‹ Poètes normands;Chapitre 25 sur 63 · M'^-^ DE SCUDERY · texte numérisé non relu

M'^-^ DE SCUDERY

RIadeleine de SCUDÉRY, issue d'une ancienne famille de Naples e'tablieen Provence depuis deux siècles, naquit en 1607, dans la ville du Havre, dont son père était gouverneur. Doue'e de beaucoup d'esprit naturel , judicieuse et réfle'chie dans un âge où la plupart des jeunes personnes ne sont encore qu'aimables et spirituelles , la gracieuse muse dont nous avons entrepris d'analyser l'histoire excita , dès ses premières années, dans le cercle de sa fomille, cette admiration que plus tard le public devait lui prodiguer avec tant d'enthousiasme. Une excellente éducation développa merveilleusement le germe de ses talents innés et de ses précieuses qualités. Cette femme, qui joignait aux avantages de l'esprit une délicatesse et une probité rares , consacra dans la suite le fruit de ses œuvres littéraires à acquitter les dettes de ses parents, bien qu'elle n'en fût en rien responsable, et montra, dans ses actes et dans ses écrits, des modèles de désintéressement et de vertu dignes des plus grands éloges. La pureté de ses mœurs enfin resta, durant tout le cours de sa longue carrière, à l'abri même d'un soupçon.

Arrivée très-jeune à Paris, dans un temps où l'hôtel de Rambouillet était le centre des beaux esprits, mademoiselle de Scudéry y fut reçue avec bienveillance, et bientôt elle obtint les applaudissements et se concilia l'affection de toutes les personnes illustres de celte époque. Ce ne fut pointa la puissance de ses charmes qu'elle dut l'empressement que les plus grands seigneurs de la cour et les hommes les plus distingués, poètes et savants, montrèrent pour jouir de sa société, mais à l'heureuse égalité de son caractère et aux grâces de son esprit. Le duc de Montausier, le maréchal de Roquelaure, Pélisson, Sarrasin, Ménage, Descartes, Daniel Huet, Conrart, etc., vécurent dans son intimité; et mesdames d'Aligre, de La Vigne, l'Héritier de Villandon, Julie d'Angenne, mademoiselle Arragonais, etc., loin de se montrer jalouses des

2 LKS NORMANDS ILLUSTRES.

triomphes de celle (pi'oii avait surnoirinie'e la Sapho du siècle, ue virent eu elle que l'honneur de leur sexe et de la littérature. La jirincesse Henriette d'Angleterre, belle-sœur de Louis XIV, disait à mademoiselle de Scudéry : « Dans notre commerce , c'est moi qui suis l'amant, car je vous recherche avec mystère. »

Les étrangers de distinction qui venaient à Paris ne négligeaient jamais de se faire présenter à cette femme dont la renommée était européenne ; la reine Christine de Suède elle-même l'honora de son affection, correspondit avec elle, et lui fit accepter son portrait accompagné du brevet d'une pension.

Comme son patrimoine ne répondait ni à sa naissance ni à son mérite, et qu'elle écrivait pour subvenir, avec le produit de ses œuvres, aux exigences de sa condition , le cardinal INIazarin lui légua une pension de mille livres. Cette première récompense, accordée à un talent qui comptait tant d'admirateurs puissants, fut un exemple que la cour s'empressa de suivre. Le chancelier Boucherat gratifia mademoiselle de Scudéry d'une pension sur le sceau , et Louis XIV, à la sollicitation de madame de Maintenon , la fit porter pour deux mille livres sur le tableau des pensionnaires de l'État.

Lorsque la savante Lucrèce -Hélène Cornaro mourut, en 1684, l'Académie des Bicovrati de Padoue admit mademoiselle de Scudéry à l'honneur de la remplacer, et lui adressa , avec ses titres d'association, une lettre flatteuse dont voici la copie :

0 Mademoiselle ,

«Quand notre Académie vous a choisie pour être de son corps, elle « n'a pas prétendu rendre votre mérite plus connu qu'il ne l'est déjà « par vos ouvrages Elle a voulu marquer à toute la terre qu'elle conte naît parfaitement ce mérite si exquis ; elle n'a pas moins songé à se «faire honneur qu'à honorer vos excellentes qualités. »

En 1671, elle remporta le prix d'éloquence, le premier qu'ait décerné l'Académie française. Le sujet proposé était un Discours sur la (jloire.

