Piclion, loc. cil
ombre, qui dormait les yeux ouverts tout du long du jour, c Pauvre petit! disait Carlyle, touché de son apparence faible et misérable. C'est un innocent, et rien ne serait plus facile que de l'effacer d'un coup d'épongé. Pauvre petit Quincey! i
Vers le soir, son cerveau s'éveillait peu à peu, et l'ombre se mettait i parler bas, d'une voix dolente et harmonieuse qui « semblait venir du pays des songes », tandis que ses yeux s'emplissaient de lueurs et que son regard « plongeait dans l'invisible ». Il avait l'air, rapporte un contemporain, de lire sur la muraille d'en face ce qu'il vous disait. — Peut-être le lisait-il en effet, lui aussi, comme Hoffmann, cet autre visionnaire, il avait la sensation aiguë d'un monde à côté, aussi réel que le monde que nous connaissons tous, et ouvert à quiconque sait user des moyens de communication m'is à notre service par la nature. II disait : « La machine à rêver qui est implantée dans le cerveau humain n'y a pas été mise pour rien ». Elle n'est pas également puissante chez tous les hommes. Les uns rêvent « magnifiquement », les autres pauvrement; cela dépend des complexions. Belle ou médiocre, la faculté du rêve est le canal par lequel nous pénétrons dans l'univers invisible. Quincey se rangeait parmi les privilégiés qui ont possédé cette faculté à un degré supérieur dès le jour de leur naissance, et se vantait de l'avoir développée « presque surnaturellement » par l'opium, ce qui n'était que trop vrai. Que'n'avait-il pas rêvé, même en plein jour et en se promenant? Il en parlait volontiers. Ses récits du monde occulte, murmurés de sa voix musicale, comptaient parmi les spectacles curieux d'Edimbourg : « Il racontait, dit un témoin, de profonds mystères tirés dç sa propre expérience. C'étaient des visions qui lui étaient apparues dans des montagnes absolument solitaires. C'étaient
des événements qui illustraient, s'ils ne les prouvaient, les doctrines sur les rêves, les avertissements prophétiques, la seconde vue et le magnétisme'. >
Une tasse de café le ramenait sur terre en achevant de dissiper le sommeil. Le causeur s'animait et ravissait son auditoire. Il était incomparable, de l'avis de tous ceux qui l'ont entendu. Quincey causait en artiste, et non en bavard. Il savait écouter. 11 élevait et élargissait tous les sujets, et il s'exprimait avec une courtoisie aristocratique que ses accoutrements de mendiant romantique rendaient très frappante. Les maîtres de maison d'Edimbourg ambitionnaient tous de l'avoir à dîner; mais ce n'était point chose facile. Il ouvrait rarement les invitations; elles étaient classées parmi les correspondances qui « le rendaient malheureux ». D'ailleurs, ouvertes ou non, il était incapable d'aller à heure fixe à un endroit donné; l'opium avait aboli chez lui la notion du temps. Il fallait l'envoyer chercher. Le « pauvre petit » suivait le messager sans résistance, sinon de bon cœur, et les invités avaient un double régal. Celui des yeux, premièrement. Voici dans quel appareil Quincey parut un soir à un dîner de cérémonie : « Il portait un paletot en grosse étoffe à longs poils, râpé, troué, et boutonné jusqu'au menton. Au cou, un mouchoir de couleur. Aux pieds, des chaussons de lisière pleins de neige. Son pantalon — quelqu'un suggéra que son pantalon était un caleçon noirci avec de l'encre, mais il n'aurait jamais pris la peine de déguiser son caleçon 2. » Au bout de cinq minutes, personne ne pensait plus au costume de Quincey; on était tout oreilles.
Il y avait plus diiricile encore que de l'avoir : c'était
\. Memuirs of a literuvy vétéran, par il. 1*. Gillies. 2. John Ilill Burlon, loc. cil.
de ne plus l'avoir et de le faire repartir. L'inquiétude qui pousse l'homme à changer de place sans raison lui paraissait monstrueuse : elle tue le rêve. Quand Thomas de Ouincey se trouvait bien quelque part, il y restait, sourd à toutes les insinuations. On n"avait d'autre ressource que de l'attirer par ruse et adresse à la porte de la rue, où ses instincts de noctambule devenaient le salut. L'obscurité le fascinait. Il s'y élançait, et ne reparaissait chez lui que le lendemain. Nul n'a jamais su où il allait dans l'intervalle. Les paysans des environs d'Edimbourg prétendaient qu'il se promenait la nuit dans les bois avec une lanterne. On savait par luimême qu'il aimait à coucher à la belle étoile; il s'élevait fréquemment, avec chaleur et amertume, contre la * barbarie » et la « brutalité » de la loi anglaise, qui assimile les dormeurs en plein air à des vagabonds. Après une nuit passée dans un sillon, le petit garçon d'un de ses amis demanda deux sous à son père pour ce pauvre bonhomme plein d'herbe et de terre.
