‹ Poètes normands;Chapitre 2 sur 63 · L. H. BARATTE · texte numérisé non relu

L. H. BARATTE

Al^lW CHARTIEM.

Né à BayeiDC ( Calvados ) en 1386 .

Mort en 145 a ,

Srjaai/c tin/r

a Le sujet de ce chapitre sera de maistre Alain Ghartier, autheur non de petite marque , soit que nous considérions en luy la bonne raison de paroles et mots exquis , soit que nous nous arrestions à la gravité des sentences. Grand poète de son temps, et encor plus grand orateur. »

G'est ainsi qu'Etienne Pasquier commence, dans son cinquième livi'c des Recherches sur la France , le dix-huitième chapitre qu'il a consacré en entier à Alain Ghartier. Plus loin , il déclare « qu'il ne le peu ; mieux comparer qu'à l'ancien Senèque romain. »

Avant Pasquier, Octaviende Saint-Gelais avait dit dans le Séjour d'honneur :

. . . G'esloit feu maistre Alain Ghartier, Doux en ses faicts, et plain de rlietorique , Clerc excellent, orateur magnifique, Comme l'on peut par ses dicts tesmoigner. Art si très-bien l'apprint à besongner, Qu'oncques Vulcain mieux n'ouvra sur l'enclume , Que cestuy fist de papier et de plume.

Glément Marot lui avait aussi consacré quelques vers fort élogieux dans son épigramme ccxxni*^, adressée à Salel sur les poètes français :

En maistre Alain Normendie prend gloire.

Dans sa xvi^ élégie :

J'ay leu Alain, le très-noble orateur.

2 LKS NORMANDS U.LUSTRES.

Et ailleurs :

Le bien dysant en rime el prose Alain.

Pierre Fabri , dans le second livre du Vrai art de pleine rhétorique, fait à son égard ce que Quintilien a fait à l'égard de Virgile et des autres grands poètes du siècle d'Auguste, qu'il proposait pour modèle. Il le cite pour exemple à la jeunesse «curieuse de la poésie française. »

Il reçut encore de ses contemporains les titres « d'excellent orateur, de noble poète , de renommé rhétoricien et de père de l'éloquence française.» On raconte même que la reine Marguerite d'Ecosse, quelque temps après son mariage avec Louis XI, alors dauphin de France, traversant une salle où dormait Alain , s'approcha de lui et lui donna un baiser. Les personnes de sa suite, composée de dames et de grands seigneurs, s'étonnaient que la princesse accordât une pareille faveur à l'homme le plus laid de son siècle; car, «pour dire le vray, nature avait enchâssé en lui un bel esprit dans un corps de mauvaise grâce et mal proportionné dans ses membres. » Elle leur répondit : «Je n'ai pas baisé l'homme, mais la bouche de laquelle sont issus' tant de mots dorés , d'excellents propos, de matières gi-aves et paroles élégantes. »

Cette anecdote, répétée dans toutes les chroniques, reproduite par la poésie et la peinture, choisie par Fontenelle pour sujet du dialogue dans lequel il a le plus mis peut-être de son esprit sceptique et railleur, fait seule , à présent, toute la réputation de maître Alain Chartier; sans elle , il serait complètement ignoré. Dès la fin du xvi*^ siècle, on semblait avoir perdu jusqu'au souvenir de ses œuvres , et l'édition qu'en donna André Duchesne, en 1617, ainsi que les opinions émises par quelques hommes distingués , le remirent si peu en lumière , que Boileau ne l'a pas même nommé dans son Art poétique, publié à peine cinquante ans après. Le dédaigneux critique a réservé à Villon l'honneur

D'avoir suie premier, dans ces siècles grossiers, Débrouiller l'arl confus de nos vieux romanciers.

Il est vrai qu'il a confondu dans le même oubli injurieux le gracieux et original Charles d'Orléans. C'est laisser notre auteur en assez

bonne compagnie. Aujourd'hui , au moment où nos philologues viennent de ressusciter tant d'e'cri vains moins méritants que lui , qui connaît Alain Chartier? qui pourrait en citer une strophe ou un passage? Nous nous trompons : tous les e'coliers savent par cœur un quatrain qu'on lui attribue, et qui suffirait avec une ou deux autres pièces pour le rendre ridicule , s'il n'e'tait prouve' qu'il faut reléguer ces quatre vers parmi les morceaux que Clément Marot a signalés comme indignes de lui, comme évidemment supposés.

