‹ Poètes et névrosésChapitre 68 sur 123 · Le colonel John Preston · texte numérisé non relu

Le colonel John Preston

mier mouvement généreux. » On lui reprochait aussi de rester un livre fermé, d'être toujours, comme il l'était déjà à six ans, « celui qui ne se laisse pas lire -»; la jeunesse a de l'éloignement pour ces âmes scellées (jui semblent avoir quelque chose à cacher. Enfin, l'on n'était pas indifférent, dans cette démocratie, à la modestie de ses origines. Ses visées à la domination parurent déplacées chez un fils de cabotin, élevé par charité; on le lui fit sentir; il n'y fut pas insensible.

A dix-sëpt ans, il entra à l'université de Virginie ». Le jeu et les boissons fortes y causaient de grands désordres. Poe fit sa compagnie habituelle des plus ardents au plaisir, et les déconcerta par l'étrangeté de ses lagons de s'amuser. L'usage était de se réunir entre étudiants pour jouer aux cartes en buvant du punch. Le nouveau venu apportait au jeu « une extravagance », selon l'expression d'un témoin, qui fut mal vue des coteries aristocratiques, et sa manière de s'enivrer leur parut populacière. Les autres étudiants buvaient parce qu'ils y trouvaient leur agrément. Poe, ainsi que l'a expliqué Baudelaire, a ne buvait pas en gourmand, mais en barbare,... comme accomplissant une fonction homicide ». On lit dans une lettre d'un de ses camarades d'université : « La passion de Poe pour les boissons fortes était aussi marquée et aussi ■particulière que sa passion pour les cartes. Ce n'était pas le goût du breuvage qui l'attirait; il saisissait un plein verre, sans eau ni sucre, et l'avalait d'un trait, sans le goûter. Il en avait le plus souvent son compte; mais quand il avait résisté, il était rare qu'il revînt à la charge. »

Il a bu « en barbare » sa vie durant. L'ivrognerie n'a jamais été pour lui une source de voluptés sensuelles,

\. A Charloltesville, dans la Virginie.

ni même intellectuelles; elle ne lui apportait que la suppression d'un besoin douloureux. Il avalait l'alcool par grandes lampées, sous l'impulsion d'une espèce de volonté désordonnée qui sommeillait quelquefois des mois entiers, pour se réveiller en sursaut au moment le plus inattendu. Ses excès gardèrent jusque près de la fin ce caractère d'intermittence. Il redevenait sobre tandis qu'autour de lui tout n'était qu'occasions et tentations; il cessait brusquement de l'être lorsqu'il paraissait le plus en sûreté. Ces bizarreries portent un nom en médecine, la dipsomanie. Si l'absence d'observations précises ne permet pas . d'affirmer qu'Edgar Poe ait été en effet un dipsomane, ce qu'on sait de lui autorise assurément à le supposer. — « Tous les auteurs, écrit le docteur Magnan ', distinguent aujourd'hui la dipsomanie de l'alcoolisme , celle-ci est une forme particulière de monomanie instinctive, puisant le plus souvent son origine dans l'hérédité; l'alcoolisme, au contraire, est un simple empoisonnement qui se traduit chez tous de la même manière.... »

« Les ivrognes, dit de son côté le docteur Trélat, sont des gens qui s'enivrent quand ils trouvent l'occasion de boire. Les dipsomanes sont des malades qui s'enivrent toutes les fois que leur accès les prend. »

Selon les mêmes savants, l'accès en fait des manières d'aliénés. Le docteur Trélat a accueilli dans un ouvrage sur la Folie lucide le cas d'une femme à qui la dipsomanie avait coûté fortune et situation : « On ne pouvait, dit-il, sans être pris d"une vive compassion, entendre le récit des efforts qu'elle a faits pour se guérir d'un penchant qui lui a toujours été si funeste. Quand elle sentait venir son accès, elle mettait dans le

l. Magnan, De l'Alcoolisme.

vin qu'elle buvait les substances les plus propres à lui en inspirer le dégoût. C'était en vain. Elle y a nièlé jusqu'à (les excréments. En même temps, elle se disait des injures.... La passion, la maladie était toujours plus forte... que les reproches et que le dégoût. » Si l'on veut bien rapprocher les efforts de cette malheureuse des luttes dont William Wihon nous a donné le spectacle, on ne poura songer sans horreur à ces infortunés qui sont écartelés entre leur maladie et leur conscience, et à la légèi'eté avec laquelle tant d'hommes préparent ce supplice à leurs descendants. On a vu plus haut que la médecine est parvenue h constater, chez les enfants des alcooliques, des altérations anatomiqucs des centres nerveux. C'est la réponse à Baudelaire, lorsqu'il demandait, dans une de ses notices sur Poe : « Y a-t-il donc une Providence diabolique qui prépare le malheur dès le berceau?... Y a-t-il donc des âmes sacrées, vouées à l'autel, condamnées à marcher à la mort et à la gloire à travers leurs propres ruines?... Leur destinée est écrite dans toute leur constitution, elle brille d'un éclat sinistre dans leurs regards et 4ans leurs gestes, elle circule dans leurs artères avec chacun de leurs globules sanguins '. » Baudelaire ne s'est trompé que sur un point. Celle qui prépare le malheur des Edgar Poe dès le berceau, c'est notre misérable imprévoyance, qui empêche les pères, au milieu des excès, de songer à leurs descendants. La « Providence diabolique » ne réside pas là-haut dans le ciel. Elle est beaucoup plus près. Elle est assise à notre foyer, elle nous berce sur ses genoux et rit à l'idée qu'elle pourrait 'nous vouloir du mal. Pauvre Providence humaine, ignorante et aveugle'

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