AB6AN
Oui, C'est un malavisé; et si les médecins sont sages, ils feront ce que je dis.
BÉBALDE.
Il sera encore plus sage que vos médecins, car il ne leur demandera point de secours.
àrgan.
Tant pis pour lui, s'il n'a point recours aux remèdes.
BÉBALDE.
Il a ses raisons pour n'en point vouloir, et il soutient que cela n'est permis qu'aux gens vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la maladie ; mais que pour lui, il n'a justement de la force que pour porter son mal (4).
Quoi qu'il en soit de Tintention de Molière, ce n'est pas sur ce ridicule-là que l'accent est mis pour nous, et celui des deux qui nous parait le plus en relief est de beaucoup celui d 'Argan.
Selon les uns, le Malade imaginaire est la plus folle des pièces de l'auteur, et il est sûr que le comique y est d'une largeur et d'une franchise non pareilles ; voyez , par exemple , la scène IX du premier acte. Selon d'autres, elle en est la plus profonde et la plus triste. Molière s'était moqué de beaucoup de ridicules et même de vices : l'amour de l'argent, Tamour de la vaine gloire , la jalousie , bien d'autres passions encore, prêtent naturellement à la risée. Ici il pénètre
(0 Acte m, scène UL
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plus avant encore ; le ridicule qu'il met en scène est celui de la plus intime, de la plus enracinée de toutes nos passions : l'amour de la vie. N'est-il pas étrange de voir un mourant s'attaquer là ? Et comme il fait ressortir ce qu'a de profondément avilissant cet amour de la vie et de la santé ! Argan est ridicule sans doute, mais r excès de sa passion le rend en outre odieux; il est bas, insensible, dégoûtant; son égoïsme va jusqu'à l'injustice, et presque à la cruauté, lorsqu'il menace sa fille du couvent si elle-ne veut accepter le gendre qu'il lui destine (1).
L'arrière-goût de la lecture de Molière est toujours amer. Plus on le lit, plus on est saisi de cette sûreté de connaissance de notre pauvre humanité, que personne, pas même Racine, n'a égalée. C'est ajuste titre que Boileau nommait Molière le contemplateur. Dire qu'il est philosophe, c'est trop peu dire : qui donc serait philosophe si ce n'étaient les grands poètes? Mais la profondeur de ce coup d'œil, l'intimité de ce commerce avec les plus secrètes vérités du cœur, a peut-être droit de nous surprendre chez un observateur qui en était resté à la lumière naturelle. On a dit que Molière était mélancolique. Comment un cœur naturellement sensible, affligé du spectacle à la fois multiple et monotone de nos misères, et placé en dehors du rayon consolateur qui permet d'en espérer la guérison, aurait-il pu ne pas l'être?
Nous nous en tenons pour l'heure à Molière, Mes-
(0 Acte m, scène UI.