Quand un cordier cordant veut corder une corde , Pour sa corde corder trois cordons il accorde ; Mais si l'un des cordons de la corde décorde, Le cordon décordant fait décorder la corde.

D'où vient donc qu'un écrivain aussi vanté de ses contemporains , d'un talent aussi incontestable à leurs yeux, s'est tout à coup effacé, et en mourant a emporté sa renommée tout entière avec lui. Le problème est difficile à résoudre ; nous croyons cependant en entrevoir la solution. Au moyen âge , ce n'est pas le génie lyrique qui domine dans les lettres : dans les vieux romans , c'est la satire , c'est l'esprit naïf qui nous font tant nous complaire , nous autres modernes , à la lecture de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung; dans les livres en prose, c'est une science que nous trouvons pédantesque et guindée, mais qui chez nos aïeux remplaçait la profondeur et le goût. Ils n'auraient pas admis un raisonnement qui ne se lût appuyé de quelque souvenir antique ou tout au moins de quelque citation. Alain Charlier possédait ce genre de science à un haut degré. Dans ses ouvrages, s'il ne fournit pas d'exemples tirés de l'un ou de l'autre des deux Testaments, il en va chercher chez les Grecs ou les Romains ; si les préceptes de la Bible viennent à lui faire défaut, il a recours à Aristote ou à Cicéron. Sous ce rapport , il dut plaire à la grande majorité de ses lecteurs. Pour ceux qui étaient doués d'un meilleur sens , — probablement il s'en trouva bien peu , — ils durent lui savoir gré d'apporter dans sa prose plus de délicatesse, plus d'harmonie que ne l'avaient fait ses devanciers , et surtout un langage plus épuré , des sons plus adoucis , des constructions plus régulières ; dans sa poésie ,

4 LKS NORMANDS ILLUSTRES.

plus de ré{,Milarité aussi, de la facilité, une certaine verve et plusieurs formes nouvelles. On croit en effet communément qu'il inventa les vers à rimes redoublées , faussement attribués à Chapelle, et le rondeau à petit refrain de mots ou déclinatif.

Mais ce qui, nous le pensons du moins, aida le plus à la céléljrité d'Alain Chartier, ce fut son patriotisme. 11 était venu au monde dans des temps désastreux , à l'époque même des luttes de l'Angleterre contre la France. A l'instant où il commença à écrire , notre malheureux pays n'avait plus de gouvernement; le roi Charles VI était fou ; le clergé et les grands seigneurs , mus par de criminelles espérances, favorisaient l'invasion de Henri V. La partie saine de la nation, c'està-dire le peuple et la bourgeoisie, était seule restée fidèle aux anciennes traditions; elle ne pouvait voir un Anglais trôner dans Paris et y déployer les signes de la souveraine puissance. Chez elle seule , ou trouvait encore des hommes qui exposaient leur fortune et leur vie, et qui préféraient les souffrances inouïes d'une lutt<' inégale à l'humiliation du joug de l'étranger. L'arrogance excessive du vainqueur maintenait d'ailleurs cet état des esprits, et la Normandie, la première province envahie , avait aussi été la première à subir les exactions de ceux qui s'appelaient insolemment les souverains dominateurs du pays. Maître Alain, en sa triple qualité de bourgeois, de Noimand et de poète, supporta plus inq)atiemment que tout autre les malheurs de la patrie ; ces malheurs furent la source de ses meilleures inspiiations. M. Michelet, dans son admirable livre, a comparé Charles d'Orléans à Déranger; Alain Chartier mériterait peut-être à plus juste titre, quoique de fort loin assurément, d'être mis en parallèle avec l'auteur des Jllesséniennes. Il n'a pas son mérite , il n'a pas sa pureté ; mais il a le même enthousiasme, la même foi dans l'avenir, la même haine des discordes civiles. Comme lui , il répète sans cesse :

iNous devons tous nos maux à ces divisions

Que nourrit noire intolérance; Il est temps d'immoler au bonheur de la France Cet orgueil ombrageux de nos opinions.

l'Aouffons le flambeau des guerres intestines.