L'œuvre n'est assurément pas à l'abri de toute critique, et l'on en peut dire autant de la plupart des ouvi'ages de mademoiselle de Scudéry ;

mais ce qu'il est indispensable de se rappeler, dans l'appréciation des ouvrages d'uue'crivain, c'est l'état de la littérature dans le siècle auquel cet écrivain appartient. Si les œuvres que nous critiquons aujourd'hui renferment des beautés de nature à justifier une partie de la réputation qu'elles valurent à mademoiselle de Scudéry, si nous les jugeons presque toutes supéi'ieures aux productions des femmes de lettres les plus distinguées de notre époque , il est incontestable que le mérite en était bien autrement grand, alors que la réforme introduite par Malherbe dans la langue et dans la poésie françaises ne portait encore que des fruits bien rares et bien imparfaits. Contemporaine du poëte réformateur, puisqu'elle avait près de vingt -deux ans quand il mourut , mademoiselle de Scudéry dut se soumettre aux lois sévères qui venaient d'être imposées à la poésie ; elle trouva le chemin hérissé de difficultés , et pas un guide qui pût la conduire vers le but qu'elle se pr'oposait d'atteindre. Cependant elle fit dans la carrière poétique des pas fermes et glorieux , et nous prouverons bientôt , par des citations , que ses vers , souvent aussi corrects que ceux de Malherbe , étaient toujours l'expression simple et gracieuse des plus tendres sentiments. Mais , pour suivre l'ordre chronologique des productions de notre auteur, il faut d'abord dire quelques mots de ses nombreux et volumineux romans et de ses ouvrages en prose.

INIademoiselle de Scudéry, en se faisant auteur par nécessité et surtout dans l'honorable but d'acquitter, ainsi que nous l'avons déjà dit, des dettes considérables dont elle s'était rendue garant , prit le seul genre qui fût en vogue à cette époque : elle composa des romans. Mais ses ouvrages n'eurent du roman que le titre, et loin de renfermer de ces dangereuses peintures qui ne charment l'esprit qu'en distillant dans le cœur leur secret mais ini^illible poison, ils n'offrirent jamais à l'avidité des lecteurs que de saines maximes, et de nobles exemples de sagesse et de vertu. Ils furent accueillis avec empressement et durent alors un immense succès à ce style ingénieux et poli qui caractérisait le langage du beau monde, et qui, dans la suite , fut qualifié de précieux ridicule.

Ces ouvrages , sortes de poèmes épiques , considérés par quelques auteurs comme des histoires véritables dans lesquelles de grands personnages figurent sous des noms d'emprunt, sont rarement amusants

\ Mis ISOUMANDS ILLUSTRES.

mais toujours utiles, même pour une jeune personne, (pii ne peut manquer de s'instruire et de se former au bien par celte lecture. L'amour, par exemple, he'ros obli{;e' de ce genre de productions, ne paraît dans les romans de mademoiselle de Scudéry que sous des traits modestes et graves ; il s'y montre escorte d'actes glorieux ; enfin le dialogue h; [»lus passionné n'y porte pas à la morale la plus légère atteinte.

La moderne Sapho n'eut pas le bonheur de compter le sévère Des|)réaux au nombre de ses admirateurs ; bien que son titre de feninn; dût suffire pour la pi'otéger aux yeux d'un critique français , le rustique frondeur l'accabla de ses traits évidemment haineux; et, non content de l'avoir, pendant sa vie, harcelée sans relâche, il jeta comme une poignée de boue sur son tombeau, les Héros de roman, dialogue soi-disant fait à la manière de Lucain, morceau indigeste qui foit tache dans ses œuvres, et que ses plus fanatiques louangeurs n'oseraient pas défendre.

