‹ Poètes et névrosésChapitre 103 sur 119 · Georges Bell, Gérard de Nerval · texte numérisé non relu

Georges Bell, Gérard de Nerval

pour des terrains vagues. Dans les masures pullulaient les marchands d'oiseaux, les brocanteurs et les cabarets borgnes ; dans les terrains vagues les escamoteurs et les arracheurs de dents, les marchands d'orviétan et les tondeurs de chiens ; un peu partout les gueux à la Callot. En dépit du poste de police dont la lanterne rouge se balançait au vent, c'était une grande cour des Miracles, un lieu fait exprès pour les enfants et pour Gérard de Nerval. Celui-ci loua au Carrousel, en tiers avec Arsène Houssayeet le peintre Camille Rogier, un appartement niché dans le salon d'un vieil hôtel. Théophile Gautier vivait le jour avec eux. Ils abattirent les cloisons et se trouvèrent possesseurs d'une vaste pièce « aux boiseries tarabiscotées et ornées de rocaille, aux glaces d'un cristal louche surmontées d'impostes, aux étroites fenêtres vitrées de petits carreaux à la mode de l'autre siècle* », et donnant d'un côté sur des terrains vagues, des arbres et la grande galerie du Louvre, de l'autre sur l'impasse du Doyenné. Ils s'y organisèrent une existence inspirée du Pré-aitx-Clercs.

« Nous étions jeunes, racontait plus tard Gérard de Nerval, toujours gais, quelquefois riches. » Ces derniers mots marquent la différence essentielle entre la bohème romantique et celle de Murger. La première pouvait se permettre des goûts plus raffinés. Il ne lui était pas interdit d'avoir des besoins esthétiques, et elle se piquait même de grandes exigences sous ce rapport. Les tournures minables des Schaunard et des Colline y auraient choqué les yeux, leurs expédients de besogneux auraient semblé par trop inélégants. lis étaient un certain nombre, parmi cette jeunesse de 1830 rayonnante d'esprit et de talent, qui gagnaient le

i. Théophile Gautier, Notice.

nécessaire, et n'étaient pauvres que parce qu'ils le voulaient bien, parce qu'ils aimaient mieux s'acheter des habits en velours nacarat et des bottes à l'écuyère, comme Rogier, ou des Fragonard et des meubles Renaissance, comme Gérard de Nerval, que de payer bourgeoisement leurs fournisseurs. L'argent leur brûlait les doigts — ils ne se représentaient pas des « Titans » ayant de l'ordre et faisant de bons placements, — mais ils le dépensaient en artistes. Plusieurs en ont rappelé de leur mépris pour les capitalistes; mais ce changement de mode vint trop tard pour Gérard de Nerval. Le seul héritage qu'il ait jamais fait lui tomba du ciel en 1835. Il en consacra la meilleure partie à remplir l'appartement du Doyenné de toiles de maîtres et de vieux meubles, et ne s'en repentit point dans la suite, quand la maladie le laissa dans le dénuement. Il n'eut jamais le courage de regretter quoi que ce fût des deux années du Doyenné; il n'y pouvait penser sans s'écrier : « Quels temps heureux! »

Il avait fait un musée du vieux salon aux glaces troubles. On compléta le décor en invitant des amis à repeindre les boiseries trop défraîchies. Ces amis s'appelaient Corot, Rousseau, Nanteuil, Chassériau, Châlillon, Leleux, Lorentz, Wattier. et chacun exécuta une « fresque » ou deux, « au grand effroi du propriétaire, qui considérait les peintures comme des taches ». Quand tout fut prêt, on lança des invitations pour la célèbre fête du 28 novembre 1835.

Il avait été décidé qu'elle serait costumée; c'était bien le moins chez des romantiques qui se déguisaient tous les joijrs de leur vie. Trente ans. cinquante ans après, les survivants ne songeaient encore qu'avec des éblouissements h la gaieté qui se dépensa ce soirlA en pantomimes, en parades, en sarabandes et en chansons. Les fresques tenaient lien de rafraîchissements; c'était

une idée de Gérard de Nerval. L'orchestre provenait d'une ginguette. On avait eu la charité d'inviter « tous les locataires distingués de l'impasse », y compris le commissaire de police et sa femme, parce qu'on prévoyait qu'il serait impossible de dormir cette nuit-là l)lace du Carrousel. Le commissaire de police refusa par une lettre très polie ; mais les attachés d'ambassade et les futurs conseillers ^'État se montrèrent moins farouches : — t Ils n'étaient reçus qu'à condition d'amener des femmes du monde, protégées, si elles y tenaient, par des dominos et des loups ». Ils vinrent en nombre, et il y eut des dominos dans le galop monstre qui dégringola les escaliers, balaya l'impasse, s'engouffra sous les quinconces, tournoya au clair de lune parmi les ruines de l'église et aboutit en coup de vent à un cabaret qu'on avait fait rouvrir. A sept heures du matin, on partit à pied pour aller déjeuner à Madrid. Le propriétaire, qui avait le malheur de demeurer sous le grand salon, put enfin se coucher, mais quand il vit que cela recommençait, que les soupers succédaient aux bals, les comédies aux pantomimes, il donna congé et eut un accès de désespoir en voyant ce que ses locataires appelaient avoir restauré sa maison. Les peintures des murailles furent recouvertes d'une couche de détrempe, et il y eut désormais à Paris un bourgeois de plus convaincu qu'on avait tort, selon l'expression de Théophile Gautier, de laisser circuler les romantiques sans muselière.

Lors du déblaiement de la place du Carrousel, au début du second empire, Gérard de Nerval racheta aux démolisseurs les boiseries du salon du Doyenné et fit nettoyer les tableaux, qui allèrent rejoindre dans une mansarde poussiéreuse les bibelots échappés aux accidents dont sa vie était fertile. « Où avez-vous perdu tant de belles choses? » lui demandait un jour Balzac.

« Dans les malheurs », répondit Gérard. « Les malheurs j> lui arrivaient dans l'état de rêve où son moi mystique menait silencieusement une existence qui était de plus en plus la seule vraie à ses yeux. De plus en plus aussi, celle dont nous venons de dire les excentricités n'était, dans sa pensée, qu'un décor; il fallait, pour s'y tromper, ignoi'er que le monde extérieur est une vaine apparence; mais presque tous les hommes en sont là, et il est alors impossible de se faire comprendre d'eux. Gérard de Nerval en faisait tous les jours l'expérience; ses commensaux ne s apercevaient pas qu'il était continuellement absent, alors même que son corps était au milieu d'eux.

Il était d'usage entre romantiques de croire à tout ce qu'avait cru le moyen âge. Quand on ne le pouvait absolument pas, on tâchait au moins d'en avoir l'air et de parler sérieusement des gnomes ou des vertus cachées des spécifiques. Gérard de Nerval était de ceux qui croyaient réellement au monde et aux sciences occultes. Personne n'avait en eux une foi aussi sincère. Il nétait jamais à court de légendes où les forces secrètes de la nature obéissent à des volontés mystérieuses, et il les murmurait avec des accents d'une persuasion irrésistible. « Tous nous y avons cru, dit un contemporain, ne fût-ce qu'un instant, quand Gérard de Nerval nous en parlait. Il avait dans la voix des inflexions si douces quon se prenait à l'écouter comme on écoute un chant. Tous ceux qui ont entendu cette voix ne l'oublieront jamais '. » Pendant longtemps, cet

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