‹ Poètes et névrosésChapitre 38 sur 119 · Œuvres complètes : Suspiria de profundis Dreaming · texte numérisé non relu

Œuvres complètes : Suspiria de profundis Dreaming

détruites par accident. Des hallucinations de l'ouïe s'étaient jointes à celles de la vue. Il entendait les cris d'agonie des ouragans de victimes emportés furieusement à travers ses rêves, et les profonds soupirs de la pauvre Anne, d'Oxford-Street, dont le visage navré le hantait, lui « brisant le cœur ». Une nouvelle tentative amenait une nouvelle défaite, et l'on sétonnerait qu'il ait tenu bon, même sous le puissant stimulant dé la peur, s'il ne nous avait confié les joies intenses que lui valait, en dépit de tout, chaque nouvelle bataille. Sa forte intelligence secouait aussitôt sa torpeur, en partie du moins. Elle revivait, et le spectre delidiotie reculait II écrivait à un ami pendant l'un de ces bienheureux réveils : « Je vous jure qu'en ce moment, j'ai plus d'idées en une heure, que je n'en ai dans toute une année sous le règne de l'opium. C'est une véritable inondation. On dirait que toutes les idées qui avaient été gelées depuis dix ans par l'opium ont fondu à la fois, comme les paroles de la légende. Telle est mon impatience, qu'il m'en échappe cinquante, pour une que je réussis à attraper et à fixer survie papier. » Pouvoir penser, travailler, quand on y avait presque renoncé après de si hautes ambitions, cela vous soutient un homme et le ferait passer à travers le feu.

Ses malheurs venaient aussi à son secours. Il eut un allié efficace, sinon bienvenu, dans la misère inslallée à son foyer. Quand il eut des dettes partout, plus de crédit et pas un sol, il fallut bien ménager l'opium, bon gré mal gré.

Il finit ainsi, contre toute attente, par remonter caliin-calia une partie de la pente. Pourquoi telle reclmte fut moins prompte, telle autre moins jirofonde, nous l'ignorons. Nous savons seulement qu'en IS-M il avait retrouvé des éclairs de lucidité dont il profita

pour prendre la plume. Les débuts furent pénibles au delà de toute expression. 11 ne pouvait travailler qu'à bâtons rompus, et moyennant un supplément d'opium qu'il « payait ensuite chèrement ». La crise apaisée, il fallait saisir au vol le nouveau répit. A regarder ce malheureux se débattre ainsi, on finit par être soi-même sous une impression de cauchemar, et c'est avec soulagement qu'on voit poindre l'aurore de sa demi-délivrance. Par morceaux, par débris plutôt, Quincey commençait à produire; jouissance aiguë, mêlée toutefois d'abondantes aftiertumes, car il plaçait les lettres trop haut pour ne pas abhorrer la pensée d'en faire un métier, et il se savait condamné, de par son désordre et ses fautes, à n'en faire jamais que par métier. Il lui échappe çà et là des mots douloureux sur sa « malheureuse vie, odieuse à son cœur, de besognes littéraires ». Ces besognes détestées l'obligeaient en outre à se rendre compte des ravages accomplis par l'opium dans ses facultés mentales, et c'était une triste vérification, rappelant la Revue nocturne du poète allemand, où l'ombre du grand empereur passe en revue les ombres de la grande armée. L'ombre du génie de Quincey passait la revue des dons qui avaient promis à l'Angleterre un grand écrivain, et les plus beaux n'étaient désormais que des ombres.

Son intelligence était devenue incapable d'efforts suivis. D'après Quincey, observateur curieux et attentif des autres mangeurs d'opium aussi bien que de luimême, il n'y a pa!^ d'effet plus certain. Coleridge en eut sa carrière interrompue, presque brisée. Quincey analyse les raisons de cette impuissance avec beaucoup de netteté, pour les avoir souvent éprouvées. L'intelli. gence est débilitée. Elle est pour ainsi dire molle, et dans un état de continuelle torpeur. On peut la ranimer pour quelques heures en prenant un peu d'opium,

mais ce n'est pas une activité normale et régulière; ce sont des espèces « d'efforts spasmodiques et irréguliers », qui laissent le cerveau épuisé, hors de service pour un temps plus ou moins long. On conçoit l'extrême difficulté de mener à bonne fin une œuvre de longue haleine dans de pareilles conditions : « Tous les mangeurs d'opium ont l'infirmité de ne jamais finir un travail ». Chez tous, l'infirmité est aggravée par un invincible et bizarre dégoût pour ce qu'ils viennent d'écrire ou seulement de penser. Il suffit qu'un sujet quelconque ait occupé leur esprit, pour qu'il leur inspire tout d'un coup, sans aucun autre motif, « une horreur puissante,... un dégoût puissant ». A la mort de Quincey, on trouva des centaines de lettres qu'il n'avait jamais pu prendre sur lui de finir. Coleridge, plus gangrené encore, lui confiait qu'un sujet dont il avait simplement causé était un sujet perdu : il y avait désormais une barrière insurmontable entre lui et la page à écrire *.

