IV. — L'Art poétique
L'4rt poéliquèy poëme en quatre chants, fut composé de l'an 1669 à l'an 1674; il occupa donc cinq années de la vie de l'auteur. Boileau avait de trentetrois à trente-huit ans ; il était daiis toute la force de l'âge et la verdeur du talent. Il a amplement pratiqué ce qu'il recommande aux autres :
Vingt fois sur le mélier remettez votre ouvrage {%).
Ce labeur patient était alors la méthode des grands écrivains. Nous avons vu Racine mettre trois ans à la composition de Phèdre, Telle était généralement l'idée qu'on se formait du tfavail nécessaire aux ouvrages en vers. Il n'en était pas de même pour la prose : nous voyons les œuvres des grands prosateurs tels que Bossuet se succéder rapidement. Mais, pour eux, la prose n'était pas de la littérature
(i) Traduction de l'Essai sur V Homme, de Pope. Discours préliminaire. (^CEuvres de M, de Fontanes, tome II, page 28.) C2) Chant I.
proprement dite; elle était, comme son nom Tindique, une action^ l'instrument nécessaire à raccomplissement de leurs devoirs religieux ou civils. La ligne de démarcation entre la littérature pratique et la littérature esthétique était alors beaucoup plus tranchée qu'elle ne le sera plus tard ; c'est une observation que nous avons déjà faite, Messieurs, mais qu'il importe de ne pas perdre de vue. Est-ce à dire, d'ailleurs, que ces grands prosateurs se permissent de négliger ce qu'ils ne regardaient que comme le moyen obligé de leurs fonctions? Non sans doute, et sans parler du caractère de réalité vivante que communiquait à leurs écrits le point de vue d'où ils les envisageaient, ils s'étaient assez exercés à l'art d'écrire pour être capables de dire vite et bien ce qu'ils avaient à dire; témoin les œuvres qui nous en sont restées. Cette sûreté de plume, jointe à la rapidité, est-elle également possible en poésie? Nous n'entreprendrons pas de résoudre cette question ; il est seulement évident que Boileau, Racine, La Fontaine luimême, n'ont jamais penché pour l'affirmative.
Qu'est-ce proprement que VÀrt poétique^ Messieurs? C'est un poëme didactique, genre qui nous semble maintenant presque étranger à la poésie, et qui, cependant, de tous les genres de poésie est peut-être à la fois le plus primitif et le plus légitime. Un genre qui comprend, entre autres, le chefd'œuvre de Virgile, les Géorgiques^ le poëme célèbre de Lucrèce, De Natura JRcrum, n'est certainement pas un genre factice. Mais, dans nos temps modernes,
poaEAU PESPnKAVXt 013
la poésie didactique ne saurait atteindre au degré de vérité qu'elle possédait aux jours antiques. A l'époque où Hésiode écrivait son poëme des Travaux et des Jours, la poésie et la prose ne se distinguaient pas Tune de l'autre, en ce sens que tout ce qui se composait se composait en vers. Le superflu est venu av?int le nécessaire ; longtemps la poésie fut la seule conservatrice des archives du genre humain. Ce n'est pas qu'on eût recours à la poésie comme à un moyen seulement de perpétuer certaines vérités à l'aide du nombre et de la mesure, qui les atta» chent, comme avec des clous d'or, au sol de la mémoire humaine. Ceci était un résultat sans doute, mais on s'abuserait si l'on n'y voyait qu'un calcul. Singulière généalogie, qui ferait du calcul le père de la poésie ! L'enseignement poétique est né de l'état de l'esprit humain, qui se trouvait naturellement tourné du côté de la poésie. La vie humaine, en un sens, était une; elle n'avait pas subi les décompositions de l'analyse. Poésie et prose, idéal et réel, action et contemplation, religion et politique, imagination et raison, fictions et recherches, tout s'agitait dans une confusion puissante. Entourées de mystères et de merveilles, les sciences elles-mêmes étaient de la poésie; hypothèses grandioses, parfois découvertes isolées, ces rares éclairs perçant une nuit profonde touchaient à la région des miracles. On enseignait en chantant, on chantait en enseignant. L'enseignement était un composé d'éblouissements et de terreurs. L'hymne, qui nous semble aujourd'hui le
sommet de la poésie et l'extrême opposé au genre didactique, était tout rempli d'éléments didactiques. L'homme, alors, se trouvait aussi obsédé de ses idées que de ses souvenirs, aussi pressé de bominuniquer les illuminations soudaines dfe sa pensée que de chanter les faits de son histoire. Il avait peu observé, analysé moins encore; il avait beaucoup senti
et deviné; l'instinct chez lui demeurait plus fort que la réflexion.
