‹ Poètes et névrosésChapitre 15 sur 119 · y\illol)io;/i tiphy · texte numérisé non relu

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faux qu'on ne puisse penser qu'avec des mots. Au temps voulu, il sortit de cette graine spirituelle une conception du monde occulte qui devint la clef de voûte de la partie mystique et poétique de son œuvre. — Faut-il prendre au pied de la lettre les souvenirs d'enfance de Quincey? Je n'oserais en répondre. Il est certain seulement, par les témoignages de son entourage, qu'il fut une façon de petit prodige, philosophant dès le berceau.

Ce n'était pas tout que d'avoir recréé l'univers par un effort d'imagination. Que s'y passait-il, dans cet univers? Y était-on bon ou méchant? Le petit Thomas ne savait trop qu'en croire. Une servante lui avait révélé l'existence de la violence et les dangers qui menacent le faible en brutalisant une autre petite sœur à la veille de mourir aussi. Cette première échappée sur la vie réelle l'avait transi d'horreur; il baissait involontairement les yeux devant la créature qui avait tué sa confiance enfantine dans l'universelle bonté.

D'autre part, ses livres contenaient des traits d'héroïsme et de générosité qui le transportaient d'admiration. Il avait même éprouvé, au cours d'une de ses lectures, la divine sensation du « sublime moral ». et la page avait « flamboyé devant ses yeux comme un phare puissant ». Où était la vérité? Il ne la découvrit que dans sa huitième année, au sortir de sa thébaïde. Son frère aîné, celui qui voulait marcher au plafond la tète en bas, vivait encore, mais on l'élevait au loin. Une raison quelconque l'ayant ramené au logis, sa mère l'envoya passer ses journées chez un pasteur des environs et lui adjoignit Thomas, le sage et timide Thomas, « pas plus fort qu'une mouche », disait son aîné avec mépris, et sans plus de défense. Ce fut une brusque initiation aux côtés actifs de la nature

humaine. Le irère était un forcené batailleur, qui ameuta contre eux tous les gamins du pays et obligea l'infortuné Thomas à être son « corps d'armée ». Pendant que le « général en chef » accomplissait des prouesses et se décernait des ordres du jour louangeurs, ses troupes recevaient d'abominables raclées, dont elles ne lui gardèrent pas rancune. Plus tard, à la réflexion, Ouincey se disait qu'il serait mort de langueur sans cette violente diversion, qui se prolongea plus de trois ans, à ses éternelles spéculations métaphysiques. Il était à présent trop préoccupé le soir de la sortie du lendemain matin, et le matin de la rentrée du soir, pour s'abandonner à ses rêveries, et ce fut en effet très sain pour lui.

Thomas, cependant, n'aurait pas été Thomas, s'il n'avait jamais profité de ses premières incursions dans le vaste monde pour ratiociner sur ce qu'il observait. Ce fut en rôdant dans la maison du pasteur, M. S***, qu'il plongea les yeux dans les abîmes de douleur dont il commençait à soupçonner l'existence sur cette terre. M. S*" avait deux tilles jumelles, sourdes, scrofuleuses, monstrueuses et passant pour idiotes. Elles trébuchaient en marchant et entr'ouvraient à peine des yeux rouges et clignotants. Leur mère les haïssait et les cachait au fond du logis, où elles étaient assujetties à des travaux serviles et pénibles. Le petit Quincey, qui ne comptait pas- encore et avait ses entrées partout, arriva jusqu'aux jumelles, fut frappé de leur morne tristesse, et employa à pénétrer leur pensée le don particulier qu'il avait reçu « de lire l'obscur et le silencieux ». Le drame quil déchilTra fut une autre développante, celle de toutes, peut-être, qui agit le plus fortement sur sa sensibilité.

Les jumelles n'étaient pas ass(.'Z idiotes pour ne pas souffrir dans leur âme imparfaite. lîUes sentaient

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même vivement, quoi qu'en dit leur mère pour se justifier à ses propres yeux. Ouincey vit leur figure disgraciée s'illuminer à un sourire affectueux, à un geste caressant, « comme à un message de Dieu leur disant tout bas : — Vous n'êtes pas oubliées ». Il surprit leur terreur et leur muet désespoir au seul son de la voix maternelle. Un jour, elles s'étaient assises pour prendre un peu de repos. Un appel irrité les fit tressauter. Elles se levèrent vivement, se tendirent les bras en même temps, s'embrassèrent sans mot dire, puis dénouèrent leurs bras et se séparèrent, chacune trébuchant vers sa tâche. Quelques jours plus tard toutes deux moururent, et le petit Thomas comprit qu'il ne fallait pas en avoir de chagrin; mais il se demanda, et il s'est toujours demandé depuis, pourquoi il y a des parias dans le monde. Il entendait par cette expression les êtres pour lesquels ne luit jamais aucune lueur despérance, les déshérités et les méprisés, les races maudites et tous ceux que la société écrase ou rejette, que leurs proches écrasent ou rejettent, hypocritement, en gardant des apparences devant le monde et en les traitant par derrière comme on traitait les juifs ou les cagots au moyen âge. Pourquoi y a-t-il des hommes qui naissent parias aussi sûrement que d'autres naissent lépreux? La question n'était pas nouvelle, et Ouincey n'y trouva pas plus de réponse que les millions d'hommes qui se l'étaient posée avant lui, mais il ne la perdit plus de vue. Le mot et l'idée de paria jouent un grand rôle dans son œuvre littéraire. 11 s'y indigne à plusieurs reprises, avec véhémence, contre ceux qui ne veulent pas voir que nous sommes entourés de parias, en Europe, au xix" siècle, et qui refusent d'admettre, comme la mère des deux pauvres unielles, que les déshérités et les méprisés sentent le mal qu'on leur fait. « Je suis confondu, écrivait-il, de