ALAIN CHARTIEU. 6

Dieux, (|uelz maux et quelz dommages , Quelz nieschiefz et quelz oultrages, Quelz pillages Sont venuz par voz débalz.

A l'expression près, c'est la même idée. Et il ne se contente pas de manifester sa pensée en vers , il la dit encore en prose : il g-ourmande la noblesse sur son peu de courage , le clergé sur son ambition , le i)euple sur sa défiance , et quand la France s'est relevée , il reprend la plume pour prêcher la paix à tous ou pour leur tracer des règles de conduite.

Commencée avec de semblables éléments, la réputation d'Alain Chartier s'accrut eu même temps que la fortune de Charles VII. Les Anglais allaient être expulsés , et conséquemment elle parvenait à son apogée, quand Marguerite Stuart, la belle-fille du roi , vint y mettre le comble en lui donnant le baiser femeux qui fait actuellement son unique titre au souvenir de la postérité.

Maintenant il est fecile de retrouver les causes de la décadence de cette réputation. La langue d'x^lain Chartier, la langue qu'il avait contribué à former, devint bientôt celle de Marot et d'x\myot , celle de Rabelais et de Montaigne : rudes jouteurs ! les deux derniers principalement, comme lui pleins d'érudition, qui aimèrent comme lui les exemples et les citations , mais qui , de plus que lui, surent s'approprier leurs sujets , être neufs et inventifs tout en empruntant à l'antiquité. 11 faut joindre à cela la découverte de l'imprimerie et la renaissance. En ravivant l'étude des classiques latins et grecs, elles firent prendre en mépris nos vieux écrivains : on confondit dès lors ceux-ci sous l'outrageante dénomination de Gaulois. Quant à ces sentiments de bon citoyen dont avait fait preuve Alain Chartier, bien que formulés en maximes, ils n'étaient pas de nature à être longtemps appréciés. Que pouvaient signifier ses tirades craintives contre l'orgueil des grands , lorsque Louis XI l'abaissait par tant de moyens violents, les cachots, les cages de fer, l'échafaud? Plus tard, quel fut le poids de ses satires sans fiel contre le clergé , auprès des prédications de Luther, de Calvin, de Théodore de Bèze? Qu'eussent fait son Lay de paix et toutes ses belles phrases contre les dissensions intestines , perdus au milieu des guerres de religion , devant les mas-

G f.p:s iXOHMAiNUS ILLUSTRES.

sacres des catholiques par les protestants en 1 562 , devant l'atroce revanche })rise par les catholiques à la Saiiit-Barthélerny ?

Alain Chartier, Charretier ou Carretier, dont on a ainsi latinisé le nom, Auriya, comme il se nomme lui-même, ou Quadriyarius , naquit à IJaycux vers la fin du xiv*' siècle , dans une maison qui subsiste encore à l'angle des rues Saint-André et du Goulet.

La plujjart des hiojjr-aphes, se fondant sur une histoire du roi Charles VII , (pie plusieurs maimscrits presque contemporains lui attribuaient , et dont l'auteur annonce à son début qu'il le commença en 1402, à l'âge de seize ans, ont fixé la date de sa naissance à l'année 1386 ; mais rien n'est moins prouvé que cette date. Le père Lelong, et Duchesne lui-même, qui avait l'ait figurer cette histoire en tète des œuvres de Chartier, ont reconnu qu'elle était de Gilles Bouvier dit Bernj, premier héraut d'armes de Charles Vil. Comment maître Alain arriva-t-il à la cour ? On l'ignore. Tout ce qu'on sait , c'est qu'il était fils de Jehan Chartier, qu'il fit ses études à l'Université de Paris , fut clerc , notaire et secrétaire des deux rois sous lesquels il vécut , fut chargé par le premier de plusieurs ambassades auprès des souverains du Nord, ce qui le fait supposer moins jeune qu'on ne l'a cru , et qu'il fut honoré des titres d'archidiacre de Paris (1) et de conseiller au Parlement.

Ce fut par des poésies légères qu'il commença à se faire connaître; il le dit positivement dans un de ses écrits sérieux :

Je souloye ma jeunesse acquitter A joyeuses écritures dicter.

