‹ Poètes et névrosésChapitre 3 sur 119 · Henri Heine, De l'Allemagne · texte numérisé non relu

Henri Heine, De l'Allemagne

leur fallait. Hoffmann aurait cru déroger en s'intéressant aux affaires publiques. « Quel artiste, disait-il, s'est jamais soucié de la politique"? » L'arrivée d'une armée russe charma sa badauderie, et son bonheur fut au comble quand les Français eurent remplacé les Russes, parce qu'il n'allait plus à son bureau : il n'y avait plus d'administration prussienne. Les employés se partagèrent la caisse pour l'empêcher de tomber aux mains de l'ennemi, et Hoffmann mangea sa part en bonne compagnie, dans un cabaret d'où l'on apercevait chaque matin Napoléon à la parade.

Lorsque tout l'ut mangé, et bu, il revint à Berlin et se résolut à mener la vie d'artiste, puisque les circonstances l'avaient débarrassé de sa situation. Il mit une annonce dans un journal pour demander une place de chef d'orchestre, et il en trouva une. C'était à Bambcrg. Hoffmann arriva tout à point pour assister à l'agonie et à la faillite du théâtre, mais il n'en fut point découragé. Il avait la foi, il avait l'entliousiasme, il était décidé à « vivre la poésie », et il la vécut pendant huit ans, si c'est vraiment « se soulever audessus des vulgarités et des misérables j5etitesses de l'existerice quotidienne » que d'être compositeur à gages, machiniste, ténor, peintre de décors, architecte pour trucs et praticaltlcs, chef d'orchestre à Bamberg, metteur en scène, et, quand tout cela ensemble ne suffisait pas pour le nourrir, professeur de piano au cachet. Les acteurs et les auteurs le tirent enrager. Il subit les caprices et les humeurs de la ]u-iina donna et de la jeune première. Il fut sifllé parce que le public le trouvait trop ridiculement petit et trop bizarre d'allures pour conduire un orchestre. Il voyagea avec sa troupe dans un attirail digne du lioman comique. e Nous remplissions neuf voitures.... Il y en avait une surtout qui me paraissait si remarquable que je ne

manquais jamais d'èlre présent pour la voir charger et décharger. Tout bien compté, il y avait là dedans : un coiffeur, deux hommes de peine, cinq (lllcs de chambre, neuf enfants, dont deux nouveau-nés et trois autres tétant encore, un perroquet jurant sans discontinuer, cinq chiens, quatre cochons d'Inde et un écureuil. » Il fut ballotté d'une ville à l'autre, au gré des hasards de la guerre, jouant pour les Français ou les Allemands sans regarder à l'uniforme, enchanté de Napoléon quand ses soldats remplissaient la salle, furieux contre lui d'avoir donné une bataille à Dresde en pleine saison théâtrale, et découvrant alors subitement que l'empereur avait « un effroyable regard de tyran et rugissait d'une voix de lion ». Il eut quelques bons jours et beaucoup de mauvais, connut les délices des soupers de comédiennes, les dettes, les expédients, la misère noire, en vint à inscrire dans son Journal cette note de bohème : « Vendu ma vieille redingote pour avoir de quoi dîner ». Et il demeura persuadé jusqu'à son dernier soupir qu'il avait « vécu la poésie ». Heureux homme!

L'idée d'écrire lui vint dans un des mauvais jours. Il n'était pas seul à souffrir la faim. Hoffmann avait épousé une gentille Polonaise, nommée Micheline, qui doit avoir une place d'honneur au paradis des poètes, car elle ne s'est jamais impatientée contre son mari. A cause d'elle, celui-ci fit un dernier effort dans un moment d'extrême détresse. Il offrit sa collaboration au directeur de la Gazette musicale, de Leipzig, par une lettre de 1809 où il lui racontait gaiement son histoire et finissait par lui avouer « qu'en ce moment il n'était rien, qu'il n'avait rien, mais qu'il voulait tout, sans savoir précisément quoi, et que c'était précisément là ce qu'il désirait apprendre de lui. Il ajouta qu'il lui fallait une réponse prompte, vu que la faim, et surtout

celle de sa femme, lui faisait mal, et qu'il n'y avait qu'une seule chose au monde qui pût l'attrister davantage, ce serait de recevoir de l'argent qu'il n'aurait pas gagné '. »

Le directeur de la Gazette musicale était homme d'esprit. Il répondit à ce correspondant original qu'il l'engageait à lui écrire un conte dont le héros serait un musicien plein de belles idées, mais aux trois quarts fou et tant soit peu grotesque. Le conte ne fut pas écrit; néanmoins le conseil ne fut pas perdu. Il poussait Hoffmann du côté où il penchait. La mode du jour l'avait disposé à chercher ses sujets dans le monde des malades et du mystère, et les progrès de l'alcoolisme ne lui rendaient que trop facile de se représenter des personnages singuliers, faisant des actions de rêve.

