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le vivant souvenir d'une fantaisie malheureuse. Il est hors de doute qu'il n'avait pas le droit d'abandonner Poe après lui avoir donné des habitudes de luxe et l'avoir laissé se leurrer de l'espoir d'un grand héritage. Il n'est pas douteux non plus que le code de morale de M. Allan l'autorisait à ce crime. Sa conscience ne lui reprochait rien. Il avait beaucoup dépensé pour Edgar Poe, qui l'avait très mal Récompensé de ses soins. Ce n'était pas sa faute si ce garçon « sans principes » et de cœur « ingrat » s'obstinait à se croire le fds de la maison alors qu'il n'était que l'un de ses pauvres et qu'il avait remis de ses propres mains au secrétaire de la guerre une lettre de recommandation où son bienfaiteur précisait la nature de leurs relations : < Je vous avoue franchement, monsieur, disait la lettre, que (ce jeune homme) ne m'est parent à aucun degré, et que je m'intéresse activement à beaucoup d'autres, guidé uniquement par le sentiment que ma sollicitude est acquise à tout homme dans le malheur >. Le Ciel préserve les malheureu.x de certains philanthropes! Pour en finir avec un sujet pénible, ?]dgar Poe voulut revoir M. Allan pendant sa dernière maladie (183i). Le moribond, levant son bàlon, lui commanda de sortir, et il obéit sans un mot, trop convaincu que les choses étaient dans l'ordre pour essayer de lutter. Il a dit dans un de ses premiers contes, composé un peu après vingt ans : « Le mal est la conséquence du bien,... c'est de la joie qu'est né le chagrin; soit que le souvenir du bonheur passé fasse l'angoisse d'aujourd'hui, soit que les agonies qui sont tirent leur origine des extases qui peuvent avoir <?<<' '. » Sa sortie honteuse du logis où son caprice avait longtemps fait loi donnait raison à ce
1, Bérénice. '
précoce désenchantement. Il crut désormais que nos joies ne sont que des visions, d'où sortent des réalités, qui sont nos maux. C'est une de% idées qui ont le plus contribué à la morne tristesse de son œuvre.
Le voilà avec ses douze sous dans une rue de West-Point. Il trouva le moyen d'arriver à New York, et même d'y publier des vers', où perçait enfin son génie et qui ne turent cependant pas plus remarqués que les précédents. De New York, il vint à Baltimore, où il colporta chez les éditeurs de singuliers récits qui « n'apprenaient rien s et « n'avaient pas de morale » ; tout le monde les lui refusa. Sans pain, sans vêtements, il périssait de misère, si un journal local ne s'était avisé pour se faire une réclame de proposer un prix de cent dollars au meilleur conte en prose. Poe en envoya un paquet et eut le prix d'emblée pour le Manuscrit trouvé clans une bouteille — qui n'est pourtant ni instructif ni édifiant, — tant était immense, irrécusable, sa supériorité sur ses concurrents. Ce ne fut qu'une trêve avec la faim. Il n'en fut pas plus avancé pour ses affaires littéraires, bien que le journal eût publié l'œuvre primée; sa marchandise n'était pas de défaite aux États-Unis, il y a trois quarts de siècle. Au mois de mars 183o — il y avait juste quatre ans qu'il agonisait, — un homme de lettres de Baltimore le trouva mourant d'inanition , « à deux doigts du désespoir 2 », et le secourut, le recommanda, tant et si bien qu'une revue de Richmond le prit dans ses bureaux et lui fît même la grâce de publier ses contes. C'était plus quen'aurait osé demander son protecteur, qui écrivait au directeur de la revue :
« — (13 avril 1835). Il a un volume de contes très bizarres entre les mains de *", à Philadelphie, qui lui