Au nombre de ces joyeuses écritures , se trouvait à n'en pas douter le Débat du réveille matin de deux compagnons couchez en ung lict. dont l'ung estait amoureulx et l'autre voulait dormir ; dialogue qui ne se distingue que par la grande quantité de maximes proverbiales qu'il renferme.

En général, Alain Chartier doit être d'un grand secours pour les

(1) Celte qualification d'archidiacre pourrait faire supposer qu'Alain Chartier était engagé dans les ordres ; mais il faut remarquer, d'après les auteurs canoniques , que la qualité d'archidiacre n'a pas toujours exigé la prêtrise ni le diaconat.

parémiographes , soit qu'il ait fait entrer dans ses e'crits des adages déjà connus , soit que ses maximes le soient devenues , ce qui serait plus honorable pour lui.

On doit croire aussi du même temps le Débat des deux fortunes d'amour, qu'on appelle encore le Débat du gras et du maigre, à cause de la condition physique des deux principaux interlocuteurs, dont l'un est gras et bien portant, l'autre maigre, pâle et de'charne'. Le premier prétend qu'en amour, où il est heureux , la somme des biens dépasse la somme des maux ; le second , qui est malheureux , soutient l'opinion contraire. L'auteur et plusieurs dames, mêlés à la discussion comme témoins , la terminent en la renvoyant à la décision arbitrale du

Bon comte de Foix ,

Sage el entier. Très-noble Jean de Phebus héritier.

Jean ne fut pas , comme paraît l'indiquer Alain , l'héritier immédiat de Gaston ; il ne prit la couronne comtale que vingt et un ans après la mort de celui-ci, et mourut en 1436.

Le rhythrae du Débat des deux fortunes d'amour est d'une grâce infinie; c'est celui qui a été si souvent et si heureusement employé par Clément Marot, et auquel la prosodie de l'école moderne de Wilhem Ténint donne le nom de terza-rima-ternaire.

On pourrait tirer de ce livre d'assez nombreuses citations. Nous prendrons au hasard le portrait suivant de l'homme amoureux :

Se une dame monstre à ung qui luy plaise,

Il est ce jour et plus riche et plus aise

Que s'il gaignoit tout l'or d'Aufrique ou d'Aise.

Le cueur luy voile, Et de joye perd maintien et parolle, Et s'aucun scet son secret, il l'acolle, En ce plaisir se meurdrist et s'affolle

Plus que devant, El se remet en penser plus avant, Voue et jure d'estre loyal servant A toujours, mais tant qu'il sera vivant.

Mais peu luy dure , Il oit après quelque responce dure.

Et veoit aucun qui quiert son adventure. Ou l'en luy dit quelque parolle obscure ,

Dont il se double; Si part à coup celle grant joye toute , ^ Se deult et plaint plus que s'il eust la goutte ,

Il va, il vient, il se couche, il s'acoute ,

Il fuytles gens; Il vient à l'huys , et puis rentre dedans , Il dit qu'il a mal de teste ou de dens. Au lictsemet, puis envers, puis adens.

Si se lempeste , Et de veiller rompt son corps et sa teste . Ne n'a plaisir de joye ne de feste, Et tout seul fait sa plainte et sa requeste.

Pensif et morne, S'il est couché d'ung lez , de l'autre torne , Puis se lieve, puis coucher s'en retorne.

Si le Parlement d'amour, qu'on conteste à Alain Chartier, e'tait de lui , il devrait être encore un de ses premiers essais , puisque l'auteur y dit en commençant :

. . . Oncques n'apprins le mestier De rimer en aucun affaire.

Ce serait alors la seule pièce où maître Alain aurait suivi le goût de son temps pour certains personnages alle'goriques. V Amour tient les grands jours, entouré de douze conseillers dont le pre'sident est Francvouloir; Espoir et Désir sont procureur et avocat des cas; Souvenir est greffier. La Dame sans mercy est cite'e devant le tribunal ainsi constitue', par l'huissier Doulx-pensier . Deux complices viennent s'asseoir à côté de la principale accusée : ce sont les éteiniels Fauxsemblant et Bel-accueil du Roman de la Rose et de Charles d'Orléans.