Celte raillerie de mauvais goût, qui tout d'abord paraît inex|)licable , ne semblerait-elle pas plus misérable encore , si l'on refléchissait qu'elle fut moins une œuvre de critique littéraire , que la puérile vengeance d'un amour-propre froissé 1'... C'est pourtant ce (ju'un simple rapprochement de faits doit établir d'une manière incontestable. Boileau , dont les premières satires composées vers 1660, ne liirent imprimées qu'en 1665, faisait de fréquentes lectures de ses vers manuscrits dans les sociétés où l'on s'empressait de l'admettre. Il ne manqua pas de se faire présenter à l'hôtel de Rambouillet, sûr qu'il se croyait d'y recueillir de glorieux applaudissements; mais son espoir fut déçu ; sa lecture n'y obtint aucun succès : de là sa haine implacable contre tous les beaux esprits dont cette maison était le rendez-vous , et en particulier contre mademoiselle de Scudéry, que , sous le nom de Sapho , on y proclamait reine.

Quoi qu'il en soit , nous persistons à dire que dans ces romans qu'on affecte tant de mépriser, le plus souvent pour se conformer au jugement du grand critique , et sans les avoir lus , on rencontre beaucoup de morceaux heureux , des traits ingénieux et hardis , et des portraits dessinés d'une main ferme et pleine de délicatesse. Notre opinion , contraire qu'elle est à l'arrêt suprême de Boileau , serait d'un feible prix aux yeux de la plupart des lecteurs, si nous ne l'ap-

puyiuus d'autorités irrécusables; nous n'éprouvons ici que l'embarras (lu choix.

Le pieux évêque de Tulle et d'Agen , le célèbre Mascaron , que sa réputation d'éloquence fit appeler à la cour, écrivait de son diocèse à mademoiselle de Scudéry : « L'occupation de mon automne est la lecture de djrus , de Clélie , d'Ibrahim. Ces ouvrages ont toujours pour moi le charme de la nouveauté , et j'y trouve tant de choses propres à réformer le monde , que je ne fois point difficulté de vous avouer que dans les sermons que je prépare pour la cour, vous serez souvent à côté de saint Augustin et de saint Bernard. »

L'immortel Fléchier n'est pas moins expressif dans les éloges qu'il donne à notre auteur, à propos d'un livre intitulé Conversations sur différents sujets , qu'elle vient de publier et de lui envoyer à Nîmes. Ce prélat écrit à l'auteur de CUlie : « Je suis tenté de distribuer votre dernier ouvrage aux fidèles de mon diocèse , pour les édifier, et aux ecclésiastiques, pour leur apprendre à prêcher la morale et leur donner un bon modèle...» Et c'est cette femme que Boileau, plus scrupuleux que deux évêques , accuse (Y enseigner une mauvaise morale dans ses romans ; cette femme dont Bayle disait , à propos de son surnom de Sapho : «C'était faire beaucoup d'honneur à l'ancienne Saplio que de donner son nom à une fille qui écrivait parfaitement bien en vers et en prose , et dont la vertu était admirée, »

Mascaron , dont nous avons déjà invoqué le témoignage , avait de l'esprit et du génie de mademoiselle de Scudéry la plus haute opinion ; occupé à faire l'oraison funèbre du maréchal de Tureinie , il se plaint , dans une lettre qu'il lui adresse , du peu de temps qu'il a pour composer ce discours , et après lui avoir fait part de ses inquiétudes et de ses ci'aintes, il ajoute : «Vous pouvez, mademoiselle, m'aider à éviter ces inconvénients , si vous avez la bonté de penser un peu à ce que vous diriez, si vous étiez chaigée du même emploi. Je vous le demande très-instamment. »

Le célèbre Daniel Huet , dans sa lettre à Ségrais sur V origine des romans , porte sur l'auteur de Clélie et du Grand Cyrus un jugement qui n'est pas moins favorable. Après avoir fait l'éloge deVAstrce de d'IJrfé , il se pi-ononce sur le mérite des romans que mademoiselle de Scudéry avait pul)liés sous le nom de son frère , et s'exprime en

ces termes : « L'on ne voit pas en France sans étonnement ceux qu'une fille, autant illustre par sa modestie que par son me'rite , avait mis au jour sous un nom emprunté , se privant si ge'néreusement de la gloire qui lui était due , et ne cherchant sa récompense que dans sa vertu , comme si , lorsqu'elle travaillait ainsi à la gloire de notre nation , elle eût voulu épargner la honte à notre sexe ; mais enfin le teirqis lui a l'endu la justice qu'elle méritait et qu'elle s'était refusée , et nous a appris que l'Illustre bassa, le Grand Cyrus et Clélie sont les ouvrages de mademoiselle de Scudéry. »

