VII. Annales poétiques, 40 vol. in-18, etc. etc
I*aris. — Imprimerie el Fonderie de Rig:^oii.\, rue Monsieiir-le-Prince, 29 bis.
(/un/f.f /)r-i>fi/j- j-c.
Né ;i l.voiiî^ -1.1 -Forêt
IsAACDE BENSERADE, né en 1612, à Lions-la-Forêt , petite ville de l'arrondissement des Andelys (Eure) , était fils d'un maître des eaux et forêts. Dès son enfance il se fit remarquer par la vivacité de son esprit et des saillies surprenantes. Il n'avait que huit ans lorsque l'évéque qui lui donnait la confirmation lui demanda s'il ne voulait pas changer son nom hébreu d'Isaac pour un nom chrétien : « Volontiers , dit-il , pourvu qu'on me donne du retour, » Le prélat , charmé de cette réponse , dit : «11 faut le lui laisser, il a la mine de le faire bien valoir. « En effet, quel autre nom aurait pu lui mieux convenir i* Isaac , en hébreu , signifie ris , et nous verrons qu'il était d'une humeur extrêmement enjouée.
Fort jeune encore lorsqu'il perdit son père , Benserade, qui n'avait pour toute ressource qu'une fortune bien modeste et d'ailleurs contestée, aima mieux abandonner son héritage que de s'exposer aux chances d'un procès ; mais, allié par sa mère au cardinal de Richelieu, il dut à cette parenté le bonheur d'obtenir, au sortir de ses études , une pension de 600 livres qui lui fut servie tant que vécut le ministre, et que la duchesse d'Aiguillon lui aurait peut-être continuée, si le poète n'avait encouru sa disgrâce par ces quatre vers qu'il fit sur la mort de son bienfaiteur :
Ci-gîl, par la morbleu , Le cardinal de Riclielieu , El , ce qui cause mon ennui , Ma pension avecque lui.
2 I-ES NOHMANDS ILLUSTRES.
La perte de celte uFiiqiie ressource aurait jeté Benserade dans une {jêne extrême , si la reine-mère ne l'eût promptement re'parée en lui accordant une pension de 3,000 livres. L'amiral de Brézé, qui le conside'rait aussi comme son parent du côté maternel , s'intéressa vivement à lui ; il l'emmena sur son vaisseau dans plusieurs expéditions, et notamment dans celle où cet amiral fut tué d'un coup de canon. Après cette mort, qui compromit de nouveau son avenir, Benserade revint à la cour, où il vécut de sa pension et des dons de quelques dames riches et libérales. Les grâces de sa personne, la fécondité de son esprit et sa conversation assaisonnée d'une plaisanterie fine et délicate lui attirèrent bientôt tous les suffrages. Sa qualité de gentilhomme lui permettait de traiter familièrement avec les grands seigneurs, et il usa de ce privilège , mais il observait avec eux la plus grande circonspection. «En leur parlant, disait-il à l'un de ses amis , personne ne fait plus d'attention que moi aux longues et aux brèves. Ce sont des lions qui me tendent des pièges par des caresses affectées : ils seraient ravis qu'il m'échappât un jour quelque chose de peu mesuré , pour avoir le plaisir de me donner un coup de patte ; mais , Dieu merci , je ne leur ai point encore procuré cet amusement. »
Benserade faisait des vers sur toutes sortes de sujets et avec une extrême facilité. A peine sorti du collège , il donna plusieurs pièces de théâtre qui obtinrent quelque succès. Nous nous contenterons d'en citer ici les litres : Cléopâtre, la Mort d'Achille, Iphis et lantc, Méléagre , et Gustave ou l'Heureuse ambition.