Il ne manquait pas de gens qui s'estimaient trop heureux de le garder, et non pas seulement pour s'en amuser ; on l'aimait. Ouincey restait chez eux plusieurs jours ou quelques mois, selon les circonstances, puis il disparaissait comme il était venu, sans l'avoir projeté ni savoir pourquoi. C'était le plus doux et le plus poli des commensaux, mais non le moins embarrassant. A peine osait-on le perdre de vue. Il dévastait à présent les bibliothèques, lui, Thomas de Quincey, jadis impitoyable pour Wordsworth parce qu'il avait coupé un livre avec le couteau du beurre. Il arrachait dans une édition princeps le chapitre dont il avait besoin. Il écrivait ses articles sur les marges d'un livre de luxe. Il mettait une reliure de prix dans sa cuvette. L'opium en avait fait un Vandale, un monstre, à l'égard des livres, qu'il avait tant aimés. Un bibliophile lui avait
prudemment dissimulé sa bibliothèque : « Au point du jour, un cri de triomphe : Eurêka! m'appelle dans sa chambre. Un instinct infaillible l'avait conduit droit aux livres, dont il avait déjà formé un amoncellement autour de lui. Le mieux relié de mes in-quarto gisait à terre sur un objet de literie, devant Quincey à plat ventre et en chemise.... Il venait de découvrir un anachronisme très remarquable.... La scène que j'avais sous les yeux me rappelait la Tentation de saint Antoine dans les toiles des maîtres hollandais *. »
Il mettait continuellement le feu en travaillant, au beau milieu de la nuit. C'était encore la faute de l'opium, qui lui causait de brusques sommeils. 11 tombait le nez sur sa chandelle et la renversait. Tant mieux s'il l'éteignait du coup, sinon elle allumait « la neige ». Cela le réveillait, et son premier soin était de fermer sa porte à double tour, de peur qu'on n'eût l'idée d'éteindre le feu avec de l'eau : tout plutôt que de laisser mouiller ses papiers ! Il étouffait l'incendie avec sa garde-robe, quitte à avouer le lendemain qu'il ne pouvait pas quitter sa chambre faute de culottes.
Il commandait à la cuisine, sous prétexte que son estomac exigeait une nourriture spéciale, et il n'y avait pas de lin aux complications domestiques qui en résultaient. Une maîtresse de maison nous a conservé l'un des discours qu'il avait prononcés avec solennité devant ses casseroles : « Vu la dyspepsie qui afflige mon système et la possibilité de quelque trouble additionnel dans mon estomac, il se produirait des conséquences désastreuses incalculables, de nature à augmenter mon irritation nerveuse et à m'en>pècher de vaquer à des affaires d'une importance capitale, si vous 01 bliipz de couper le mouton diagonalement,
i. Julin Hill Uurlon, loc. cit.
plutôt que longitudinalement ' ». Ce noble langage terrorisait les servantes écossaises, déjà impressionnées par sa tournure de sorcier et par les légendes qui couraient sur son compte. L'une d'elles s'attendait à le voir s'envoler par la cheminée. Une autre quitta précipitamment la maison et refusa d'y rentrer : « M. Quincey lui faisait trop peur — il avait des mots épouvantables! » Il arrivait quelquefois qu'il les subjuguait : tt Ahi monsieur, s'écriait l'une de ces gothons, vous êtes un grand homme, un très grand homme; personne ne vous comprend ! » Les hôtes étaient perdus quand la cuisinière le prenait en affection. Quelqu'un avait prié un gourmet à dîner. On servit des tripes et du flan; c'était Quincey qui avait changé le menu à cause « de l'état de son estomac, source perpétuelle d'affliction pour lui ». On eut de la peine à apaiser l'invité ^.
Malgré toutes ces choses, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long de raconter, il n'aurait tenu qu'à lui de passer sa vie entière chez l'un ou chez l'autre. Il était de ceux qui gagnent les cœurs par un charme indéfinissable : a Jamais homme plus aimable, jamais homme doué d'autant de séduction n'a foulé cette terre. Le voir et le connaître, c'était l'aimer et le vénérer. Humble au point où cela devient un défaut, simple comme un enfant, chacun de ses actes, chacune de ses paroles respirait néanmoins la noblesse et accusait une nature raffinée ^. »
Les siens l'adoraient tout les premiers. Dieu sait pourtant s'il avait été un bon père de famille! Sa femme était morte jeune, de misère et de souci. Ses enfants s'étaient élevés tout seuls. Ce n'était pas faute de ten-