Le romantisme allemand était devenu morbide sous riniluence de Tiecket des Schlegel. Henri Heine appelait les écrivains de leur école des « troubadours somnambules », et le nom était bien trouvé. Tieck et les Schlegel, en opposition à l'esprit cosmopolite de Gœthe, avaient excité l'Allemagne à se replier sur elle-même et à ne demander qu'à son passé les éléments d'un renouvellement poétique. On ne voulait plus d'influences étrangères, de peur de retomber encore dans les imitations. On se retourna vers le moyen âge germanique, et ce fut alors une débauche de mysticisme et de fantastique. En même temps, l'ironie devenait le mot d'ordre du romantisme, pour des raisons subtiles qu'un des esfliéfieiens les plus distingués du parti, le piiilosophe Solger. a expliquées ingénieusement, sinon avec clarté. S'inspirant de la tliéorie platonicienne des Idées. Solger fait jaillir

l.llilzig, Iradiiclion Loùvc-Veimars.

rironie du contraste douloureux entre l'Idée et les formes périssables, éphémères, sous lesquelles elle se manifeste sur la terre. Le parfait n'apparaît à nos yeux qu'en cessant d'être parfait; il n'existe pour nous qu'en s'anéantissant, et, par une conséquence naturelle, « le my.sticisme engendre l'ironie quand il abaisse ses regards vers la réalité ».

Hoffmann n'avait pas besoin qu'on lui recommandai ' l'ironie. Il aurait plutôt eu besoin qu'on lui apprît à parler quelquefois sérieusement. Il se fait dire, dans un de ses contes, par un interlocuteur imaginaire : « Je t'en supplie, pas de ta maudite humour, ça me coupe la respiration ». Telle de ses lettres, sans parler de ses ouvrages, vous coupe, en effet, la respiration, par exemple quand il fait part à un ami de la mort d'un oncle qu'il aimait tendrement (ce n'était pas l'oncle Otto) dans les termes que voici : « L'oncle de Berlin est devenu, comme dit Mercutio, un homme tranquille; il est mort.... »

Le fantastique le séduisait à l'égal de l'ironie, parce qu'il y était aussi dans son élément, grâce à son système d'entraînement par le vin. Il y avait une dizaine d'années qu'il se « montait » presque tous les jours, et il en était arrivé à voir des scènes irréelles qu'il n'avait plus qu'à raconter. C'était désormais un alcoolique. A la vérité, tous les alcooliques ne sont pas sujets à des hallucinations, dans les premiers temps du moins : « Si les illusions, dit le docteur Magnan, sont fréquentes dans l'ivresse, les hallucinations, au contraire, sont rares; certains auteurs... n'en font pas mention; d'autres, au contraire, attribuant à l'ivresse des symptômes qui appartiennent à une autre phase de l'alcoolisme, signalent non seulement des hallucinations, mais encore des idées de suicide sous l'influence des hallucinations, des impulsions mania-

ques, etc. Ce n'est plus là de l'ivresse, mais bien des accidents aigus soit chez des individus adonnés depuis longtemps aux excès de boissons, atteints conséquemment de délire alcoolique, soit chez des individus à prédisposition spéciale, chez lesquels l'alcool ne vient agir quà titre d'excitant ^ j>

Hoffmann appartenait à la classe des « individus à prédisposition spéciale ». Mal équilibré, il avait été voué dès le berceau aux troubles nerveux. Les hallucinations ne se firent donc pas attendre. Deux ou trois ans après avoir commencé à boire un peu trop, il écrivait dans son Journal : « Hier soir, tous les nerfs excités par le vin épicé. Léger accès de pensées de mort. Fantômes. »

Les troubles sensoriels suivaient chez lui la marche classique. D'après le savant déjà cité, « on observe une gradation successive et dans l'intensité des phénomènes et dans leur mode d'évolution. L'on passe du simple trouble fonctionnel à l'illusion, de celle-ci à l'hallucination confuse d'abord, unique, puis multiple et devenant peu à peu hallucination nette, précise, distincte, s'imposant, en un mot, comme la réalité. » Le moment où Ion s'endort est particulièrement favorable « à l'éclosion des troubles hallucinatoires ».

Chaque mot de ce qui précède s'applique à HofTmann. Les soirs de sobriété relative, et justement dans « l'état intermédiaire à la veille et au sommeil », il éprouvait une perversion générale des sens. Ce n'était plus seulement, comme chez Alfred de Musset et d'autres poètes nerveux, le phénomène de l'audition colorée qui, en lui-même, n'a rien de morbide. Hoffmann entendait Jes couleurs ou les odeurs, cl réciproquement il voyait les sons. « Dans l'état de délire qui précède

1, De l'Alcoolisme.