la colossale culpabilité et de la colossale misère du cœur humain. »

Ses études marchaient de pair avec les progrès extraordinaires de son esprit. I^ fut la gloire de la première école où sa mère l'envoya. A douze ans, il faisait des vers latins dignes des humanistes du vieux temps. A quinze, il composait des poésies lyriques en grec et avait retrouvé dans Démosthène «t les véritables lois de la rhétorique », sur lesquelles « les modernes n'ont écrit que des- sottises ». L'un de ses professeurs disait un jour à un étranger : « Ce gaminlà haranguerait une foule athénienne plus facilement que vous et moi une foule anglaise », C'était peut-être vrai. Quincey parlait grec couramment, sur n'importe quel sujet,^ connu ou non des anciens. Il avait pris l'habitude de se lire à lui-même les journaux anglais en grec, tous les matins, et il avait acquis à cet exercice « une adresse surnaturelle » pour fabriquer des périphrases et découvrir des équivalents.

Il possédait la littérature anglaise sur le bout du doigt, même les très vieux auteurs, même ceux que personne ne lit, même les livres introuvables qu'on ne déniche que par une grâce d'état. Passionné pour la poésie de son pays, il aimait à rappeler plus tard qu'il avait salué sa renaissance moderne dès la preiuière aurore et voué un culte aux Lakistes à une épocpie où le public les ignorait et où la critique n'avait pas de mots assez durs pour Wordsworth et Coleridge. « On les vilipendait, dit-il. J'ai été en avance de trente années sur mon temps, et j'en suis justement lier. »

Une mémoire alerte et impeccable tenait ce savoir immense à son service, et faisait de ce pâle petit écolier un oi)jet de curiosité pour ceux qui l'approchaient. La maturité de son esprit était un autre sujet iTélialiissenieiil pour les étrangers. Personne ne s'avisait de

le traiter en enfant. Le^ hommes graves lui parlaient sur un pied d'égalité et des lettrés se remettaient à son école. Il forma ainsi des amitiés charmantes, une, entre autres, avec un clerr/yman qui avait soixante ans de plus que lui et vivait en sage loin des vaines agitations du monde. Son presbytère, situé au cœur de Manchester, était néanmoins la maison du silence. Les bruits du dehors expiraient au pied de ses murailles enchantées. Les domestiques marchaient à pas étouffés, comme avec des chaussons. Des vitraux adoucissaient la lumière, et du fond de cette paix, de cette solitude, le vieux clergyman travaillait avec ardeur à convertir l'Angleterre au swedenborgianisme, sans que Ouincey ait jamais pu comprendre comment ses supérieurs ne disaient rien et laissaient faire. Sentant venir la mort, le vieillard se mit en devoir de rompre les liens terrestres de son âme, représentés par les classiques grecs et latins, seules et pures délices d'une vie innocente. Il les prenait l'un après l'autre, relisait une dernière fois ses passages favoris, et distribuait les chers volumes à ses amis. Se séparer de l'OcZyssf^e fut le sacrifice suprême. Un soir, seul à seul avec Ouincey, il lui dit d'un ton solennel : « Ce livre est presque le seul qui me reste de mes classiques. J'ai gardé Homère jusqu'à la fin, et VOdyssée de préférence à Vlliade. Votre favori, en grec, est Euripide; aimez tout de même Homère, nous devons tous aimer Homère. Même à mon âge, il me charmerait encore, et j'ai fait une exception en sa faveur aussi longtemps que des œuvres d'inspiration purement humaine ont eu le droit d'occuper mon temps. Mais je suis un soldat du Christ, et l'ennemi n'est pas loin. Mes yeux ont regardé aujourd'hui dans Homère pour la dernière fois et, de peur de manquer à ma résolution, je vous donne ce livre, mon dernier. » En achevant ces mots, il s'assit devant un

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orgue délicatement ouvragé, seul ornement de sa bibliothèque, et entonna un cantique '. Il faut ne pas savoir ce que c'est que d'aimer ses livres pour se représenter cette scène sans émotion.

