‹ Poètes du siècle de Louis XIVChapitre 40 sur 93 · JOAD · texte numérisé non relu

JOAD

Et comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous? Dieu, qui de Torphelin protège Tinnocence, Et fait dans la faiblesse éclater sa puissance;

(1) icte 1, scène 1.

JBAH RACINB. 321

Dieu, qui bail les tyrans, et qui dans Jezraël,

Jura d*exterminer Achab et Jézabel;

Dieu, qui frappant Joram, le mari de leur fille,

A Jusque sur son fils poursuivi la famille;

Dieu, dont le bras vengeur, pour un temps suspendu.

Sur cette race impie est toujours étendu (4)?

Remarquez encore, Messieurs, T intégrité, on peut dire l'inflexibilité de l'obéissance de Joad. Quand Josabeth le sollicite de recourir à Jéhu : Dieu , ditelle,

NVt-il pas de Jèhu lui-même armé les mains?

Joad lui répond :

Jébu, qu'avait choisi sa sagesse profonde, Jéhu, sur qui je vois que votre espoir se fonde, D'un oubli trop ingrat a payé ses bienfaits : Jéhu laisse d' Achab l'affreuse fille en paix, Suit des rois d'Israël les profanes exemples, Du vil dieu de TÉgypte a conservé les temples; Jéhu, sur les hauts lieux enfin osant offrir Un téméraire encens que Dieu ne peut souffrir, N'a pour servir sa cause et venger ses injures Ni le cœur assez droit, ni les mains assez pures (2).

Voyez aussi, dans le dernier acte, le récit de Zacharie à sa sœur, au moment du péril :

Quelques prêtres, ma sœur, ont d'abord proposé I Qu'en un lieu souterrain, par nos pères creusé,

' On renfermât du moins notre arche précieuse.

> a 0 crainte, a dit mon père, indigne, injurieuse!

\ ft L'arche qui fit tomber tant de superbes tours,

a Et força le Jourdain de rebrousser son cours, « Des dieux des nations tant de fois triomphante, I « Fuirait donc à Taspect d'une femme insolente (3)! »

Et quelle beauté n'ajoutent pas à ce caractère de

(1) Acte 1, scène II. (2) Acte 111, scène Yl. (3) Acte V, scène 1.

322 JEAN RAGINB*

Joad les sentiments d'humanité exprimés dans Tadmirable discours adressé à Joas :

0 mon fils, de ce nom j'ose encor vous nommer,

Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes

Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes.

Loin du trône nourri, de ce fatal honneur,

Hélas! vous ignorez le charme empoisonneur;

De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse,

Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse.

Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois.

Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois ;

Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même ;

Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême;

Qu'aux larmes, au travail le peuple est condamné,

Et d'un sceptre de fer veut être gouverné ;

Que, s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime :

Ainsi de piège en piège, et d'abîme en abîme,

Corrompant de vos mœurs l'aimable pureté,

Ils vous feront enfin haïr la vérité.

Vous peindront la vertu sous une affreuse image.

Hélas! ils ont des rois égaré le plus sage.

Promettez sur ce livre, et devant ces témoins,

Que Dieu fera toujours le premier de vos soins;

Que, sévère aux méchants, et des bons le refuge.

Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge;

Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin,

Comme eux vous fûtes pauvre, et comme eux orphelin (4).

Je me permettrai cependant une critique. Une seule ombre altère Téclat de cette figure sublime. Pourquoi le grand-prêtre Joad attire-t-il Athalie dans le temple au moyen d'une équivoque? Lorsque Abner, chargé d'un message d' Athalie, conseille à Joad de livrer à la reine « tout Tor de David, s'il a est vrai qu'en effet il garde de David quelque tré- « sor secret, » Joad lui répond :

(0 Acte IV, scène m.

JBAN RÀCmR. 323

Je me rends. Vous m'ouvrez un avis quej*embrasse: De tant de maux, Abner, détournons la menace, n est vrai, de David un trésor est resté, La garde en fut commise à ma fidélité; C'était des tristes Juifs Tespérance dernière, Que mes soins vigilants cachaient à la lumière. Mais puisqu*à votre reine il le faut découvrir, Je vais la contenter, nos portes vont s'ouvrir (4).

Nous avons déjà quelque peine, nous chrétiens, élevés sous la loi clémente de l'Évangile, à accepter dans son entier le rôle de Joad ; il nous y faut le secours de la réflexion; mais enfin nous comprenons cpie le grand-prêtre, en faisant périr cette protectrice de ridolâtrie, cette ennemie du vrai Dieu, au moment où elle va détruire en Joas le dernier rejeton de la race de David et la dernière espérance du peuple juif et de l'univers, use d'un pouvoir discrétionnaire que nul, en se plaçant au point de vue de l'économie judaïque, ne peut songer à lui contester. Mais l'équivoque est indigne de lui ; elle l'abaisse, elle ne devait pas profaner les lèvres inspirées qui, tout à l'heure encore, s'ouvraient à ces paroles :

Gieux, répandez votre rosée, Et que la terre enfante son Sauveur (t)l

Pourquoi Racine a-t-il fait Joad moins pur et moins grand que ne l'a fait la Bible? Je ne réussis pas à me l'expliquer.