Cette profusion de personnages allégoriques , de ceux de ce genre , bien entendu , n'est pas dans les habitudes d'Alain Chartier. De plus , il est question dans le Parlement d'amour de la Belle dame sans

mercy, qui doit être un poëme émané d'une époque assez avancée de sa vie. Il y fait effectivement allusion à la mort d'une femme aimée, et nous ne pourrions classer ce morceau parmi ses joyeuses écritures qu'en admettant, ainsi que l'a fait M. Nisard au livre premier de son Histoire de la littérature française, l'opinion controversable que tous les poètes du xv*' siècle avaient une espèce d'Iris en l'air, comme eût dit Boileau , qu'ils faisaient morte par métaphore, tout exprès pour avoir à verser des larmes sur une tombe de convention. Au reste , la Dame sans mercy, bien qu'elle ait eu un grand retentissement lorsqu'elle parut, et qu'elle ait donné lieu à une espèce de polémique vraie ou supposée entre le poëte , les dames de la cour et «les attendans de leurtrès-douce grâce, «polémique consignée dans les éditions données par Galliot du Pré et Duchesne, ne mériterait guère qu'on y fit attention si elle ne paraissait pas être comme le point de départ des complaintes, dans lesquelles le génie de maître Alain s'est essentiellement exercé. Sa plume a reproduit ces sortes d'élégies sous toutes les formes.

La Dame sans mercy n'est encore qu'un dialogue entre un amant et sa maîtresse qui lui refuse ses faveurs , et cependant notre auteur l'a commencé ainsi :

Nagiieres chevauclianl pensoye, Comme homme triste et douloreux , Au deuil où il faut que je soye , Le plus dolant des amoureux , Puisque par son dart rigoureux La mort tollu m'a ma maîtresse , Et m'a laissé seul langoureux En la conduicte de tristesse.

Il règne un sentiment assez faux dans les complaintes proprement dites sur la mort de sa dame ; le ton y est presque toujours guindé : l'amant en appelle du jugement de la mort, la mort est déloyale , son procédé n'est pas beau, etc. Quand on a tant d'esprit, on n'est pas bien triste.

Ne pensez pas non plus qu'Alain se croie inconsolable ; il termine par ce souhait formant envoi une ballade sur le même propos , c'est-àdire sur la mort de sa dame :

Le dieu d'amours par son i)laisir m'octroye Dame trouver par qui soye remis Kn 1)011 espoir de recouvrer ma joye En tout iionneur, et en faicls et en dicts.

Il paraît même à la fîu avoir tout à fait oublié ses chagrins, dans un joli rondeau qui rappelle les plus délicieuses ballades de Charles d'Orle'ans sur la vieillesse :

La mercy Dieu , je vis lousjours , Quelque desplaisir que je porte; Bon vouloir ma douleur supporte.

Mais j'ay passé tous mes bons jours.

Sans avoir ayde ne secours, Doucement mon temps je déporte, La mercy Dieu.

Je n'ay plus que faire d'amours , Désormais ne m'en;plaist la sorte, Aux aullres du tout m'en rapporte; Car quant à moy j'ay fait mon cours, La mercy Dieu.

Nous pourrions continuer à citer plusieurs autres débals, ballades et rondeaux; mais il est temps d'arriver aux œuvres capitales de l'e'crivain dont nous nous occupons , et nous nous abstiendrons même de parler d'un catéchisme galant en prose , connu sous le nom de Demandes et responces d'amour... C'est bien là une joyeuse écriture , s'il en fut jamais !

La déplorable bataille d'Azincourt, qui, en octobre 1415 , mit la France à deux doigts de sa perte , vint faire vibrer chez Alain Chartier une nouvelle corde. Inspiré parles malheurs du pays, ses chants prirent plus d'élévation. Il n'est pas jusqu'à la partie légère , par laquelle il a cru nécessaire de faire son exposition du Livre des quatre dames , qui ne s'en ressente. Ce livre est un véritable poëme conçu avec esprit, conduit avec art, écrit avec passion; l'idylle qui le commence est fraîche et naïve , excellente en un mot. On la trouve dans toutes les collections littéraires.

