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Lettre au London Magazine du mois de décembre

QUINCEY. i09

déroulant devant moi, et qui étaient restées ouvertes jusqu'ici, me barraient enfin la retraite; elles étaient fermées et tendues de crêpes funéraires •.

Il compare son état desprit, à la suite de ce rêve, à celui d'une personne qui courait délivrer un condamné à mort et qui arrive trop tard : « Les sentiments évoqués par la révélation soudaine que tout esi perdu s'amassent silencieusement dans le cœur; ils sont trop profonds pour se traduire par des gestes ou des pa- ■ rôles, et rien n'en transpire au dehors. Si le désastre dépendait d'une condition quelconque, s'il était le moins du monde douteux, il serait naturel de pousser des cris, de l'aire appel à quelque sympathie. Mais lorsqu'on comprend qu'il s'agit d'un désastre absolu, lorsque aucune sympathie ne peut être une consolation, et aucun conseil apporter d'espérance, la voix s'éteint, le geste se glace, et l'âme humaine se réplie vers son centre. Pour moi, du moins, à la vue de ces portes redoutables fermées et tendues de draperies de deuil, comme si la mort était déjà un fait accompli, je ne parlai pas, je ne tressaillis point, je ne poussai point de gémissements. Un profond soupir monta de mon cœur, et je restai muet pendant bien des jours. » Il sentait sur lui « la force de la folie », et un désespoir farouche létreignait.

Cela dura des années. Chaque pas en avant était suivi d'une reculade, et le supplice des cauchemars recommençait. Ouincey en était arrivé à avoir des hallucinations en plein midi. Les Heurs des bois et les herbes des champs devenaient des « faces humaines » pour ses yeux en délire, et, si ces visions ne figurent point dans les Confessions d'un mangeur d'opium, c'est que ces portions de son manuscrit ont été

l. Œuvres complètes : Suspiria de profundis Dreaming.

détruites par accident. Des hallucinations de l'ouïe s'étaient jointes à celles de la vue. Il entendait les criii d'ai4onie des ouragans de victimes emportés furieuse-' ment à travers ses rêves, et les profonds soupirs de la pauvre Anne, d'Oxford-Street, dont le visage navré le hantait, lui « brisant le cœur ». Une nouvelle tentative amenait une nouvelle défaite, et l'on s'étonnerait qu'il ait tenu bon, même sous le puissant stimulant de la peur, s'il ne nous avait confié les joies intenses que lui valait, en dépit de tout, chaque nouvelle bataille. -^ Sa forte intelligence secouait aussitôt sa torpeur, en * partie du moins. Elle revivait, et le spectre de l'idiotie reculait. Il écrivait à un ami pendant l'un de ces bienheureux réveils : « Je vous jure qu'en ce moment, j'ai plus d'idées en une heure, que je n'en ai d ins toute une année sous le règne de l'opium. C'est une véritable inondation. On dirait que toutes les idées qui avaient été gelées depuis dix ans par l'opium ont fondu à la fois, comme les paroles de la légende. Telle est mon impatience, qu'il m'en échappe cinquante, pour une que je réussis à attraper et à fixer sur le papier. » Pouvoir penser, travaiHer, quand on y avait presque renoncé après de si hautes ambitions, cela vous soutient un homme et le ferait passer à travers le feu.

Ses malheurs venaient aussi à son secours. Il eut un aliié efficace, sinon bienvenu, dans la misère installée à son foyer. Quand il eut des dettes partout, plus de crédit et pas un sol, il fallut bien ménager l'opium, bon gré mal gré.

11 finit ainsi, contre toute attente, par remonter cahin-caha une partie de la pente. Pourquoi telle :^ rechute fut moins prompte, telle autre moins profonde, M nous l'ignorons. Nous savons seulement qu'en 1821 il avait retrouvé des éclairs de lucidité dont il profita

pour prendre la plume. Les débuts furent pénibles au delà de toute expression. Il no pouvait travailler qu'à bâtons rompus, et moyennant un supplément d'opium quil « payait ensuite chèrement ». La crise apaisée, il fallait saisir au vol le nouveau répit. A regarder ce malheureux se débattre ainsi, on (init par être soi-même sous une impression de cauchemar, et c'est avec soulagement qu'on voit poindre l'aurore de sa demi-délivrance. Par morceaux, par débris plutôt, Quincey commençait à produire; jouissance aiguë, mêlée toutefois d'abondantes amertumes, car il plaçait les lettres trop haut pour ne pas abhorrer la pensée d'en faii'e un métier, et il se savait condamné, de par son désordre et ses fautes, à n'en faire jamais que par métier. 11 lu; échappe çà et là des mots douloureux sur sa ï malheureuse vie, odieuse à son cœur, de besognes littéraires ». Ces besognes détestées l'obligeaient en outre à se rendre compte des ravages accomplis par l'opium dans ses facultés mentales, et c'était une triste vérification, rappelant la Revue nocturne du poète allemand, où l'ombre du grand empereur passe en revue les omijrcs de la gi-ande armée. L"ombre du génie de Quincey passait la revue des dons qui avaient promis à l'Angleterre un grand écrivain, et les plus beaux n'étaient désormais que des ombres.