Il nous est difficile de nous représenter ce merveilleux don de l'instinct, qui va s' affaiblissant à mesure que la civilisation s'étend, qui a dû réunir en lui des forces dont nous ne disposons plus et dont nous n'aurions presque plus d'idée si nous ne le retrouvions chez les enfants et les animaux. Évidem- Inent cet état ne pouvait durer; les forces dont l'action s'exerçait parmi ce riche, mais aveugle mélange, devaient être remplacées peu à peu par des itiobiles distincts. La poésie et la science sont maintenant divisées , et la poésie didactique, une fois la première, passe aujourd'hui au dernier rang. Elle touche à la prose, et ce genre qui, au berceau du monde ; brillait de toute la fraîcheur d'une intelligence qui s'éveille, n'est plus guère pour nous qtie décrépitude. L'homme a perdu sa candeur. Son œuvre est le débrouillement des éléments divers du monde et de la vie. Il veut que la prose enseigne et que la poésie ne fasse que chanter. L'éloquence même lui devient suspecte quand elle se trouve mêlée à l'enseignement; à plus forte raison, la pdésie.
BOILEAU DESPR^ÀUX. 6l5
De nos jours, toutefois, la poésie didactique â encore une fonction. Si elle n'enseigne plus directe^ ment, elle est utile pour illustrer des vérités d'un intérêt évident et général. Elle est, en ce sens, un hommage rendu à la vérité ; elle s'incline devant la souveraine des intelligences et lui demande de se laisser orner par elle. La poésie consacre la vérité; elle lui apposé le sceau brillant de l'art. La forme dont elle sait la revêtir l'immortalise, en lui donnant droit de cité parmi les créations merveilleuses de la littérature. Pour se faire admettre, la poésie didactique veut des chefs-d'œuvre comme les Géorgiques de Virgile et Y Art poétique de Boileau.
VArt poétique est, en effet, en son genre un chefd'œuvre , fort inférieur sans doute aux tragédies de Racine, un chef-d'œuvre toutefois, qui mérite d'être placé parmi les trésors de notre littérature classique. En fait d'appréciation des œuvres d'art, il faut entendre les grands artistes. Des génies tels que Cicéron, Fénelon, Buffon, nous en apprennent bien plus que les simples critiques. Écoutons, Messieurs, le jugement de Voltaire sur VArt poétique :
« Les dernières satires de Boileau, ses belles épî- « très et surtout son Art poétique^ sont des chefsa d'œuvre de raison, autant que de poésie. L'Art « poétique est admirable, parce qu'il dit toujours a agréablement des choses vraies et utiles, parce « qu'il donne toujours le précepte et l'exemple, parce
610 BOILEAU DBSPRÉAUX.
a qu'il est varié, parce que l'auleur, en ne manquant « jamais à ia pureté de la langue,
• Sait d'une voix légère « Passer du grave au doux, du plaisant au sévère.
« Ce qui prouve son mérite chez tous les gens de « goût, c'est qu'on sait ses vers par cœur; et ce qui « doit plaire aux philosophes, c'est qu'il a presque « toujours raison (1). »
Le plan de VArt poétique se distingue par la simplicité, la clarté, l'intérêt. Il y avait une difficulté à surmonter : la régularité de renseignement devait s'y combiner avec la liberté de la poésie. On pouvait faire ce qu'Horace a fait : enchâsser ses maximes dans le cadre aisé et parfois enjoué d'une épître. Ens'adressant aux jeunes Pisons, le poëte latin a donné à son œuvre plus d'aisance, de vivacité, de mouvement dramatique, de familiarité gracieuse. Mais cet aimable abandon dont nous avons pu regretter l'absence dans les épîtres de Boileau , n'entrait pas ici dans son plan, et l'on ne saurait lui en faire un reproche. Il voulait quelque chose de plus précis, de plus complet, de plus régulier; ce qu'il concevait, c'était un poëme entièrement didactique; aussi sa marche estelle plus assurée et plus majestueuse.