A ce tribut d'éloges , payé avec tant de grâce à la spirituelle 5ap//o par le savant évéque d'Avranches , nous pourrions ajouter le témoignage d'estime que le sévère Pascal ne refuse jias à l'auteur de Clélie, citer les vers que lui adressa l'évêque de A'ence, le galanl Godeau , pour exprimer sa vive admiration au sujet de la Carte du pays de Tendre, et nommer enfin le père Bouhours parmi ses plus vifs et ses plus constants admirateurs ; mais , quand on voit tant d'hommes graves partager le même enthousiasme, et les partis les plus opposés se réunir dans ce concert d'applaudissements , il n'est pas besoin de produire tant de preuves pour faire prompte justice des attaques d'un critique bourru , qu'excitaient de mesquines et jalouses rancunes.

11 ne nous reste donc plus que deux mots à dire des romans de mademoiselle de Scudéry : c'est qu'ils n'obtinrent pas seulement en France , mais aussi à l'étranger, un grand et légitime succès ; ils furent traduits dans presque toutes les langues , et attirèrent à leur auteur de vives et nombreuses sympathies.

Nous avons dit que c'est sous le nom de Georges de Scudéry, son frère, déjà connu par ses propres ouvrages , que mademoiselle de Scudéry publia ses premiers romans. En effet , c'est ainsi qu'elle donna successivement l'Illustre bassa, Cyrus, les Harangues des femmes illustres , et les cinq premiers volumes de Clélie ; mais quand son frère la quitta pour aller se marier en Normandie, le secret fut aisément découvert, et, dès ce moment, Georges de Scudéry ne prêta plus son nom. Sa sœur, qui n'en persistait pas moins à vouloir garder l'anonyme , se vit alors réduite à faire imprimer ses ouvi'ages sans nom d'auteur.

C'est à ses romans surtout que , de son vivant , mademoiselle de

Scudéry dut sa célébrité , parce qu'alors ce genre de prodiictiou était à la mode ; mais aujourd'hui ses poésies légères sont de tous ses titres les moins contestables. Certaines de ces pièces sont d'une facture si simple et si gracieuse , qu'elles peuvent être comparées sans désavantage à celles de nos plus agréables versificateurs ; et l'on est forcé de convenir en les lisant qu'elles justifient , quanta l'esprit, le surnom qu'elle avait reçu de ses contemporains.

Est-il risn de plus poétique et de moins prétentieux que ce joli quatrain adressé , sous forme d'avis , à une jeune demoiselle ? La pensée en est morale et la tournure fine et délicieuse.

Vous avez beau charmer, vous aurez le destin

De ces fleurs si fraîches, si belles ,

Qui ne vivent qu'un seul malin :

Comme elles vous plaisez , vous passerez comme elles.

Vainement on chercherait dans les œuvres poétiques du censeui* morose qui critiqua mademoiselle de Scudéry avec tant d'amertume , une stance plus naturelle , plus fraîche et plus harmonieuse que ces quatre vers. Rien dans la forme n'indique le travail ; et la pensée s'y traduit par une image tout à la fois si juste et si simple , que l'on serait tenté de s'en croire l'auteur.

Les poésies de cette femme bonne , douce , aimante , sont les échos de son âme , les chants ou les cris de son cœur ; elles découlent de source , limpides comme l'onde pure , et exhalent un parfum de sincérité naïve qui pénètre l'esprit et s'en rend maître. Les vers suivants qu'elle fit sur le portrait du duc de Montausier, avec qui elle avait été liée d'amitié , sont l'expression d'une douleur vraie. La philosophie ne s'y montre pas froide et sèche comme dans les stances de Malherbe ; tout en reconnaissant le néant des grandeurs humaines , elle laisse un libre cours à de sincères regrets.

C'est là de Montausier l'héroïque visage :

C'est là son air si grand , et si noble , et si sage ;

C'est tout ce qu'il nous laisse après avoir été.