Ces pièces contribuèrent fort peu à la réputation de bel esprit dont jouit l'auteur; mais ce qui le mit en grande vogue à la cour, ce furent les vers qu'il fit pour les ballets royaux , qu'à défaut d'opéra l'on représentait alors, et dans lesquels des personnages du plus haut rang, et Louis XIV lui-même, ne dédaignèrent pas déjouer des rôles de dieux, de héros ou de bergers. Les paroles que le poêle avait l'art d'adapter à ces sortes de divertissements obtenaient d'autant plus de succès que , tout en convenant parfaitement au caractère des personnages mythologiques qui y figuraient , elles étaient en même temps l'expression délicate des mœurs, des inclinations , des qualités et des défauts des danseurs qui représentaient ces divinités de la Fal)le.
Quelques courtes citations donneront une idée de ces compositions galantes qui furent le triomphe de Benserade.
Dans le Ballet de la Nuit, dansé par Louis XÏV en 1652, le marquis de Genlis représentant une Heure du matin, le poëte, par allusion à la petite vérole dont ce seigneur était marqué, lui mit dans la bouche les vers suivants. C'est l'Heure qui parle :
Pas une de mes sœurs ne doit être jalouse
De ce que j'ai d'appas ; Quoique je brille fort, je ne suis pourtant pas
La plus belle des douze.
J'ai beaucoup d'avantage à paraître masquée
Et dans l'obscurité ; Car, de tout le Cadran, je suis (sans vanité)
L'Heure la plus marquée.
Il faut pour mon visage avoir de l'indulgence,
Et l'on doute à ses traits Que l'Heure du berger et moi puissions jamais
Être d'intelligence.
De si peu de beauté Nature m'a pourvue ,
Qu'en mon plus riche atour Je crois , sans me flatter, que je suis pour l'Amour
Une Heure assez indue.
L'on peut bien en plein jour voir une plus belle Heure,
Lorsque le soleil luit ; Mais quelqu'une dirait qu'en revanche la Nuit
N'en a pas de meilleure.
Benserade ne laisse jamais échapper l'occasion de railler sur sa laideur ce même gentilhomme qui figure dans tous les divertissements de la cour. Le Ballet dit des Plaisirs, dansé en 1655, et dans lequel le marquis de Genlis représentait le Génie du jeu , lui valut encore l'épigramme que voici :
Ce Jeu-là n'est pas des plus beaux , Encor qu'il soit aimé de quelque demoiselle;
Et qui le verrait aux flambeaux , Avoûrait que le Jeu ne vaut pas la chandelle.
Ce genre d'esprit, qui de nos jours paraîtrait puéril et de mauvais goût, passait alors pour de la fine plaisanterie , dont ceux mêmes qui en e'taient l'objet se montraient jaloux ; car Benserade , avec le tact d'un adroit courtisan , ne manquait jamais de pallie»' par quelque flatterie ce que sa joyeuse critique avait de piquant, et dès que l'amour propre y trouvait son compte, il imposait aise'ment silence au dépit. Lepoëte, d'ailleurs, était d'une exquise galanterie envers les dames, et sa muse n'avait pour elles que les plus gracieux éloges; aussi l'écoutaient-elles avec un extrême plaisir, et pensaient-elles de lui tout le bien qu'il disait d'elles : ajoutons qu'il chantait de conviction et avec délicatesse le monarque dont il prenait soin d'égayer les loisirs , et l'on comprendra sans peine comment Benserade , avec un talent qui n'avait rien de merveilleux , fut en si grande vogue , et fit , jusque dans sa vieillesse, les délices d'un règne si riche en grands génies. Deux ou trois seigneurs , quelque peu maltraités dans un divertissement composé à la gloire de Louis XIV et des principaux personnages de sa cour, n'auraient-ils pas eu mauvaise grâce de se plaindre d'une pointe d'esprit que le roi avait d'avance approuvée , qui était dans le goût de l'époque, et qui, enfin, avait été sanctionnée par un rire universel? Les saillies du critique trouvaient donc leur passe-port dans les flatteries du courtisan, et Benserade avait ainsi le privilège de tout dire.
Dans le Ballet des Arts, dansé en 1663, il adressa à mademoiselle de La Vallière, qui remplissait le rôle d'une bergère, ces vers pleins d'une allusion aussi gracieuse que délicate à son amour pour Louis XIV :
Non , sans doule, il n'est point de bergère si belle; Pour elle, cependant, qui s'ose déclarer ? La presse n'est pas grande à soupirer pour elle, Quoiqu'elle soit si propre à faire soupirer.