L'ouvrage se divise en quatre chants. Dans le premier, l'auteur entremêle ses préceptes d'une histoire fort agréable de la versification française depuis Villon, et ce même artifice d'une narration jetée
(O Voltaire. Dictionnaire philosophique. Article jért poétique.
BOILEAU DfiSPRÉAUX, 617
à propos se reproduit en divers endroits du poëme. Le second chant traite des différents genres de poésie, en commençant par les moins considérables, Téglogue, Télégie, Tode, Tépigramme, le sonnet, etc. Le troisième chant renferme les grands genres : tragédie, comédie, épopée. Au quatrième, Fauteur revient aux questions plus générales. Mais ce ne sont plus les règles de Fart d'écrire en vers; ce sont des préceptes adressés au poëte, des règles qu'il doit se prescrire, soit pour se perfectionner dans son art, soit pour honorer les rangs des artistes littéraires. C'est la prudence, la politique, la discipline, si l'on veut, des poètes, réduite en maximes dont la sagesse n'a subi nulle atteinte. Tel est le plan de VAri poéii-que : simple, judicieux, agréable dans la variété qu'il ménage, assez complet en soi, et susceptible de s'étendre à Tensemble de renseignement poétique. Le sujet, sans doute, aurait pu être traité avec plus de liberté ; mais on peut, en général, tenir ce plan pour acceptable, et même pour heureux.
Après le plan vient le style. Celui de VArl poétique est un modèle achevé de justesse, de clarté, de précision élégante et vigoureuse. Aucun ouvrage en vers ii*est, sous ce rapport, aussi voisin de la perfection. L'auteur semble avoir eu le sentiment, la certitude même qu'il écrivait pour le plus vaste public et pour la postérité la plus reculée. S'il n'a pas dit comme Horace : Exegi monumenlum œre perennius^ il a pu sans doute le penser. Un caractère monumental distingue certainement cette œuvre. Le style abonde en
618 BOIIEAU DESPRÉAIJX.
vers achevés, qui semblent des pierres taillées au ciseau, dont chacune a sa place mafquée dans la structure de T édifice. Même en naissant, la plupart de ces vers ont passé en proverbes. Et ne croyez pas que cette rare perfection leur communique quelque chose de froid ou de trop étudié ; une verve constante les anime; une fertilité naturelle, une sorte même d'abandon s'y font parfois sentir : témoin les vers sur Téglogue et Télégie tant de fois cités.
Le seul reproche que Ton puisse adresser à Fauteur au point de vue de la forme, c'est de n'avoir pas toujours été heureux dans certains détails techniques. Mais combien cela est rare ; que de fois, en ce genre, l'auteur a triomphé des difficultés ; qtié de richesses solides dans l'eilsemble de ce style; cothttilB il fefel quelquefois brillant dans sa sslgesse ! Remarquez , Messieurs, dans le second chant, le niorceati sur l'ode, et surtout celui sur là satire, dont vdici quelques vers :
Juvénal, élevé dans les cris de l'école, Poussa jusqu'à Texcès sa mordante hyperbdle. Ses ouvrages, tout pleins d'affreuses vérités, Élincellent pourtant de sublimes beautés : Soit que, sur un écrit arrivé de Caprée, Il brise de Séjan la statue adorée ; Soit qu'il fasse au conseil courir les sénateurs, D'un tyran soupçonneux pâles adulateurs; Ou que, poussant à bout la luxure latine, Aux portefaix de Rome il vende Messaline.
Le troisième et le quatrième chants renferment des fragments remplis de verve, de beauté, d'éclat. Ainsi la poésie épique, plus loin l'éloge d'Homère, une
BOILEAU DKSPRÉAUX. 619
foule d'autres passages, trop longs à relever. Je citerai cepeudant la description de radoucissement des mœurs sous Tiiifluence de la poésie :
Cet ordre fut, dit-on, le fruit des premiers vers. De là sont nés ces bruits reçus dans l'univers, Qu'aux accents dont Orphée emplit les monts de Thràce Les tigres amollis dépouillaient leur audace ; Qu'aux accords d'Âmphion les pierres se mouvaient Et sur les murs thébâins en ordre s'élevaient. L'harmonie en naissant produisit ces miracles. Depuis, le ciel en vers fit parler les oracles; Du sein d'un prêtre, ému d'une divine horrisur, Apollon par des vers exhala sa fureur.
