Mes Prisons
Le lendemain, il eut « la faiblesse » de se l'aire mettre dans une chambre payante, et fut émerveillé de la paix qu'il y rencontra. Les attentions du gouv<'rnenient de Louis-Fliilii)pe pour les détenus politiques avaient donné à « la pislole » une physionomie d'hôtel de famille. On ne se serait pas permis d'imposer à un légitimiste le voisinage d'un bona[)artiste. ou à un républicain unitaire celui d'un répultlicain fé<léraliste; les chambrées étaient assorties d après les opinions et les nuances d'opinions, aussi n'entendait-on jamais un mot plus haut que l'autre. Les différents partis fraternisaient au promenoir "sans que les gros bonnets ■lissent à se garer de familiarités déplacées, car il n'était pas question d'égalité parmi ces révolutionnaires idylliques; chacun gardait son rang : — « Mes anciens camarades de dortoir y étaient si accoutumés, qu'à partir du moment où je fus logé à la pistole, aucun d'entre eux n'osa plus m'adresser la parole; de même, on ne voyait presque jamais un républicain en redingote se promener ou causer familièrement avec un républicain en veste. » On s'invitait à dîner entre gens du même monde, et il faisait i)on alors avoir des amis dans la droite. Le parti légitimiste nourrissait libéralement ses défenseurs. Des montagnes d<- pâtés, de volailles et de bouteilles s'amoncelaient tous les matins au parloir, et la plèbe monarchiste n'était pas oubliée dans la distribution. Certains « Suisses arrêtés en Vendée » tenaient table ouverte, et eux-mêmes « restaient à table toute la joui-née et sous la table foute la nuit » :
Toujours, par quelque jjûut, le festin recommence. ,
Ils avaient trouvé à Sainte-Pélagie leur abbaye de Thélème.
Une liberté parfaite ajoutait à l'agrénient du quartier des détenus politiques. « Cette prison, poursuit Gérard de Nerval, était l'idéal de l'indépendance absolue rêvée par un grand nombre de ces messieurs, et, hormis la faculté de franchir la porte extérieure, ils s'applaudissaient d"y jouir de toutes les libertés et de tous les droits de l'homme et du citoyen. » Lui-même prétendait avoir été très heureux dans cette aimable société, mais n'en croyez rien : — « La prison était le plus dur supplice qu'on pût infliger à un homme comme lui. Il fallait à ses poumons l'air libre, à ses pieds de voyageur l'espace éans entraves '. » Après le non-lieu qui le rendit à ses vagabondages, Gérard de Nerval se le tint pour dit; il s'arrangea pour ne plus jamais être mêlé à la politique, même à la politique pour rire des poètes chevelus.
C'est api'ès Sainte-Pélagie, vers 183iJ, quil faut placer le campement romantique de l'impasse du Doyenné, demeuré fameux dans les fastes de l'école. Les gens à cheveux gris se rappellent ce qu'était la place du Carrousel avant le second Empire. Il n'y avait pas dans tout Paris de fouillis plus grouillant et plus pittoresque, sauf, peut-être, la ville de chiffonniers appelée la Petite-Pologne et située sur les hauteurs qui dominent la rue de la Pépinière. Le Carrousel était de beaucoup le plus amusant, à cause de son infinie variété. On y voyait des masures ignobles, les ruines d'une église, un manège, des quinconces de tilleuls, des chantiers de pierres, de vieux hôtels à trumeaux oîi venaient loger, en vue des Tuileries et des ministères, de jeunes attachés d'ambassade et des référcn daires en herbe. Je n'ai jamais pu conqn'endre comment tout cela tenait, et il y avait encore de la place