0 triste souvenir! quand je mets tout ensemble

Son esprit , son savoir et son cœur indompté ,

Fier, bon, tendre, constant, rempli de piété,

Hélas! je cherche en vain quelqu'un qui lui ressemble.

Il est imj)ossible de faire mieux et en moins de mots l'éloge du noble ami qu'elle regrette. Ces beaux vers sont charge's de couronnes et de larmes.

La muse de mademoiselle de Scude'17 n'entonne jamais de ces chants sublimes qui saisissent notre âme et la transportent ; sa voix est plus tendre qu'énergique , plus mélodieuse que puissante. Elle conquiert note à note l'admiration de qui l'écoute , mais elle ne la commande pas. Aussi ne la voyons-nous jamais quitter le genre intime , dans lequel la sensibilité de son cœur se révèle avec tant de grâces , pour s'élancer audacieusement dans de hautes régions où ses ailes trop faibles ne la soutiendraient pas.

En revanche , il n'est peut-être pas dans ses poésies légères une pièce qui ne soit digne d'éloges. Ce madrigal adressé à une jeune fille est surtout d'une rare délicatesse, et nous doutons que l'on puisse, sur un pareil sujet, s'exprimer avec plus de réserve :

Tircis vous apprend des chansons

Où le cœur s'intéresse; On dit qu'il y joint des leçons

Qui parlent de tendresse; Fuyez ce charme séducteur,

C'est un plaisir funeste ; L'oreille est le chemin du cœur,

Et le cœur l'est du reste.

Mademoiselle de Scudéry joignait à ses autres qualités une grande spontanéité d'esprit. Son gracieux génie jetait à propos de brillantes étincelles. Un jour qu'elle était allée àVincennes, peu de temps après que le grand Condé en fut sorti , on lui montra des pots d'oeillets que le prince avait pris plaisir à cultiver lui-même , et elle écrivit aussitôt sur une ardoise ces quatre vers , gravés depuis dans la mémoire de tout le monde :

En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier Arrosa d'une main qui gagna des batailles. Souviens-toi qu'Apollon bâtissait des murailles. Et ne félonne plus que Mars soit jardinier.

Le père Bouhours, dans ses Pensées ingénieuses, dit de cc(iualrain

qu'un impromptu si joli vaut une pièce méditée , et que peut-être , en rêvant beaucoup , on ne pourrait rien trouver de plus heureux ni de plus juste.

On cite aussi , dans toutes les biographies , quatorze vers improvisés à l'hôtel de Rambouillet pour remercier Conrart , qui venait d'offrir à notre poëte un cachet en cristal. Ces vers , que l'on doit juger avec toute l'indulgence que réclame une improvisation rimée , prouvent, sinon un merveilleux talent , du moins une facilité rare , un esprit sans prétention , et , ce qui vaut mieux encore , un excellent cœur.

Pour mériter un cachet si joli , Si bien gravé, si brillant , si poli ,

Il faudrait avoir, cerne semble,

Quelque joli secret ensemble ;

Car enfin les jolis cachets

Demandent de jolis secrets,

Ou du moins de jolis billets ;

Mais comme je n'en sais point faire.

Que je n'ai rien qu'il faille taire,

INi qui mérite aucun mystère ,

Il faut vous dire seulement Qu'on ne peut se défendre De vous donner son cœur ou de le laisser prendre.

L'état de fortune de mademoiselle de Scudéry, et l'empressement généreux que les principaux personnages de son époque et le roi luimême avaient mis à lui tendre la main, dictèrent à sa muse quelques pièces que l'on pourrait croire entachées de flatterie ; mais le sentiment qui domine dans tous ses vers est si naturel et si doux , qu'à moins de blâmer toute reconnaissance , on ne saurait lui reprocher sérieusement l'exagération des épithètes élogieuses qu'elle donne à ses illustres bienfaiteurs. Elle remercie avec toute l'effusion de son cœur et ne mendie jamais. Ses madrigaux , enfin , sont des jets si naïfs , si pui's , qu'ils excluent toute idée de calcul.

Est-il rien de plus simple et de plus joli , rien où respire une louange plus sincère que ces vers faits pour la reine Marie-Thérèse d'Auti'iche , épouse de Louis XIV ?