Le poète fait la rencontre de quatre dames attachées de cœur à quatre guerriers, et qui les ont perdus par suite de la journée d'Azincourt.

Chacune d'elles prétend être la plus malheureuse ; elles se disputent le prix de la douleur. La première dame a eu son amant tue' glorieusement sur le champ de bataille ; l'amant de la seconde a été tait prisonnier ; la troisième se complaint de ne pouvoir « ouir nouvelles de son amy et de ne savoir s'il est mort ou pris » ; l'amant de la quatrième a lâchement pris la fuite : c'est celle-ci qu'il faut plaindre le plus.

Le Livre des quatre dames n'a pas moins de deux mille vers. On y trouve de l'énergie, de la couleur, de la poésie pour tout dire: la preuve la plus convaincante, c'est qu'il a servi de modèle à trois grands maîtres. A Marguerite de Navarre , dans le poëme de la Coche. où elle rend pleine justice à maître Alain :

Pensai en moi que c'était un sujet Digne d'avoir un Alain Charretier.

A la fausse Clotilde de Surville, dans les Trois plaids d'or; et à Voltaire , dans le conte des Trois manières. Mais il y a en outre un mérite auquel nous n'attachons pas une moindre impoi'tance : il nous l^ait connaître sous un nouvel aspect un côté des mœurs du xv*^ siècle. Le poëte n'a été que l'écho fidèle des lamentations des femmes , de ces femmes restées françaises lorsque les hommes ne savaient plus à quelle nation ils appartenaient. Après avoir lu Alain Chartier, ou comprend mieux aussi l'ascendant, l'influence d'Agnès Sorel sur Chai'les VII , et l'on ne peut plus mettre en doute l'anecdote qui fit du mol et efféminé roi de Bourges le noble et vaillant roi de France.

Le traité de VEspe'rance ou consolation des trois vertus suivit de près le Livre des quatre dames; il date évidemment de la fin du règne de Charles VI ou du commencement de celui de Charles VII : de nombreuses allusions à l'inertie du monarque en font foi. Ce traité, en prose mêlée de vers , est une imitation de la Consolation philosophique de Boëce , avec cette différence que les personnages y sont plus multipliés que dans le modèle. Comme dans celui-ci, l'acteur — tel est le nom que l'écrivain se donne à lui-même , — l'acteur, disonsnous , s'est endormi , accablé sous les réflexions tristes qui l'assiègent. Bientôt lui apparaissent trois hideuses femmes , Deffiance . Indignation et Désespérance. Deffiance lui parle des abus qui régnent dans

12 I.ES iNORMANDS ILLUSTRES.

les cours, et l'engajje à trahir son priuce; Indignation lui fait envisager rallliction du pauvre peuple fiançais, et cherche à lui persuader que Dieu l'a abandonné à toujours ; Désespérance l'engage , en lui citant les exemples de Didon, d'Annibal, de Caton, à prévenir la caj)tivité (pji le menace, i)ar un suicide prompt et glorieux. Il va céder à leurs suggestions, lors(jue surviennent les vertus théologales : elles le réconlx)rtent. La Foi l'invite à vaincre ses passions , à avoir confiance en un Dieu plus miséricordieux, plus juste que sévère, et qui n'envoie aux hommes les tribulations (pie pour punir leurs fautes et refréner leurs péchés. l'Espérance prend ensuite la parole pour confirmer ce que vient de dire sa sœui", lui prouve par les exemples du passé qu'il ne faut jamais perdre courage dans l'infortune, et lui « donne à congnoistre qu'il est necessaii-e mettre la main à l'œuvre qui veut avoir profit. »

La Consolation des trois vertus est écrite avec une liberté de pensée à laquelle on ne s'attend pas dans un homme de cour. Les chapitres «sur la prééminence de l'ung sur l'autre» contre l'ambition du clergé, contre le célibat des prêtres , ont parfois une concision et une netteté que ne renieraient ni Calvin , ni La Boétie ; ce dernier surtout n'aurait ])as mis d'autres paroles que ne l'a l'ait Alain Chartier dans la bouche (ï Indignation.

La même énergie règne dans le Quadrilogue invectif, libelle qui , selon nous , parut vers 1427, et dont le premier chapitre a été qualifié admirable par le savant iM. Paulin Paris.