Bientôt, ressuscitant les héros des vieux âges, Homère aux grands exploits anima les courages. Hésiode à son tour, par d'utiles leçons, Des champs trop paresseux vint hâter les moissons . En mille écrits fameux la sagesse tracée, Fut, à l'aide des vers, aux mortels annoncée; Et partout des esprits ses préceptes vainqueurs. Introduits par l'oreille, entrèrent dans les cœurs. Pour tant d'heureux bienfaits les Muses révérées Furent d'un Juste encens dans la Grèce honorées {i ).
Les transitions, cette partie de Tart que Boileau estimait la plus difficile, sur laquelle noiis avons vii qu'il était demeuré faible dans ses SalireSy et même encore jusqu'à un certain point dans ses Épitres, sont dans VArt poétique saines et heureuses. Voici un exemple de ce mouvement simple, naturel, par lequel l'esprit passe sans effort d'une idée à une autre. Il s'agit de Malherbe :
Marchez donc sur ses pas : aimez sa pureté, £t de son tour heureux imitez la clarté.
(I) ChanllV.
620 BOlLKAtl DESPRRAUX.
Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre, Mon esprit aussitôt commence à se détendre; Et, de vos vains discours prompt à se détactier, Ne suit point un auteur qu*ii faut toujours cberclier. Il est certains esprits dont les sombres pensées Sont d*un nuage épais toujours embarrassées ; Le jour de la raison ne le saurait percer. Avant donc que d'écrire, apprenez à penser. Selon que notre idée est plus ou moins obscure^ L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure. Ce que Ton conçoit bien s'énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément (4).
L'auteur a très favorablement ménagé ce passage du grave au doux, du plaisant au sévère, qu*il recommande au lecteur. Des épisodes dramatiques animent le style et font d'heureuses diversions au ton didactique. Telle est, par exemple, au quatrième chant, l'histoire du médecin de Florence devenu architecte.
A tous ces mérites, VArl poélique joint celui d'une élévation morale également sincère et soutenue. Les occasions de professer la vertu ne sont jamais négligées par Boileau. Son poëme renferme presque autant de préceptes de morale que de préceptes de goût. Rien ne lui sied mieux à dire que ces vers :
Aimez donc la vertu, nourrissez-en votre âme :
En vain Tesprit est plein d'une noble vigueur;
Le vers se sent toujours des bassesses du (;œur (2).
Ou bien encore :
Que votre âme et vos moeurs, peintes dans vos ouvrages, N'offrent jamais de vous que de nobles images.
(OChanl I. (2) Chanl IV.
BOILËAU UËSPllÉAUX. 621
Je ne puis estimer ces dangereux auteurs
Qui de l'honneur, en vers, infâmes déserteurs,
Trahissant la vertu sur un papier coupable,
Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable (1).
Et dans le chant III :
Et que Tamour, souvent de remords combattu , Paraisse une faiblesse et non une vertu.
Aujourd'hui on attribue à la Muse deux fonctions bien différentes : on en fait tour à tour une prophétesse et une agioteuse. Boiieau a su également éviter les extrêmes. Il flétrit ceux qui font métier et marchandise du noble art d'écrire :
Travaillez pour la gloire, et qu*un sordide gain
Ne soit jamais Tobjet d'un illustre écrivain..
Je sais qu'un noble esprit peut, sans honte et sans crime,
Tirer de son travail un tribut légitime;
Mais je ne puis souffrir ces auteurs renommés.
Qui, dégoûtés de gloire et d'argent affamés.
Mettent leur Apollon aux gages d'un libraire,
Et font d'un art divin un métier mercenaire (2).
Les vers suivants, déjà vrais du temps de Boiieau, acquièrent au nôtre une vérité double; on les dirait vraiment prophétiques :
Mais enfin, l'indigence amenant la bassesse, Le Parnasse oublia sa première noblesse. Un vil amour du gain, infectant les esprits, De mensonges grossiers souilla tous les écrits; Et partout, enfantant mille ouvrages frivoles, Trafiqua du discours et vendit les paroles. Ne vous flétrissez point par un vice si bas (3).