10 LES IVORMANDS ILLUSTRES.

Élre reine , être belle, élre jeune , être sage , l'artager pour toujours le destin d'un héros; Élre mère d'un (ils qui dès son plus jeune âge Api)rend à mépriser les douceurs du repos : Thérèse, ce bonheur est si diî5iie d'envie, Qu'on ne peut souhaiter un sort plus fortuné Ni demander au ciel, pour votre illustre vie, Que de vous conserver ce qu'il vous a donné.

Si l'on compare cette poésie pleine de liaîcheur et de njodestie aux sonnets ridiculement pompeux dont les rinieurs de l'e'poque inondaient la cour, on ne confoudi-a certainement pas mademoiselle de Scudéry avec la tourbe des flatteurs , ni ses chants exquis avec les fenfares des poètes courtisans. Les vers de Sapho . même lorsqu'ils s'adressent au roi , renferment presque toujours , entre quelques éloges du meilleur goût, l'expression d'une pensée généreuse.

Dès que tu fais un pas, l'Europe est en alarmes.

Et conire l'effort de tes armes

Rien ne la pourrait soutenir; Mais dans un calme heureux tu gouvernes la terre :

Quand on peut lancer le tonnerre,

Qu'il est beau de le retenir !

Lorsqu'elle s'adresse au prince fils de Louis XIV, le jour même qu'il reçoit du roi son père le titre de dauphin , sa muse ne flatte pas , elle conseille.

Savez-vous bien le prix du grand nom qu'on vous donne ? Prince, par mille exploits il faut le mériter : Tout l'univers le craint, la gloire l'environne; Il n'en fut jamais un si pesant à porter.

Le propre du talent de mademoiselle de Scudéry est de parler à tous le langage du cœur, sans emphase et sans détours. Les tendres sentiments et les nobles pensées qui prêtent tant de chaleur à ses poésies appartiennent à son âme , elles sont inhéi'entes à sa nature, et ses vers les plus gracieux ne sont que ses plus fidèles interprètes. En lisant ceux qu'elle adresse aux demoiselles de Saint-Cyr, ne croit-on pas voir une

mère qui fait à ses enfants une tendre exhortation , pour les encourager dans la pratique du bien , et leur faire demander à Dieu , par de ferventes prières , la conservation des jours pre'cieux d'un père et d'une épouse? Là, comme partout, notre poète n'a été assurément que l'image d'elle-même , que l'écho de sa pensée.

Vous de qui rinnocence el la noble jeunesse S'élève au pied du Irône, à l'ombre d'un grand roi. Voulez-vous recueillir les fruits de sa largesse ? Du roi de l'univers apprenez bien la loi.

INe demandez au ciel ni grandeur ni richesse ,

Dont le frivole éclat rend nos yeux éblouis;

Mais par des vœux ardents et remplis de tendresse ,

Abrégeant vos souhaits . demandez-lui sans cesse

Pour vous, poumons, pour tous, qu'il conserve Louis.

Les heureuses qualités qui rendent d'un commerce agréable la personne qui en est douée avaient été prodiguées par la nature à mademoiselle de Scudéry. Les contemporains de cette femme célèbre ne rendent pas un témoignage moins flatteur de ses excellents sentiments , des grâces de son esprit , de la douceur et de l'égalité de son caractère , que de ses talents et de ses ouvrages. Mais à ces dons précieux , la moderne Sapho ne joignait pas les avantages de la beauté. « C'est une grande personne maigre et noire , disait Tallemant , et qui a le visage fort long. » Madame Cornuel , qui avait cru se reconnaître sous les traits de Zénocrile , dans ses romans , et lui en avait gardé rancune , disait, par allusion à ce teint si noir, que « la Providence se montrait, en ce qu'elle faisait suer de l'encre à mademoiselle de Scudéry, qui en usait tant et barbouillait tant de papier. » Cependant un artiste célèbre de cette époque , Nanteuil , était parvenu à faire d'elle un portrait qui , sans nuire à la ressemblance , dissimulait adroitement les disgrâces de sa figure. Aussi notre poète, qui se connaissait bien et se savait laide , l'en remercia-t-elle par ces quatre vers :

Nanteuil , en faisant mon image , A de son art divin signalé le pouvoir :

Je hais mes traits dans mon miroir,

Je les aime dans son ouvrage.