Elle a dans ses beaux yeux une douce langueur; El bien qu'en apparence aucun n'en soit la cause, Pour peu qu'il fiU permis de fouiller dans son cœur, On ne laisserait pas d'y trouver quelque chose.
Maispourquoi là-dessus s'étendre davantage? Suffit qu'on ne saurait en dire trop de bien ; El je ne pense pas (|ue dans foui le village , Il se rencontre un cœiu- mieux placé que le sien.
Ces quatrains et ceux que nous avons pre'ce'demment cites ne sont assurément pas d'une grande richesse de poe'sie ni d'une correction irréprochable ; mais , pour les apprécier comme il convient , il est indispensable de remarquer que tous ces ballets sont de véritables impromptu, composés dans un temps fixe, sur un sujet donné, sans autre ressource que l'imagination de l'auteur pour suppléer au défaut d'ensemble , et sans plus d'intrigue que dans une représentation de lanterne magique. L'esprit du poëte faisait seul tous les frais de ce genre de spectacle, et ce n'était que dans l'exhibition de son œuvre qu'il trouvait de puissants auxiliaires : la pompe et le grandiose de la mise en scène , la magnificence et la variété des costumes , le rang et le mérite des acteurs. Pour certains rôles enfin, ceux qu'avaient choisis le roi et la reine par exemple , Benserade se voyait réduit à la seule louange, et encore était-elle restreinte dans le caractère du personnage qu'il avait à peindre. Les vers suivants faits pour Louis XI V , qui , dans le Ballet des Muses, représentait un berger, prouveront avec quel bonheur le poëte triomphait de ces difficultés :
11 mène des troupeaux dont la bizarrerie Quelquefois tire à gauche au lieu d'aller à droit.
Pour telle bergerie, Jamais pasteur ne fut plus ferme et plus adroit.
Il pourrait de ce faix soulager sa pensée. Mais il ne s'en veut pas reposer sur les siens;
La saison est passée Où les bergers dormaient sur la foi de leurs chiens.
Paissez, brebis, pendant qu'il s'apprête à détruire Avec tantde vigueur tous les loups, s'il en vient.
Et laissez-vous conduire A qui sait mieux que vous tout ce qui vous convient.
Ces divertissements , au nombre de vingt-quatre, ont tous, indépendamment de cette inimitable galanterie qui était le propre de l'esprit de Benserade , un certain cachet de finesse si naturelle , et un parfum de bon ton si exquis pour le temps , que l'on comprend aisément que le commerce du grand monde était pour l'auteur d'un secours plus utile que le travail et l'étude. L'art avec lequel il pei-
gnait (l'un même trait le double caractère du personnage et de l'acteur e'tait une sorte de secret qui ne lui avait e'té réve'lé par personne, et que nul autre après lui ne posse'da jamais. En 1664, pourtant, il fut dansé , sur le petit théâtre du Palais-Royal , un ballet ayant pour titre les Amours déguisés, dont le président de Périgny, alors lecteur du roi , avait composé le sujet et les vers ; mais , bien qu'il fût accueilli avec feveur, le peu de succès qu'il obtint ne fit qu'ajouter à la vogue de notre poète; aussi Benserade, ivre de ce nouveau triomphe, ne put-il s'empêcher de le témoigner sur-le-champ par cet impromptu de quatre vers qu'il fit remettre à son rival :
Ami lecteur, ou président; n'importe:
La mascarade est belle, et vous l'entendez bien; Vos Amours déguisés le sont de telle sorte, Que le diable n'y connaît rien.
Le président , vivement blessé dans son amour-propre d'auteur, renvoya de suite à Benserade son épigramme ainsi retournée :
Méchant plaisant , ou poëte ; n'importe : La mascarade est belle , et la cour l'entend bien ; Mais pour les gens de votre sorte , On est ravi qu'ils n'y connaissent rien.