Il appartenait à Boiieau de parler ainsi; il a donné
O) Chant IV. Ca) 2bid» (3) Ihid.
6â2 BOILËÀU DESPaÉAUX.
dans sa carrière plusieurs marques de désintéressement.
D'autre part, le sentiment qu'il -a de la dignité du poëte ne l'emporte pas jusqu'à ces rêves d'orgueil où tant d'écrivains de nos jours se lancent si volontiers et avec si peu de fondement. Tel qui parle sans cesse de la mission du poëte, de la charge d'âmes qui pèse sur lui, témoigne dans ses écrits peu de souci d'éclairer et d'améliorer ses lecteurs. Quant à Boileau, ce ne sont pas les empires de la terrre, ni les destinées de rhumanité qu'il travaille à régulariser ; les préceptes de son goût et de sa raison ne s'adressent qu'à l'empire harmonieux d'Apollon. Peut-être même Boileau ne croyait-il pas assez à l'influence de la poésie sur le mouvement des choses humaines. Vers la fin de sa carrière, lassé de tout, accablé d'infirmités, resté seul de cette société de génies qui avaient illustré le milieu du grand siècle, il s'était désafiPectionné, sinon de ses vers à lui, du moins de la poésie en général. Il n'en avait pas toujours été ainsi; et lorsque, dans le quatrième chant de V Art poétique, il rappelle, cx)mme nous venons de le voir, les merveilles civilisatrices de la poésie, il croyait sans doute à son influence. Sa foi modeste et limitée s'attache d'ailleurs bien plus à la force divine de la poésie qu'aux individus à qui le don de Ja mettre en œuvre fut départi.
Ce qui frappe à première vue dans le poëme de Boileau, c'est le prix qu'il attache au travail. S'il y revient sans cesse, s'il en parle bien plus que de l'inspiration, c'est qu'il était convaincu que le travail
boileàu desphéaux. 623
est la part volontaire et le devoir de récrivain. Son entrée en matière est la déclaration de la nécessité absolue de l'inspiration. Il l'exprime brièvement comme s'il avait hâte d'être quitte envers une vérité qui n'a pas besoin de preuve :
C'est en vain qu*au Parnasse un téméraire auteur Pense de Tart des vers atteindre la hauteur : S'il ne sent point du ciel l'influence secrète, Si son astre en naissant ne Fa formé poète, Dans son génie étroit il est toiyours captH'; Pour lui Phébus est sourd, et Pégase est rétif (4).
Que le travail soit impuissant hors du talent, cela est évident; mais il est incontestable que, hors du travail, le talept ne saurait aboutir. Boileau multiplie les occasions de mettre en relief celte vérité, à laquelle, du reste, on ne saurait donner trop d'importance, et qui s'applique à la prose aussi bien qu'à la poésie :
Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse, Et ne vous piquez point d'une folie vitesse : tn style si rapide, et qui court en rimant, Marque moins trop d'esprit que peu de jugement. J'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène, Dans un pré plein de fleurs lentement se promène, Qu'un torrent débordé qui, d'un cours orageux, Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux. HSitez-vous lentement, et, sans perdre courage, Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage : Polissez-le sans eesse et le repolissez; Ajoutez quelquefois, et souvent effacez (%),
Aucun genre, même parmi les moindres, n'est, aux yeux du critique, affranchi de cette -grande loi. Si en pariant des genres supérieurs il a dit :
(1) Chant I. (2) ll^id.
634 BOILEAU DBSPRBAUX.
Uo poêmc excellent, où tout marche et se suit, N'est pas de ces travaux qu'un caprice produit : Il veut du temps, des soins; et ce pénible ouvrage Jamais d'un écolier ne fut l'apprentissage (4);
il a dit ailleurs :
11 faut, même en chansons, du bon sens et de Tart (2).