12 LKS NORMANDS IIJ,l STRKS.

Elle joignit à ce (luatiaiii une assez forte sonnne en or, contenue dans une jolie bouise qu'elle avait faite elle-même , et lui envoya le tout ; mais l'artiste , désinte'resse , ne garda qiïe la bourse , et lui lenvoya l'or en lui éciivant une lettre pleine de délicatesse , dont voici la dernière phrase : « Comme vous me permettez , mademoiselle , de chérir tout ce qui vient de vous , je prends volontiers la bourse que vous avez faite ; mais je vous remercie de vos louis , que je ne crois pas de votre façon. »

Parmi les nombreux amis que compta mademoiselle de Scudéry, le plus cher et le })lus constant de tous fut Pélisson. Il y avait entre elle et lui sympatliie d'esprit, de sentiments et de cœur, et ils étaient, dit-on , aussi laids l'un que l'autre. Leur liaison fut si étroite , leurs rapports furent si intimes , si l'on en croit l'abbé d'Olivet , que peu dant cinquante ans ils se virent ou s'écrivirent presque tous les jouis. Leur correspondance poétique surtout est digne de fixer un instant l'attention du lecteur.

Pélisson, qui, suivant le goût mignard de l'époque, prend le nom de Roitelet, écrit à mademoiselle de Scudéry qu'il appelle sa Fauvette , et se plaint de sa trop longue absence ; il l'accuse même de coquetterie , puis il ajoute :

Qui vous oblige à me ciianger.^ M'accuse-l-on d'être léger?

Suis-je devenu plus difforme ?

Je suis ce même Roitelet , A qui, par un galant couplet, Vous disiez quelquefois : Attendez-moi sous l'orme; Mais puisqu'enfin l'on me réforme , Adieu , Je suis votre valet.

Voici la réponse de la Fauvette aux reproches du Roitelet :

Je vous jure, foi de Fauvette , Que je ne fus jamais coquette ; . Mais, trop inconstant Roitelet , J'ai su d'une vieille Chouette Qu'on dit qu'une jeune Alouette Vous enchante par son caquet El que, depuis cette amourette ,

Vous parlez comme un PeiTO(|uel; Mais si vous devenez coquel , Je vous jure, foi de Fauvelte , Que vous aurez voire paquet.

La correspondance prend alors un certain caractère de vivacité qui semble un instant présager une rupture ; mais ])ientôt de tendres sentiments se réveillent dans le cœur de l'aimante Fauvette , et en finissant elle s'écrie :

Reprenons nos amours, reprenons nos ciiansons ; Et chantant tous les jours de buissons en buissons , Surpassons, s'il se peut, les tendres Tourterelles, Dont les flammes sont éternelles.

Puis . dans une dernière épître , elle s'abandonne à son doux penchant , et emprunte , pour peindre l'état de son âme, un couplet d'une pièce intitulée l'Oranger, adressée par Pélisson à mademoiselle de Scudéry. Voici la première strophe de cette réponse :

Je viens d'un aimable verger Où bien souvent je rêve et je soupire. J'ai vu des vers gravés sur un jeune oranger. Qui disent justement tout ce que je veux dire.

Recevez-les , cher Roitelet , Et n'oubliez jamais cet amoureux couplet : «Qu'une flamme mal éteinte Est facile à rallumer, Et qu'avec peu de contrainte On recon)mence d'aimer.»

Il ne faut juger cette correspondance que comme un jeu d'esprit , un innocent badinage , et n'en tirer aucune induction fâcheuse pour la réputation de mademoiselle de Scudéry, dont tous ses contemporains s'accordent à vanter l'extrême réserve.

Dans une pièce intitulée Comparaison de la beauté, de l'esprit et de la vertu, mademoiselle de Scudéry nous apprend elle-même quel cas elle fait d'une moralité irréprochable :

La fleur que vous avez vu naître , Et qui va bientôt disparaître, C'est la beauté qu'on vante tant ;

14 I.KS iNOiniANDS MJ.ISTHKS.

L'une brille quel(|iies journées, L'aulre dure quelques années , Kl diminue à chaque inslanl.

