L'Hérédité et la pathologie (jénérale
tumait à penser et agir en fils adoptif, qui peut compter sur les privilèges attachés à ce titre. Il est impossible d"absoudre les faiseurs d'aumônes dont les imprudences préparent des amertumes aussi légitimes.
En attendant Theure des déceptions et des rancunes, les AUan s'amusaient de ce joli petit garçon inquiétant qui ornait leur maison à la façon d'un animal exotique. On l'habituait à se donner en spectacle. Il était pomponné, adulé, bourré de cadeaux et d'argent; il lui manquait dètre élevé, parce que les Allan, avec toutes leurs bonnes intentions, n'y pensaient pas, ne savaient pas s'y prendre. C'était le plus grand malheur qui pût lui arriver. On a constaté qu'à certains legs morbides correspond chez l'enfant un affaiblissement de l'être moral, une « insuffisance héréditaire du moi ' », pour parler comme les médecins. L'éducation est alors le seul remède. Son efficacité, son heureuse puissance, ont été proclamées par la science, Dieu merci! Que deviendrions-nous sans cela, nous les pères et les mères, à l'apparition dans le monde de cet inconnu, un nouveau-né! L'éducation s'empare de ce moi « insuffisant », inconsistant, désagrégé pour ainsi dire, et elle lui reconstitue un « noyau solide », une charpente, au moyen de « complexus d'idées fortement enchaînées », qui lui deviennent des habitudes morales. A force d'emboîter et de cheviller l'enfant dans les attitudes d'esprit qui font l'honnête homme, l'éducation lui rend difficile de s'en écarter. Mais, sans elle, tout est perdu pour un Edgar Poe. Il le savait bien, et il en a voulu aux Allan de ne pas lui avoir imposé une discipline dans son enfance. Il s'en est plaint dans un de ses plus beaux contes, William
l. Le Gendre, hc. cil.
Wilson S qui est aussi l'un de ceux où il a rais le plus de souvenirs personnels, arrangés et satanisés pour les besoins de l'intérêt dramatique : — « Je suis, raconte son héros, le descendant d'une race qui s'est distinguée en tout temps par un tempérament Imaginatif et facilement excitable; et ma première enfance prouva que j'avais pleinement hérité du caractère de famille. Quand j'avançai en âge, ce caractère se dessina plus fortement ; il devint , pour' mille raisons , une . cause d'inquiétude sérieuse pour mes amis, et de préjudice positif pour moi-même. Je devins volontaire, adonné aux plus sauvages caprices ; je fus la proie des plus indomptables passions. » Les parents de William Wilson furent misérablement impuissants à enrayer ses tendances mauvaises : — « Il y eut de leur côté quelques tentatives, faibles, mal dirigées, qui échouèrent totalement, et qui tournèrent pour moi en triomphe complet. A partir de ce moment, ma voix fut une loi domestique; et, à un âge où peu d'enfants ont quitté leurs lisières, je fus abandonné à mon libre arbitre, et devins le maître de toutes mes actions... »
Les panégyristes d'Edgar Poe ont aussi reproché aux Allan, et très durement, de ne pas l'avoir compris. Cela est facile à dire, lorsqu'eux-mêmes n'ont cessé de se contredire devant cet être mystérieux qui restait impénétrable, tout en ne pouvant jamais se dominer. Nous avons tous une part de ce que Thomas de Quincey appelait l'Incommunicable, mais elle est plus ou moins grande. L'Incommunicable était presque tout l'homme chez Poe, âme solitaire s'il en fut. 11 a été dès l'enfance, même pour ses camarades de jeu, « celui qui ne se laisse
1. William Wilson; traduction de Baudelaire. J'avertis, une fois pour toutes, que j'aurai recours à cette admirable traduction le plus souvent possible, c'est-à-dire pour presque tous les Contes et plusieurs pièces de vers.
pas lire », le « maître des secrets qui ne veulent pas être dits ' ». Peut-être ne dépendait-il pas de lui de se livrer ; certaines natures se restent incompréhensibles à elles-mêmes; leurs instincts sont trop obscurs. Plaignons ceux qui ont la responsabilité de ces sphinx.
En 1815, les AUan allèrent passer plusieurs années en Angleterre. Ils emmenèrent leur protégé, qu'ils mirent dans une pension des environs de Londres, longuement décrite, et délicieusement, dans le conte déjà cité : « Mes premières impressions de la vie d'écolier sont liées à une vaste et extravagante maison du style d'Elisabeth, dans un sombre village d'Angleterre, décoré de nombreux arbres gigantesques et noueux, et dont toutes les maisons étaient excessivement anciennes. En vérité, c'était un lieu semblable à un rêve et bien fait pour charmer l'esprit que cette vénérable vieille ville. En ce moment même je sens en imagination le frisson rafraîchissant de ses avenues profondément ombreuses, je respire l'émanation de ses mille taillis et je tressaille encore, avec une indéfinissable volupté, à la note profonde et sourde de la cloche', déchirant à chaque heure, de son rugissement soudain et morose, la quiétude de l'atmosphère brune dans laquelle s'enfonçait et s'endormait le clocher gothique tout dentelé. »
Ce poétique village abritait la plus poétique des pensions : — « La maison! — quelle curieuse vieille bâtisse cela faisait! — Pour moi, (piel véritable palais d'enchantement! Il n'y avait réellement pas de fin à ses détours, — à ses incompréhensibles subdivisions. Il était difficile, à n'importe quel moment donné, de dire avec certitude si l'on se trouvait au premier ou au second étage. r>*unc pièce à l'autre on était toujours