Son intelligence était devenue incapable d'efforts suivis. D'après Quincey, observateur curieux et attentif des autres mangeurs d'opium aussi bien que de luimême, il n'y a pas d'efîct plus certain. Goleridge en eut sa carrière interrompue, presque brisée. Quincey analyse les raisons de cette impuissance avec beaucoup de netteté, pour les avoir souvent éprouvées. L'intelligence est débilitée. Elle est pour ainsi dire molle, et dans un état de continuelle torpeur. On peut la ranimer pour quelques heures en prenant un peu d'opium,

mais ce n'est pas une activité normale et régulière; ce sont des espèces « d'efforts spasmodiques et irréguliers », qui laissent le cerveau épuisé, hors de service pour un temps plus ou moins long. On conçoit l'extrême difFiculté de mener à bonne fin une œuvre de longue haleine dans de pareilles conditions : « Tous les mangeurs d'opium ont l'infirmité de ne jamais finir un travail ». Chez tous, l'infirmité est aggravée par un invincible et bizarre dégoût pour ce qu'ils viennent d'écrire ou seulement de penser. 11 suffit qu'un sujet quelconque ait occupé leur esprit, pour qu'il leur inspire tout d'un coup, sans aucun autre motif, « une horreur puissante,.,, un dégoût puissant ». A la mort de Quincey, on trouva des centaines de lettres qu'il n'avait jamais pu prendre sur lui de finir. Coleridge, plus gangrené encore, lui confiait qu'un sujet dont il avait simplement causé était un sujet perdu : il y avait désormais une barrière insurmontable entre lui et la page à écrire *.

Une autre lacune, qui se produit également, à la longue, chez tous les mangeurs d'opium, achève de leur rendre impossible d'élever leur « monument », celui auquel ils avaient droit de parleur génie, grand ou petit. « La faculté du jugement, dit Quincey de luimême — et ses paroles s'appliquent également à Coleridge, — était cruellement entamée, parfois môme complètement abolie, à l'égard de tout ce que j'avais écrit depuis peu de temps.... C'était cette impuissance enfantine, ou paralysie sénile, du jugement, qui met un homme dans la pénible impossibilité d'embrasser l'ensemble de ce qu'il vient de produire, de voir oîi cela mène. On est aussi incapable de grouper deg idées

1. OEuvres complètes : Coleridge and opium eating, Recollée Lions of Charles Lainb, Slory of a Libel.

et de saisir leurs relations entre elles, qu'un ivrogne de suivre une chaîne de raisonnements '. »

(Juincey ne parle pas, en ce qui le concerne, de la icine des facultés, de la créatrice, rimaginalion; mais il s'en exprime nettement au sujet de Colerid;>:e. qui cessa très tôt, comme on sait, de l'aire des vers : « Nous sommes d'opinion, dit Ouincey, que l'opium tua le poète chez Coleridge. Ses tourments réduisirent pour toujours au silence « la harpe de Quantock '- ». La chose va de soi à ses yeux. Les lambeaux de prose poétique que nous a laissés Quincey doivent donc nous remplir d'amers regrets, car belle et forte était I imagination qui a pu, étant blessée à mort, doiuier au monde les Snaiiiria de prnfunilis.

Sa mémoire avait résisté, sans être absolument intacte. On se souvient qu'elle avait été exceptionnelle de vigueur et d'ampleur, et qu'il avait passé sa première jeunesse à la charger impunément d'un immense butin. L'opium en avait affaibli certaines parties, la mémoire des notions techniques, par exemple; mais, de tout le reste, jamais Quincey n'oublia rien. 11 a fait des flots de citations, en prose et en vers, en grec et en latin aussi volontiers qu'en anglais, il les a faites de souvenii- la plupart du temps, faute de savoir retrouver un livre dans. le désordre de son cabinet de travail, et l'on pourrait presque compter sur les doigts les endroits où il s'est trompé. Des vers lus une seule fois lui remontaient à l'esprit au bout de vingt ans, et cela jusqu'à la fin de sa longue existence, lorsqu'il eut derrière lui près d'un demi-siècle d'opium. Cette immunité d'un coin du cerveau ne s'observe guère, paraît-il, chez les morphinomanes, qui ne sauvent du

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