Quant aux doctrines proprement dites de l'Art poétiqucy il faut les distinguer des jugements particuliers que Boileau y prononce contre certains ouvrages. Nous reviendrons sur les jugements. Les théories elles-mêmes ont, lorsque le champ de Timagination s'est étendu et l'horizon de la poésie agrandi, suscité des doutes assez naturels peut-être, assez spécieux du moins. Au fait, cependant, on n'a pu justement leur reprocher que leur caractère négatif. Elles sont fort générales ; mais elles sont, elles seront éternellement vraies, littérairement parlant. Les nier serait nier Tart lui-même. Les formes de Tart peuvent changer, mais rien ne fera vieillir les préceptes de Boileau; il a consacré en vers immortels des principes impérissables. On peut trouver qu'il donne plus de règles que de conseils, qu'il est plutôt un mentor attentif et sévère, signalant les écueils^ qu'un guide conduisant au port. On pourrait penser, peut-être, qu'il a donné plus d'espace au gouvernail que d'ampleur aux voiles; on souhaiterait parfois qu'il eût fait connaître quelque chose des forces secrètes dont l'impulsion et le mouvement produisent les beautés poétiques. Le jeune poëte qui s'essaye désirerait voir dans ce poème quel-
(0 Chant UI. (s) Chant 11.
que chose de la génération naturelle des pensées, de la manière dont on est conduit à des effets inattendus. Mais cela est-il vraiment possible? Un Homère luimême, un Racine, des poètes exercés dans les genres les plus vastes, les plus riches, pourraient-ils développer dans un enseignement poétique les mystères de leur goût, les mobiles de leurs impressions, l'histoire, en un mol, des expériences cachées de leur génie ? Il est vrai, Tœuvre de Boileau renferme plutôt les maximes de la raison que les grandes lois de l'imagination ; mais que de fois il atteint au sublime de cette raison !
Le temps où il écrivait lui faisait, d'ailleurs, presque une obligation de ce caractère négatif. Ce qui était surtout essentiel, c'était de poser des barrières. Le faux, Texagéré, l'emphatique, le fade, l'extravagant même remplissaient les esprits; il y avait indécision, anarchie complète en fait d'idées littéraires. Nulle théorie n'existait avant Boileau; on se jetait à corps perdu dans le premier sentier présenté. Boileau savait aussi bien que personne que le génie ne s'enseigne ni ne se communique. Il était assez modeste pour comprendre que les théories, si justes qu'elles puissent être, ne sont pas des muses inspiratrices. Au vrai, un Art poétique composé dans un esprit positif serait une œuvre inconcevable. La seule question à se poser c'est si, dans le poëme de Boileau, les barrières sont trop multipliées, et les prohibitions trop fréquentes.
Sans doute, le reproche d'étroitesse a été adressé
690 BOILBAU BESPR^AUX.
aux doctrines de VArt poéiiqm ; mais, généralemeat parlant, les règles qu'il renferme sont spacieuses, aérées ; elles ouvrent à Tinspiration assez ample carrière. Jugez-en, Messieurs, par ces vers i
Faites choix d'un censeur solide et salutaire. Que la raison conduise et le savoir éclaire, l^i dont le çrayoB sûr d'abord ûUe chercher L'endroit que l'on sent faible et qu'on se veut cacher. Lui seul éclaircira vos doutes ridicules, fi6 votre esprit treoiUafit lèvera les ^crupulea. G'e^t lui qui vQiis dirs^ par quel transport heureux Quelquefois dans sa course un esprit vigoureux, Trop resserré par l'art, sert des règles prescrites, Et de Fart même apprend à franchir leurs linoites (1).
Il est assez curieux de confronter ees vers avec eeitx de Santeeque sup le même sujet ;
Et si cet orateur que tout Paris admire .Néglige avec succès l'art qu'il sait mieux que moi, G>s( n\\% est, cifiû^Q un prince, au-dessus de la loi.
Non, Boileau ne prétend pas conférer une autorité absolue à des règles particulières ; il n^accorde ce caractère qu*èt oes règles générales auxquelles le bon sens et la nature même de Tart ne peuvent le refuser. Ses doctrines ne manquent pas de libéralité ; nous voyons qu'il ne condamne point tout essai nouveau ^ il le circonscrit seulement dans Tenceinté de ces grands principes, où, sans s'écarter de la raison, assez d'espace et d'ampleur sont ménagés aux tentatives des génies neufs et hardis.
Toutefois nous avons certains reproches à adresser à Boileau. Il fut sujet à quelques préjugés, c*e9t-à-
(i)GhaDtlV<
BOILBAU BESPRIÀUX» 627
dire à quelques jugements motivés par la ooutume plutôt que par une jui^te appréciation dea choses mâmes. Ainsi sa prévention , tant de fois relevée, contre les sujets nationaux :
Oh! le plaisant projet d'un poète ignorant, Qui de tant de héros va choisir Gbildebrand (4)!