Une miniature du manuscrit n*^ 6796 de la bibliothèque Royale indique assez le sujet du Quadrilogue. Devant un château aux fenêtres duquel sont appendues les bannières du roi et des princes du sang , Noblesse, Clergieet Chevalerie disputent devant France, qui soutient de son bras droit l'un des murs du château qui semble tomber en ruines. A côté de France sont les figures du Peuple terrassé , de Chevalerie indolemment appuyée sur sa hache , enfin de Clcrgie qui semble ne vouloir rien empêcher ni réprimer. On conçoit aisément que France terminera la querelle en invitant ses enfants à oublier leurs torts pour ne se souvenir que de leurs devoirs , et à s'unir contre l'ennemi commun à l'exemple des petites mouches à miel.

Un dialogue d'un latin très-pur, Sujjer deploratione gallicw cala-

AI;AIi>[ CHARTIER. 13

mitatis , est rempli d'invectives sanglantes contre les Anglais, et contient les mêmes sentiments d'exaltation patriotiqne que ceux qui sont exprimés dans les divers ouvrages dont nous venons de donner l'analyse. «Plût au ciel, y re'pète Alain sous toutes les formes, que je mourusse non avec l'État, mais pour lui! Que tous les maux retombent sur ma famille et sur moi , mais que Dieu sauve la France ! »

Alain Chartier employa les anne'es qui suivirent le martyre de Jeanne d'Arc à e'crire une Généalogie des rois de France depuis saint Louis jusques à Charles Vil, en re'ponse à la fausse interpre'tation donne'e par le parlement de Paris au traite' de Calais, et quelques livres de morale dans lesquels il prêche . comme toujours , la paix et l'union. De ce nombre, sont trois e'pîtres deDeteslatione belli gallici et suasione pacis , le Lai de paix, le Curial (le courtisan), par lequel il engage son frère à ne pas venir à la cour: le Régime de fortune et le Bréviaire des nobles, recueils de ballades qui eurent uu grand succès, même après leur apparition. Le premier, le Régime de fortune , a été' souvent réimprimé , et toutes les collections de vieux poètes en ont d'ailleurs reproduit la sixième ballade, celle qui a pour refrain :

Car vous n'aviez riens quant vous fustes nez.

Quant au Bréviaire , il devint une espèce de manuel pour les jeunes gentilshommes. L'auteur du Champion des dames, Martin Franc, en recommande la lecture : Lisez , dit-il ,

Lisez souvent au Bréviaire Du doux poëte Alain Gliartier.

Et Jean Le Masle, qui, cent ans plus tard, publiait un commentaire sur ce poëme , atteste que de son temps encore on forçait les pages à l'apprendre par cœur, et à en réciter chaque jour quelques morceaux. Cependant la verve patriotique de Chartier était en apparence endormie ; elle se réveilla à la nouvelle de la violation de la trêve de Tours et du sac de Fougères. Le pillage des églises, le massacre des bourgeois , le viol des femmes , commis en pleine paix par les soldats du roi d'Angleterre , exaltèrent une dernière fois l'imagination du poëte. Sous le titre de Ballade de Fougères , il composa une sorte de

14 LKS NORMANDS HJ.USTKES.

vaudeville en vingt et un couplets ; chacun de ces couplets se termine par un proverbe menaçant , par lequel il annonce aux ennemis de la France leur expulsion prochaine.

Ces prédictions, en effet, devaient incessamment s'accomplir; mais il ne fut pas donné à l'écrivain patriote de jouir du succès des armes de son roi. Il avait pleuré sur le désastre d'Azincourt, il ne put chanter la victoire de Formigny. Il mourut en 1449 , un an au plus avant cette bataille, qui réintégra la Normandie dans l'unité française.

Le lieu et l'époque de la mort d'Alain étaient restés inconnus jusqu'au xvuf siècle , lorsqu'un antiquaire nommé de Saint-Quentin de Remerville découvrit son tombeau dans l'église de Saint-Antoine d'Avignon. L'inscription, qui avait disparu sous le badigeon dès 1762. quand d'Expilly donna son premier volume du Dictionnaire géogra phique de la France, a été recueillie par ce géographe (I) :

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