Une autre lacune, qui se produit également, à la longue, chez tous les mangeurs d'opium, achève de leur rendre impossible d'élever leur i monument », celui auquel ils avaient droit de par leur génie, grand ou petit. I La faculté du jugement, dit Quincey de luimême — et ses paroles s'appliquent également à Coleridge, — était cruellement entamée, parfois même complètement abolie, à l'égard de tout ce que j'avais écrit depuis peu de temps.... C'était cette impuissance enfantine, ou paralysie sénile, du jugement, qui met un homme dans la pénible impossibilité d'embrasser lensemble de ce qu'il vient de produire, de voir où cela mène. On est aussi incapable de grouper des idées

I. OEuvrcs coinpléles : Coleridtje and opium ealing. Recollée tions of Charles Lmnb, Slory o/' a Libel.

et de saisir leurs relations entre elles, qu'un ivrogne de suivre une chaîne de raisonnements '. »

Ouincey ne parle pas, en ce qui le concerne, de la reine des facultés, de la créatrice, l'imagination; mais il s'en exprime nettement au sujet de Coleridge, qui cessa très tôt, comme on sait, de iaire des vers : « Nous sommes d'opinion, dit Ouincey, que Topium tua le poète chez Coleridge. Ses tourments réduisirent pour toujours au silence « la harpe de Quantock '^ », La chose va de soi à ses yeux. Les lambeaux de prose poétique que nous a laissés Ouincey doivent donc nous remplir damers regrets, car belle et forte était l'imagination qui a pu, étant blessée à mort, donner au monde les Smpiria de profimclis.

Sa mémoire avait l'ésisté, sans être absolument intacte. On se souvient qu'elle avait été exceptionnelle de vigueur et d'ampleur, et qu'il avait passé sa première jeunesse à la charger impunément d'un immense butin. L'opium en avait affaibli certaines parties, la mémoire des notions techniques, par exemple; mais, de tout le reste, jamais Quincey n'oublia rien. Il a fait des flots de citations, en prose et en vers, en grec et en latin aussi volontiers qu'en anglais, il les a faites de souvenir la plupart du temps, faute de savoir retrouver un livre dans le désordre de son cabinet de travail, et l'on pourrait presque compter sur les doigts les endroits où il s'est trompé. Des vers lus une seule fois lui remontaient à l'esprit au bout de vingt ans, et cela jusqu'à la lîn de sa longue existence, lorsqu'il eut derrière lui près d'un demi-siècle d'opium. Cette immunité d'un coin du cerveau ne s'observe guère, paraît-il, chez les morphinomanes, qui ne sauvent du

d. Recollections of Charles Lamb.

2. Allusion à des vers de Wordsworlh où Coleridge est ainsi désigné.

naufrage pas une de leurs facultés intellectuelles. Toutes <r diminuent », et la première « qui se perd », c'est justement la mémoire : « Elle se perd de très bonne heure *, dit le docteur Pichon. Dans toutes nos observations nous avons signalé le fait à un moment de l'intoxication morphinique. Chez certains intoxiqués la mémoire disparaît tôt, chez d'autres elle subsiste assez longtemps ; mais chez tous cette faculté finit par sombrer. Dans tous les cas que nous avons pu observer, c'est un des premiers symptômes que remarque le malade. Et ce phénomène va s'accentuant avec les progrès de l'intoxication, et le morphinomane lui-même remarque bien cette aggravation. »

Il nous reste à dire la plus cruelle de toutes les pertes qu'il avait subies. La volonté s'était réveillée, mais elle n'était pas guérie et ne le fut jamais. Ce n'était plus le paralytique supplicié par l'angoisse, « qui voit entrer les assassins de ceux qu'il aime et ne peut faire un mouvement pour les secourir » ; c'était l'infirme qui fait deux pas avec des béquilles, n'en fera jamais trois et se sent incurable. Lui-même, et je ne sais rien au monde de plus humiliant, de plus désolant pour un honnête homme, — lui-même n'était plus qu'un malade, celui qui a le droit de renier en partie la responsabilité de ses actes, de réclamer aux lois et aux hommes un peu d'indulgence, parce qu'il n'est plus maître de lui. L'opium et la morphine marchent ici la main dans la main, i L'inertie morale, dit encore le docteur Pichon, forme... le fond du caractère chez le morphinique, et c'est à cette inertie qu'il doit de se laisser dominer par ses mauvais instincts, de ne pas résister à une mauvaise incitation de son esprit, alors

1. Je dois dire que, d'apri's le D' Bail, la mémoire, an ron- Iraire, ne sérail pas « sériciiscmeiit alTcclée ». Voir la Mnrpliinumanic (1885).

qu'à l'état sain, son bon sens normal se fût immédiatement révolté. Ainsi donc, le premier fait qui ressort de cette inertie chez le morphinomane, c'est une diminution du libre arbitre en rapport avec le degré d'intoxication, et par là même une diminution de responsabilité. I On entendbien qu'il ne s'agit pas ici de philosophie. Le docteur Pichon s'adresse aux médecins légistes et emploie les mots dans le sens pratique, si j"ose ainsi parler, où les prendrait un tribunal. Le docteur Bail renchérit sur lui quand il écrit : « L'état normal des morphinomanes peut s'exprimer en quelques mots : c'est une paralysie de la volonté, un engourdissement du moi' ». Un peu plus loin, le docteur Bail emploie l'expression « amoindrissement du moi >. Elle s'applique parfaitement à Quincey, qui avait fini par ne plus avoir de personnalité et devenir le jouet, risible et piteux, de ses instincts et de ses impulsions.

En résumé; il était devenu impropre à l'action, dans les grandes ou les petites choses, qu'il s'agît de repenser le système de Kant ou de mettre des souliers. 11 était énervé, dans le vrai sens du mot. Coleridge, en proie au même mal, ne valait pas mieux. Quincey le raille doucement de son penchant invincible à la « procrastination ». « C'était, dit-il, l'un des traits caractéristiques de sa vie quotidienne. Quand on le connaissait, il ne venait pas à l'esprit de compter sur un rendez-vous ou un engagement quelconque de Coleridge. Ses intentions avaient beau être invariablement honnêtes, personne n'attachait la moindre importance à ses promesses. Ceux qui l'avaient invité à dîner... allaient le chercher ou y envoyaient quelqu'un. Quant aux lettres, à moins que l'adresse ne fût d'une main de femme la recommandant à son estime et à son cœur,

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