Son goût exclusif pour la mythologie antique, qui lui a inspiré des Y^rs admirables d'harmonie et de couleur, est encore une de ces tendances qu'on ne s'explique que par son excessive admiration des anciens. Il est sans doute périlleux de remplacer qe merveilleux par un autre ; on peut se demander avec une certaine inquiétude quel est le genre de merveilleux convenable à notre civilisation moderne. Mais tout cela ne fournit pas de raison suffisante pour perpétuer ce qui ne saurait plus être qu'un non-sens.
Quelques injustices se sont glissées dans VArt poetique. Molière ii'y est loué qu'avec une restriction dont on a peine à se rendre compte :
C*est par là que Molière, illustrant ses écrits^ Peut-être de son art eût remporté le prii^, Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures n n'eût point fait souvent grimacer ses figures, Quitté, pour le bou|]foi>, r^^grés^ble et le ftn, Et sans honte à Térence allié Tabarin : Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe Je ae reaoBoais plus Tauteiu? du Miftantbroi>e (I).
Il faut Tavouer, ce peut-itrej tant de fois relevé, est assez étrange. Fut-ce un regret de ce jugement quij
(0 Chaut UI. (2> Ihid.
plus tard dicta à Boileau les beaux vers consacrés à la mémoire de Molière dans Tépttre VU?
Le Tasse encore, on le sait, n'est pas apprécié à sa valeur. C'est, il est vrai, dans la satire neuvième que se trouve le vers, maintes fois reproché à Boileau, où il oppose le clinquant du Tasse à l'or de Virgile. Mais ce jugement n'est guère modifié dans V Art poétique (1), Boileau y signale la tristesse du sujet du Tasse. L'épi thète de triste est singulièrement appliquée à un poëme qui unit les brillants tableaux de la che- Valérie aux chaudes couleurs d'une scène orientale. Toutefois, et sans prétendre justifier Boileau, il faut convenir que les faux brillants quil veut laisser à r Italie (2), et que Voltaire lui-même, cet admirateur du Tasse, a cru devoir lui reprocher, expliquent jusqu'à un certain point les restrictions de ce goût sévère.
Boileau eût mieux fait aussi de se taire sur Miltoa qu'il ne pouvait lire, puisqu'il n'entendait pas l'anglais, et que nulle traduction française du Paradis perdu n'existait alors. Il est fâcheux encore qu'après avoir rompu le silence quand il eût été juste et sage de s'y tenir, Boileau l'ait gardé quelquefois, quand il fallait parler. On ne peut penser qu'il n'ait pas lu Dante, qu'il ne nomme pas ; mais il se pourrait que cette omission provînt de la difficulté que Boileau, ce disciple scrupuleux des anciens, éprouvait à assigner
(1) Chant m.
(3) Laissons à Tltalie
De tous ces faux brillants l'éclatante folie.
iVJrt poétique, chant I.)
BOILCAU DESPR^AUX, 629
une place à des genres peu connus de ses maîtres. Ceci même peut entrer pour une part dans la lacune absolue remarquée au sujet de la fable. Mais cela ne sufiît pas pour motiver une telle omission, bien peu rachetée par des superfluités, telles que ces genres passablement surannés du madrigal, du rondeau, du sonnet, entre autres, loué outre mesure. Comment Boileau a-t-il pu se taire sur La Fontaine dans VArt poétique, lui qui était si lié avec lui, .qui Ta mis audessus de TArioste dans sa Dissertation sur Joconde, et qui, là et ailleurs, a si bien su parler de lui (1)? « La « belle nature, disait-il, ne s'est fait sentir que dece puis que Molière et La Fontaine ont écrit. »
Il serait fort injuste de perdre de vue le temps où vivait Boileau et de juger ses idées au point de vue de nos perspectives actuelles. Mais si Ton voulait faire cette abstraction, on conviendrait qu'aujourd'hui une théorie de la poésie serait conçue dans un esprit plus large et plus philosophique. Pope, déjà, venu un peu plus tard, se distingue par plus de philosophie; il a quelque chose de plus libéral, soit dans ses épîtres, soit dans son Essai sur la critique,