Après cette riposte , chacun d'eux resta convaincu qu'il avait les rieurs de son côté , et l'affaire n'eut pas de suites.
Dans une autre circonstance , Molière , irrité contre Benserade qui avait tourné en ridicule quelques vers d'un ballet dont cet habile comédien était l'auteur, tira de lui une tout autre vengeance : il fit pour le roi, qui représentait Neptune dans une fête, des vers du style et du goût de ceux de Benserade , et il ne les avoua point d'abord; mais, par prudence , il prévint de sa ruse Louis XIV. La cour, attribuant ces vers à son poète favori , les applaudit avec chaleur, et Benserade recevait comme un tribut légitime tous les compliments , quand Molière annonça hautement que les vers étaient de lui.
Le cardinal Mazarin partageait l'engouement de la cour pour les ballets de Benserade ; et un jour qu'il assistait au coucher du roi , il lui arriva de dire , pour donner une idée favorable des couronnes
poétiques qu'il prétendait avoir lui-même conquises dans sa jeunesse , que ses vers italiens, qu'il avait vus si bien accueillis à la cour de Rome , avaient pour la finesse et la galanterie beaucoup de ressemblance avec ceux du poète français. Benserade, auquel ce mot flatteur fut bientôt rapporté , courut en toute hâte chez le cardinal , pénétra , malgré ses gens , dans son appartement où il le trouva couché , et , se jetant à genoux au chevet de son lit , il lui fit les plus grands éloges de ses vers italiens qu'il ne connaissait pas , et que d'ailleurs il n'aurait pu comprendre; puis il lui exprima, avec une effusion enthousiaste, sa joie et sa vive reconnaissance de l'honneur infini qu'il lui avait fait en daignant se comparer à lui. Mazarin , qui pour les éloges avait l'oreille italienne, se réveilla au bruit de cette chaleureuse démonstration , rit beaucoup de la saillie , et se rendormit satisfait. Le lendemain Benserade recevait de l'éminence une première gratification de 2,000 livres, et, plus tard, il dut à sa protection une rente de mille écus sur l'abbaye de Saint-Éloi , et plusieurs autres pensions sur des bénéfices , qui portèrent en peu de temps le revenu du poëte de cour à plus de 12,000 livres, si l'on en croit certains auteurs.
Cependant les documents précis dans lesquels nous avons àù glaner les éléments de cette notice nous autorisent à croire que , si le cardinal honora Benserade d'une bienveillance particulière, il ne se montra pas aussi généreux en sa faveur que le poëte l'avait espéré. La pièce de vers dont nous allons citer quelques strophes , parce qu'elles peignent bien le caractère et les habitudes de Benserade , en est une preuve convaincante. Cette boutade , dans laquelle il se plaint de ce qu'on le prive du logement dont le roi l'avait gratifié , pour le mettre à la disposition de l'un des palefreniers de la cour, a pour titre : Plainte du cheval Pégase aux chevaux de la petite écurie , qui le veulent déloger de son galetas des Tuileries.
Croyez-vous que mes droits soient moindres que les vôtres? Sommes-nous pas chevaux les uns comme les autres? Je suis par-dessus vous et ne m'en prévaux pas : Les qualités que j'ai sont moins matérielles ; Et quand ce ne serait qu'à cause de mes ailes , Je dois loger en haut si vous logez en bas.
Ne nous reprochons rien : vous portez le monarque, Et pour vous en effet c'est une illustre marque ; Mais , A n'en point mentir, mon sort est aussi bon : Vous marchez terre à terre en des routes connues, Moi d'un rapide vol je traverse les nues, El porte dans le ciel sa louange et son nom.
Combien j'ai vu de fois naître et mourir les roses , Depuis que je lui vais quérir les belles choses Dont il veut chaque hiver enrichir son ballet ! Et quand j'ai comme il faut galopé pour sa gloire. Pour une pauvre fois qu'on m'aura mené boire, Tout le reste du temps on me laisse au filet.