Des intimités aussi peu naturelles ne permettent guère à un adolescent d'ignorer qu'il est différent des autres. Quincey savait qu'il avait eu trop tôt un esprit d'homme, des goûts et des sentiments d'homme. Mais il n'y pouvait rien. Il était entraîné « comme par une cataracte » vers des problèmes au-dessus de son âge, de ses forces, « de toutes les forces humaines ». C'était une fascination, un besoin âpre et maladif. On le fit voyager : il racolait partout des auditeurs, amusés d'entendre ce blanc-bec parler éloquemment sur les sujets les plus sérieux et les plus abstraits. On l'envoya en visite dans des châteaux : il communiqua sa fièvre de savoir aux belles dames, qui se mirent à apprendre le grec, riiébreu et la théologie sous sa direction. On Id mena à une grande fête oîi était la cour d'Angleterre : il ébaucha séance tenante une philosophie de la danse, « la forme la plus grandiose de tristesse passionnée > que l'homme ait inventée, et un éreinlement (lu rire, compagnon louche du bas comique et des plaisirs vulgaires.

Il n'y avait rien à faire que de se résigner à avoir un enfant prodige, et de l'envoyer le plus tôt possible, selon son désir, à l'Université d'OxI'urd. C'était très simple, et ce fut pourtant l'origine de tous ses .malheurs.

) . A Manchester Swedenhorgian.

M. de Ouiacey père avait designé quatre tuteurs pour veiller sur ses enfants. L'un d'eux était un banquier, ami de l'ordre et de l'économie, qui crut faire un coup de maître en plaçant Thomas, à quinze ans et précoce comme on l'a vu, dans une école de Manchester dont le maître en savait beaucoup moins que lui, mais où trois ans de séjour assuraient aux élèves brillants une demi-bourse à l'université d'Oxford. Le jeune Quincey n'avait aucun besoin de cette combinaison; sa famille était riche. En vain il supplia. En vain il appela sa mère à son secours, lui remontrant qu'il ne pouvait plus redevenir petit écolier, faire de petits devoirs et n'entendre que des conversations de collégiens dont il avait la nausée d'avance. Mme de Quincey ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre. Elle laissa faire, et il en résulta qu'un beau matirf du mois de juillet 1802, son fils s'enfuit de Manchester, affolé par une existence imbécile. Il avait un volume d'Euripide dans une poche, des poésies anglaises dans l'autre.

Il jugea de son devoir d'aller avant tout rassurer sa mère, qui n'habitait plus le pays; elle s'était établie près de Chester. Ce n'était pas, dit-il amèrement, qu'il se flattât « d'être l'objet d'un intérêt particulier de sa part », mais sa disparition pouvait lui causer des embarras. L'entrevue fut mauvaise pour l'un et pour l'autre. Mme de Quincey fit au fugitif l'accueil glacial dû à un grand criminel et attendit ses explications en silence. Assis en face- d'elle dans une chambre qu'il n'oublia jamais, il se taisait aussi, accablé par la certitude qu'elle ne comprendrait pas. Il se disait que sa

mère l'absoudrait avec transport .si elle pouvait se représenter, Fespace d'une demi-minute, ce qu'il avait souffert dans les derniers mois, par quels accès de désespoir il était passé, par quelles crises douloureuses, physiques aussi bien que morales. Mais où trouver des mots pour émouvoir cette statue, pour expliquer à cette incarnation de la règle et des convenances qu'il y a des cas oîi il faut sauter par la fenêtre si la porte est fermée? Les paroles expiraient sur ses lèvres. Il en sentait l'inutilité et courbait la tète devant « V Incommunicable », auteur mystérieux et ignoré d'un nombre effroyable de malentendus sans remèdes. C'est lui qui rend les enfants étrangers aux parents, qui dresse des murailles entre les âmes et les. cœurs des époux. « S'il y a dans ce monde, écrivait Ouincey dix-neuf ans après, un mal pour lequel il ne soit pas de soulagement, c'est ce poids sur le cœur qui vient de Y Incommunicable. Qu'il paraisse un nouveau sphinx, proposant une autre énigme à l'homme, lui disant : « Quel est le seul fardeau trop lourd pour l'àme humaine? je lui répondrai sans hésitation : « C'est le fardeau de r Incommunicable ». Un dernier effort pour articuler au moins une parole ne produisit quiin soupir, et il renonça : à quoi bon, puisqu'elle ne comprendrait pas '?

-La pension de Manchester lui avait fait un mal sans remède. Un milieu par trop antipathique, l'excès d'ennui et de découragement joint à une privation al)Solu6, contre nature, d'air et d'exercice, avaient développé les germes de bizarrerie qui sommeillaient dans cet adolescent trop inlellectuel. Ils éclateront bientôt à tous les yeux et décidèrent de son av<Miii'. Au sortir do in maison maternelle, Quincey était allé

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