

BRITANNICtS.

Je puis mettre à ses pieds ma douleur ou ma Joie, Partout où sa bonté consent que je la voie ; Et Taspect de ces lieux où vous la retenez, N'a rien dont mes regards doivent être étonnés,

JBATf iUGINK. 2ât

NÉRON

Et que vous monirent-ils qui ne vous avertisse Qu'il faut qu*on me respecte et que l'on m'obéisse?

BRITANNIGUS.

ns ne nous ont pas vus Tun et Tautre élever. Moi pour vous obéir, et- vous pour me braver; Et ne s'attendaient pas, lorsqu'ils nous virent naître. Qu'un jour Domitius me dût parler en maître.

NERON

Ainsi par le destin nos vœux sont traversés; J'obéissais alors, et vous obéissez.

Si vous n'avez appris à vous laisser conduire, Vous êtes jeune encore, et l'on peut vous instruire.

BRITANNIGUS.

Et qui m'en instruira P

NERON

Tout l'empire à la fois,

Rome.

BRITANNIGUS.

Rome met-elle au nombre de vos droits Tout ce qu'a de cruel l'injustice et la force, Les emprisonnements, le rapt et le divorce?

NÂRON*

Rome ne porte pas ses regards curieux

Jusque dans des secrets que je cache à ses yeux.

Imitez son respect.

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