Jules*, qui pour l'État se donne tant de peine, Voulut aussi régler mon foin et mon aveine. Lui-même descendit jusqu'à ce dernier soin ; Mais il prit par malheur un râtelier pour l'autre, Et, quittant un pays aussi doux que le nôtre. Partit et mejaissa sans aveine et sans foin.
Je n'aurais maintenant pauvreté ni tristesse. N'était qu'un bon coureur me passant de vitesse, A pris ma portion que je lui vois manger ; Dedans la paille fraîche il se vautre, il s'y plonge , Couche sur ma litière, et tandis qu'il me ronge , Malheureux, je n'ai rien que mon frein à ronger !
Le cardinal lui avait laissé , en mourant, une pension de 2,000 livres sur l'évêché de Mendes ; mais Seronni , qui en e'tait titulaire , venant à perdre , par suite de la mort de la reine-mère, sa charge de premier aumônier, pour le payement de laquelle il avait emprunté une somme considérable , se trouva hors d'état de payer régulièrement ses pensionnaires , et fit surtout attendre Benserade , qui , moins accom-
* Benserade désignait loujours le cardinal Mazarin par son prénom {Jules), il fait, dans ceUe strophe, allusion à la mort du ministre qui arriva en l'année 1G61, puisque dans les vers précédenls il parle des nombreux ballets qu'il a déjà faits, pour le roi, et qu'il n'en avait été dansé qu'un avant la rentrée définitive du cardinal à la cour, en 1653. — Benserade, lorsqu'il fit la Plainte du chacal Pégase, vers l'an 1668, avait environ cinquante-six ans; on connaissait alors une dizaine de ses ballets. Le dernier qu'il avait fait, intitulé le Triomphe de l'Jinour, fut dansé à Saint-Germain en 1681.
modaiit que lorsqu'il s'était agi de l'héritage grevé de son père , résolut cette fois de plaider, et gagna son procès. Voici à ce sujet une anecdote qui doit tout naturellement trouver ici sa place.
Benserade ayant , un jour qu'il faisait très-cliaud , rencontré dans la cour du vieux château de Saint -Germain l'évêque de Seronni, et s'étant plaint d'être fort altéré, ce prélat, qui connaissait le glacier du roi, Italien comme lui, fit apporter au poète un grand veri-e d'eau glacée qu'il but avec un extrême plaisir ; mais lorsque l'évêque attendait un remercîment , Benserade , à qui la reconnaissance n'avait pas fait oublier le terme échu de sa pension , lui dit : « Ce n est pas tout , monseigneur ; vous m'avez guéri de la soif, il faut maintenant que vous songiez, s'il vous plaît, à me guérir de la faim. » Et la contrainte suivit de près la menace ; il se joignit à deux autres créanciers de l'évêque , afin de presser, à frais communs, le payement de leurs pensions, et le prélat fut condamné. Leur association judiciaire ayant eu lieu à l'époque où l'Angleterre, la Suède et la Hollande se liguèrent contre la France , emprunta son nom à cette ligue, et fut plaisamment qualifiée de triple alliance.
Benserade , outre ses pensions , recevait souvent de Louis XIV des dons inattendus. Voici , à ce propos , un trait assez original.