le sommeil, disait-il, et surtout quand j'ai entendu beaucoup de musique, il se produit chez moi une confusion entre les couleurs, les sons et les parfums. C'est comme si les uns et les autres naissaient mystérieusement tous ensemble d'un même rayon de lumière et s'unissaient ensuite pour former un concert merveilleux. — Le parfum de l'œillet rouge foncé agit sur moi avec une puissance extraordinaire et magique. Je tombe involontairement dans un état de rêve, et j'entends alors, comme dans un grand éloignement, les sons d'un cor s'enfler et s'affaiblir tour à tour. »

Après des séries de séances trop prolongées au cabaret, les Imllucinations se précisaient. Hitzig et d'autres amis étaient venus le soigner, à Varsovie, pendant une « fièvre nerveuse » assez grave, résultat de plusieurs mois de désordres. Hoffmann, très agité, très irritable, se plaignait sans discontinuer « des souffrances que Ini infligeaient ses gardes-malades, qu'il prenait pour des instruments de musique, — Aujourd'hui, la flûte m'a cruellement tourmenté, s'écriait-il, désignant par là un ami qui parlait très bas et dont la voix avait quelque chose de langoureux. Ou bien : — Toute l'après-midi, cet insupportable basson m'a fait souffrir le martyre ; il manquait toujours sa rentrée, ou bien il était en retard. — Le basson était *", qui avait une grosse voix de basse *. »

Les hallucinations des alcooliques sont presque toujours « iiénibles. désagréables, agressives ». Ici encore, Hoffmann n'échappa point à la règle commune ; cependant, il n'a jamais eu les visions terrifiantes des malheureux qui se croient entourés d'assassins, de bêles féroces ou immondes, qui voient couler du sang

i. Biographifc de HiLzig.

et entendent des cris d'angoisse. Les siennes étaient relativement douces. Tantôt il lui semblait « répandre dans l'obscurité une lueur phosphorescente * ». Tantôt, dans un salon très éclairé et plein de monde, il apercevait un gnome sortant du parquet, et refusait avec humeur d'admettre que les autres personnes ne vissent rien. Il lui arrivait quelquefois d'être entouré de spectres et de figures grimaçantes, en particulier la nuit, lorsqu'il était seul, assis à sa table de travail. Ses contes fantastiques se vivaient alors autour de lui avec tafit de réalisme, que l'effroi le prenait et qu'il allait réveiller sa femme. La patiente Micheline se levait, tirait son tricot, et s'asseyait auprès de son mari pour le rassurer.

Les seules hallucinations vraiment cruelles lui venaient de la crainte de la folie, qui l'avait poursuivi dt^puis qu'il était en âge de penser : « Pourquoi, écrivail-il, pensé-jc si souvent à la folie, endormi ou éveillé?

— Je me figure que les purgations intellectuelles peuvent agir comme une saignée. » Nous devons probablement à cette idée bizarre les nombreux détraqués (|ue l'on rencontre dans ses récits. Chaque fou qu'il a piojetait de son monde intérieur au dehors », selon ses expressions, équivalait à une « purgation intellectuelle ». Mais il avait beau lutter, l'obsession ne le quittait pas. Il l'a dépeinte avec un accent de terreur qui inspire la compassion : « Vous ne la reconnaissez pas? — Vous ne la reconnaissez pas? — Hegardez-la; elle saisit mon cœur avec des griffes de feu! — Elle prend toutes sortes de déguisements grotesques — en chasseur noir — en chef d'orchestre — en charlatan

— en ricco mcrcanlc. — Klle frappe les cordes du piano avec les moiichotles, pour urmipèclier de jouer! —

i. LcUre à Ilil/ig, du 20 avril isOl.

Kreisler! — Kreislcr! — Garde à toi! — Le vois-tu te guetter, le spectre pâle aux yeux rouges étincelants? Le vois-tu sortir ses griffes de squelette de dessous ses haillons pour te saisir, en secouant sa couronne de paille sur son crâne chauve et poli? — C'est la démence! — Tiens-toi ferme, Jean! — Comme tu me secoues, spectre irrité!... Comment fuir?... Laissemoi ' ! B

D'après tout ce qui précède, la voie littéraire de Hoffmann était tracée au moment où il commença à écrire. Il ne pouvait guère faire que ce qu'il a fait.

Son œuvre est considérable. Elle forme . douze volumes compacts, bien qu'on n'ait point recueilli les nombreux articles de critique musicale qui ne furent pour lui qu'un gagne-pain et qui n'offriraient d'intérêt — s'ils en offraient — qu'aux historiens de la musique. Parmi les ouvrages admis dans « l'édition complète », quelques-uns, où l'influence de Jean-Paul Richter est sensible dans le tour d'esprit et dans le style, ont été composés à la louange et en l'honneur de la déesse Ironie, prônée par les Schlegel. « Il aimait sur toutes choses, disait Hoffmann de lui-même, ce badinage qui naît d'une intuition profonde de l'être.... Mais vous êtes des gens sérieux et distingués, et vous n'aimez pas la plaisanterie. » Un ou deux des douze volumes excusent en vérité les « gens sérieux et distingués » d'avoir boudé certaines plaisanteries d'Hoffmann. On

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