J'avoue que, même en la corrigeant sur ce point, on laisse dans Àthalie assez de traces de la dureté de l'ancienne loi, pour que l'intérêt si légitime qu'on

(0 Acte V, scène IL (a) Acte IH, scène Vïl.

324 ^BAH RACiNB.

éprouve pour T enfant Joas soit mêlé de quelque malaise. Ce malaise, j'avoue que je Tai toujours éprouvé. Non pas que j'eusse pu rien dire de pareil au mot du financier de Fépigramme de Racine sur la Judith de Boyer :

Je pleure, hélas, pour ce pauvre Holopberne Si mécbammenl mis à mort par Judith.

Certainement je pleurerais plutôt sur Holopheme que sur Athalie, et quoiqu'elle ait de la grandeur, et surtout qu'elle ait eu pitié d'Éliacin, je veux bien qu'elle meure; mais je pense, avec M. Guizot, que Racine a été empêché par le système dramatique auquel il s'était soumis, de nous faire haïr et craindre cette femme autant qu'il eût fallu pour applaudir sans réserve à son terrible châtiment. Écoutez un moment. Messieurs, ces réflexions si justes s

« Quand on veut produire l'homme sur la scène « dans toute l'énergie de sa nature, ce n'est pas trop « d'appeler à son aide l'homme tout entier, de le tf montrer sous toutes les formes, dans toutes les « situations que comporte son existence. La repré- « sentation en est non-seulement plus complète et « plus vive, mais aussi plus véridique. C'est tromper « l'esprit sur un événement que de lui en présenter « une partie saillante et revêtue des couleurs de la a vérité, tandis que Tautre partie est repoussée, ef- « facée dans une conversation ou un récit. De là ré- (c suite une impression fausse qui, plus d'une fois, a oc nui à l'effet des plus beaux ouvrages. Àthalie^ ce

IRAN RACINB. 325

« chef-d'œuvre de notre théâtre, nous trouve encore a saisis d'une certaine prévention contre Joad et en « faveur d'Athalie^ qu'on ne hait pas assez pour se et réjouir de sa perte, qu'on ne craint pas assez pour « approuver l'artifice qui l'attire dans le piège. Cece pendant Athalie n'a pas seulement massacré, pour « régnera leur place, les enfants de son fils; Atha- « lie est une étrangère, soutenue sur le trône par « des soldats étrangers ; ennemie du Dieu qu'adore a son peuple, elle l'insulte et le brave par la pré- « sence et la pompe d'un culte étranger, tandis que «le culte national, sans honneurs, sans pouvoir, « pratiqué en tremblant par un petit nombre d'ado- « rateurs zélés , s'attend chaque jour à succomber « sous la haine de Mathan, l'insolent despotisme de « la reine et l'avidité de ses lâches courtisans... Et a tous ces faits sont consignés dans les discours de « Joad, d'Abner, de Mathan, d'Athalie même. Mais « ils ne sont que dans les discours ; ce que nous a voyons en action, c'est Joad qui conspire avec les « moyens que lui laisse encore son ennemie ; c'est la « grandeur imposante du caractère d'Âthalie, et la « ruse devant son triomphe sur la force à la pitié ff méprisante qu'elle a su inspirer par une apparence « de faiblesse. La conspiration est sous nos yeux ; « nous n'avons fait qu'entendre parler de la tyrannie. tf Que l'action nous eût révélé les maux que traîne « après soi l'oppression ; que nous eussions vu Joad « excité, poussé par les cris des malheureux, en « proie aux vexations de l'étranger ; que l'indigna-

326 lEAN RACINE.

«< tion patriotique et religieuse du peuple contre un « pouvoir prodigue du sang des miser abks fut venue ce légitimer à nos propres yeux la conduite de Joad; « l'action ainsi complétée ne laisserait dans notre « âme aucune incertitude, et Athalie nous oflfrirait a peut-être Tidéal de la poésie dramatique; tel, du « moins, que nous avons pu le concevoir jusqu'à ce « jour(l). »

Quelques pages plus haut, Fauteur avait fait ressortir un point de vue également juste :

« Dans Athalicy toute la pensée de la pièce se dé- « ploie, dès la première scène, dans le caractère et « les promesses du grand-prêtre; l'impression est « commencée, elle va continuer et s'accroître tou- « jours dans la même direction. Aussi, qui pourrait a dire qu'un intervalle de huit jours, placé, s'il eût a été nécessaire, entre les promesses de Joad et leur a accomplissement, eût rompu l'unité d'impression « qui résulte de l'invariable constance de ses procc jets (2) ? »

Il n'y a qu'une voix sur la prophétie de Joad : c'est le sublime de la poésie lyrique. Mais les chœurs à*Athalie sont moins admirés que ceux d'Esther; cela aussi est généralement convenu ; l'espace et la nature de la pièce prêtaient moins d'ailleurs à ce genre de beautés. Néanmoins, que cela est admirable encore! comme c'est bien le lyrisme pur! quelle

Cl) F. GuizoT. Shakspeare et$on temps» Édition de 1852. Pages 171-173. (3) Ibid. Page i60.

IBAH RAGIIfl. 327

splendeur, quelle grâce dans le chœur du premier acte !

LE GHOEUE.

Tout l'univers est plein de sa magnificence: Chantons, publions ses bienfaits.

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