Un jour, un premier valet de chambre du roi se présenta dans la chambre du poëte dont il était l'ami particulier, et, le voyant au lit, il l'aborda avec un visage fort sérieux , et lui dit : «Monsieur, je voudrais avoir de meilleures nouvelles à vous apporter, mais il faut rassembler tout votre courage, et obéir à Sa Majesté.... » Benserade qui, fort surpris de ces paroles et du ton avec lequel elles étaient prononcées, crut qu'il s'agissait pour le moins d'un ordre d'exil , se mit quelques instants l'esprit à la torture pour deviner le motif de sa disgrâce, puis il dit, en se retournant vivement: «Ah! ce sera quelqu'un qui, blessé par une épigramme de mes ballets, m'aura desservi ! . . . Je n'ai cependant eu d'autre but que de divertir le roi... Enfin , monsieur, qu'y a-t-il? Je suis résigné; que faut-il que je fasse? — Il faut, répliqua l'envoyé , que vous preniez ce que je vous apporte et que vous vous en contentiez ; car le roi, qui avait promis de vous donner ce qu'il gagnerait au jeu hier au soir, n'a gagné que 300 pistoles , et les voilà !... » Benserade, encore mal éveillé, ou se croyant le jouet d'une
douce illusion , se frotta les yeux du revers de sa main {;auche , tandis que de la droite il palpait le sac d'oi* posé sur sa table, et, pour plus de certitude , il allait compter la somme , lorsque le valet de chambre se levant, lui dit : «Oh ! ce serait trop long, monsieur ; je suis de quartier, mon service m'appelle... » A ces mots, le poêle bondit de soD lit, et sans abandonner le pre'cieux sac, il se jeta au cou de son ami, et l'accompagna ainsi jusqu'à la porte de son appartement, en s'excusant sur ce que son état ne lui permettait pas de le reconduire plus loin.
C'est probablement à quelques surprises du même genre qu'il faisait allusion dans les deux derniers vers de cette strophe delà Plainte de Pégase , où il est question de son appartement :
C'est d'une si tranquille et si riante place, Presque à moitié chemin du ciel et du Parnasse, Que je sais mépriser tout l'or de ces bas lieux : Là s'égaye en repos ma libre fantaisie. Vivant là d'un air pur et d'un peu d'ambroisie Qui tombe quelquefois de la table des dieux.
Pour tomber chez Benserade , V ambroisie s'était cette fois transformée en cet or qu'il savait mépriser, et le poëte ne l'en avait pas moins bien reçue ; mais elle aurait pu prendre une forme plus méprisable encore sans courir la chance d'essuyer un refus. Il serait inutile d'en chercher la preuve ailleurs que dans ces stances adressées à une dame qui avait offert à Benserade une voie de bois :
Pendant ce froid cuisant vous me comblez de joie, De me vouloir ainsi parer de sa rigueur; Et , quand je suis sans bois , m'en promettre une vole , C'est une douce voie à me gagner le cœur.
Pour un si grand bienfait dont je m'efforce d'être Reconnaissant vers vous autant que je le puis, J'en userai des mieux, et ferai bien connaître De quel bois je me chauffe et quel homme je suis.
La poésie de ces stances est à la hauteur du sujet qui les inspire ; et , pour être vrai , nous sommes forcé de convenir que bon nombre
BENSERADE. Il
des vers deBenserade sont d'une assez pauvre facture. Cependant il en est peu qui ne renferment une pense'e gracieuse et spirituelle.
Ce fut notre poète qui composa presque toutes les chansons sur lesquelles le ce'lèbre Lambert mit des airs qui eurent tant de vogue. Il fut aussi charge' par mademoiselle de La Yallière de sa correspondance amoureuse avec Louis XIV. Toute la cour enfin fut partagée , en 1651 , sur le sonnet de Job dont il e'tait l'auteur, et sur celui d'Uranie, compose' par Voiture. Les partisans du sonnet de Benserade, qui avaient à leur tête le prince de Conti , furent appelés jobelins , et ceux de Voiture, les uranins, eurent pour chef la sœur du prince, madame de Longueville. Ces deux sonnets, qui firent alors beaucoup plus de bruit qu'ils ne valent , sont trop connus pour qu'il soit besoin de les mettre ici en présence ; nous nous contenterons donc de citer celui de Benserade, qui , selon nous, mérita la préférence.
Ce sonnet fut envoyé à une dame en même temps qu'une paraphrase des souffrances de Job , par le même auteur.
Job, de mille tourments atteint, Vous rendra sa douleur connue , Et raisonnablement il craint Que vous n'en soyez point émue.
Vous verrez sa misère nue,
Il s'est lui-même ici dépeint :
Accoutumez-vous à la vue
D'un homme qui souffre et se plaint.