L'esprit dure un peu davanlage.

Mais à la fin il s'affaiblit; Kl s'il se forme d'âge en dge , il brille moins plus il vieillit.

La vertu , seul bien véritable , Nous suit au delà du trépas ; Mais ce bien solide et durable , Hélas! on ne le cherche pas.

Nous n'avons fait tant de citations des poe'sies le'gères de mademoiselle de Scude'ry que poin^ donner au lecteur une ide'e exacte de la confiance que méritent certains critiques , et prouver qu'il est souvent dangereux d'en accepter aveugle'ment les arrêts. L'auteur dont nous venons de passer rapidement en revue les ouvrages et la vie n'avait pas, sans doute, un de ces talents transcendants qui rayonnent surtout un siècle et font e'poque dans l'histoire , mais nous croyons avoir suffisamment démontré qu'indépendamment des égards que son sexe commande, son mérite avait droit aux éloges.

Mademoiselle de Scudéry conserva jusque dans ses dernières années l'enjouement de son caractère , le feu de son imagination et la vivacité de son esprit ; à quatre-vingt-douze ans, elle faisait encore des vers pleins de grâce et de fraîcheur, et ce fut à l'âge de soixante-six ans , en 1671, qu'elle composa son Discours sur la gloire, discours qui mérita , ainsi que nous l'avons dit au commencement de cette notice , le premier prix d'éloquence qu'ait décerné l'Académie française. Ce heau triomphe , remporté par une femme sur toutes les céléhrités de l'époque qui n'avaient pu manquer de prendre part à ce premier concours, combla toutes les dames d'une véritable joie. L'une d'elles , liée d'amitié avec mademoiselle de Scudéry, lui fit remettre quelque temps après , par un inconnu , un petit paquet à son adresse que le porteur dit être venu par le courrier de Provence. Elle l'ouvrit et y trouva une jolie boîte renfermant une Ode et une petite guirlande de laurier d'or émaillée de vert. Elle ne sut longtemps à qui attribuer cette galanterie , et la réponse qu'elle y fit avait poiu'

MADEMOISELLE DE SCUDERY. It)

titre : A l'illustre secrétaire des dames, quel qu'il puisse être ; mais dans la suite elle découvrit que l'ode e'tait de mademoiselle de La Vigne , qui , par modestie , ne l'avait pas signée.

On lui adressa d'autres félicitations en prose et en vers, auxquelles elle répondit avec autant de cœur que d'esprit. 'Voici sa réponse à un madrigal où on la qualifiait d'immortelle :

Quand l'aveugle destin aurait fait une loi

Pour me faire vivre sans cesse,

J'y renoncerais par tendresse, Si mes amis n'étaient immortels comme moi.

Mademoiselle de Scudéry avait la répartie vive et des saillies souvent piquantes. Un jour qu'elle venait d'être éclaboussée par le carrosse d'un financier enrichi, «Cet homme-là, dit-elle, est vindicatif ; nous l'avons éclaboussé autrefois, il nous crotte maintenant. »

Quelqu'un ayant dit de Versailles que c'était un lieu enchanté, «Oui, répartit-elle en faisant à Louis XIV une délicate allusion, pourvu que l'enchanteur y soit. »

Elle mourut le 2 juin 1701, à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans , et les louanges qui lui avaient été prodiguées pendant sa vie ne lui manquèrent pas après sa mort. Ce fut un membre de l'Académie de Soissons, l'abbé Bosquillon, qui prononça son éloge. L'hôpital des Enfants-Rouges et Saint-Nicolas-des-Champs, sa paroisse depuis ini demi-siècle , se disputèrent l'honneur de lui donner la sépulture. Le cardinal de Noailles décida en faveui' de Saint-Nicolas-des-Champs . où elle fut inhumée le 3 juin. Vastron, historiographe du roi, lui composa une longue épitaphe qui se termine par cette pensée , la seule qui nous ait frappé :

ELLE «'aurait JAMAIS DU MOURIR, s'il, Y AVAIT EU UN AUTRE CHEMIN POUR ARRIVER

A l'éternité.

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