Bien qu'il eût d'extrêmes souffrances , On voit aller des patiences Plus loin que la sienne n'alla.
S'il souffrit des maux incroyables, Il s'en plaignit , il en parla :
J'en connais de plus misérables.
Benserade a fait un grand nombre de sonnets , de stances , à' épigrammes, de madrigaux et de pièces fugitives, remarquables pour l'esprit, mais presque toutes d'une versification aussi faible qu'incorrecte. Il mit en rondeaux, par ordre du roi , et pour l'usage du dau-
12 LES NORMAiNDS ILLUSTRES.
phin, les Métamorphoses d'Ovide; mais ce travail , ou plutôt ce tour de force, que ses nieilleuis amis lui conseillèrent vainement de ne pas entreprendre, fut perdu pour sa gloire. Hien ne fut négligé pour décorer ce livre de tout le luxe typ()graphi(iue du temps ; il lut imprimé au Louvre sur le plus beau papier qui se fabriquât, et orné de magnifiques gravures pour l'exécution desquelles le roi donna ïnille louis ; mais, malgré tant de soins et de frais, l'épigramme et le ridicule firent prompte justice de cet ouvrage, dont voici un extrait, choisi comme l'un des moins feibles sur plus de deux cent trente. Ce rondeau a pour sujet et pour titre Pandore.
Dans une boite un trésor odieux Fut renfermé par le vouloir des dieux, Pandore en fut seule dépositaire; Ce n'était pas une beauté vulgaire, Les premiers cœurs cédèrent à ses yeux.
Ayant en main ce bijou précieux, Elle s'alla promener en tous lieux ; Quand on est belle on ne demeure guère Dans une I)oîte.
Quelqu'un lui plut, ce quelqu'un curieux Ouvrit enfin ce qu'elle aimait le mieux: Il n'en sortit que peine et (\ue misère Dont les bumains, bêlas! n'avaient que faire; Et ce fut là ce qui nous vint des cieux , Dans une boîte.
Les rondeaux de Benserade eurent pour partisans les plus hauts personnages de la cour, ce qui ne peut s' expliquer autrement que par le mauvais goût qui régnait alors ; mais le sévère Boileau les flétrit hautement de son juste mépris ; et Chapelle, à qui l'auteur avait envoyé un exemplaire de son ouvrage, lui répondit par ce rondeau qui vaut seul tous ceux que Benserade avait faits :
A la fontaine où s'enivrent Boileau , Le grand Corneille et le sacré troupeau De ces auteurs que l'on ne trouve guère, Un bon rimeur doit boire à pleine aiguière, S'il veut donner un bon tour au rondeau.
BEiNSERADE. 13
Quoique j'en boive aussi peu qu'un moineau , Cher Benserade , il faut le satisfaire; T'en écrire un... lié! c'est porter de l'eau A la fontaine.
De tes refrains un livre tout nouveau A bien des gens n'a pas eu l'art de plaire; Mais, quant à moi, je trouve tout fort beau , Papier, dorure, images, caractère.
Hormis les vers qu'il fallait laisser faire A La Fontaine.
Des auteurs d'un esprit plus étroit que celui de notre poëte auraient peut-être garde' rancune à La Fontaine de ce que son nom avait servi de pointe à cette sanglante e'pigramme ; mais lui , qui ne manqua pas d'attribuer aux seules exigences du rondeau l'emploi de ce nom dans la pièce, loin d'en te'nioigner la moindre amertume , appuya chaleureusement l'illustre fabuliste , quand on le proposa pour remplir une place vacante à l'Acade'mie française , dont lui , Benserade , faisait depuis longtemps partie ; et comme le candidat avait pour opposant acharné un académicien qui , faisant allusion aux ouvrages libres de La Fontaine , ne cessait de dire : « Messieurs , il vous faut donc un Marot?... » Benserade, ennuyé de la répétition , lui cria: «Et à vous une marotte?... » Toute opposition cessant alors, La Fontaine fut admis, et il occupa le fauteuil resté vide à la mort du grand Colbert.
Benserade mit aussi en quati^ains toutes les fables d'Ésope ; et cette entreprise , qui lui fut suggérée par le choix que le roi avait fait d'un certain nomhre de ces fables pour orner le labyrinthe de Versailles , n'eut pas un succès plus légitime que les Métamorphoses en rondeaux. Nous n'en citerons qu'une des meilleures :
Pour son époux mourant une femme éperdue Veut mourir; la Mort vient, et la femme pâlit : «C'est pour lui , non pour moi , que vous êtes venue, Lui dit-elle en tremblant; le voilà dans son lit.»
On attribue à Benserade un grand nombre de prétendus bons mots dont certains prouveraient , s'ils sont véritablement de lui , qu'il sacri-
fiait quelquefois la politesse et les convenances au de'sir de lancer une saillie.
Un joui- qu'il dînait chez un e'vêque , le pre'lat s'étant excusé de ce qu'il n'avait pas de mare'e, Benserade re'pondit, en regardant la bellesœur de son hôte qui avait la lèvre ombrage'e d'une moustache assez e'paisse : «Eh! de quoi s'inquiète-t-on ? nous aurons toujours une barbue. »
Dans une autre circonstance , il se trouva placé , dans un salon , à côté d'une demoiselle qui avait une fort belle voix , mais l'haleine un peu forte. Cette demoiselle chanta; et Benserade à qui l'on demandait ce qu'il en pensait, répondit : «Les paroles sont très-belles , mais l'air n'en vaut rien.»
Quelqu'un ayant dit qu'une veuve fort âgée et fort riche était morte il y avait deux jours, «Quel dommage! dit-il; avant -hier c'était un bon parti.»
Un des amis de Benserade lui apprenant que M. de Mercœur, père du duc de Vendôme , venait d'être reçu au collège des cardinaux, « C'est le premier, répondit-il , où il soit jamais entré. »
Un jour qu'il était en discussion avec un personnage éminent qui lui répliquait avec un peu d'aigreur, on apporta à ce personnage le bonnet de cardinal ; ce que voyant le poëte , il s'écria : « Parbleu , j'étais bien fou de quereller avec un homme qui avait la tête si près du bonnet. »
Benserade était prodigue de ces jeux de mots et de ces pointes , quand il trouvait l'occasion de les jeter à propos; mais il faisait luimême peu de cas de ce genre d'esprit, car, dans un de ses ballets , il dit , à propos de Jupiter représenté par un des seigneurs de la cour :
Jupiter descend même à la lurlupiiiade ; Chez les pauvres mortels on ne va pas plus bas.
Dans ses dernières années, Benserade, dégoûté de la cour, se retira à Gentilly, où il s'occupa à traduire presque tous les psaumes et à composer quelques ouvrages de piété qui , lus par fragments à l'Académie , n'y obtinrent que des éloges de politesse et n'ont jamais été publiés. Son seul amusement était de cultiver son jardin et d'orner les murs de sa retraite d'inscriptions en vers «qui, dit Voltaire dans
son Siècle de Louis XIV, valaient bien ses autres ouvrages et méritaient d'être recueillies. » On y lisait, en entrant, ces quatre vers :
Adieu, forlune, honneurs ; adieu, vous el les vôtres,
Je viens ici vous oublier :
Adieu, toi-même, Amour, bien plus que tous les autres
Difficile à congédier.
Cet homme ce'lèbre , dont la jeunesse et l'âge mijr n'avaient été remplis que de dissipation , de galanterie et de plaisirs , montra dans sa vieillesse une piété fervente et une résignation exemplaire. En proie à cette terrible maladie de la pierre contre laquelle on ne connaissait alors d'autre remède que la taille , il conserva jusqu'à ses derniers instants, malgré d'atroces souffrances, une lucidité d'esprit inaltérable , et périt victime de l'ignorance d'un chirurgien qui , voulant , avant de l'opérer, pratiquer une saignée de précaution , lui coupa l'artère, et au lieu d'y porter remède, l'abandonna et s'enfuit.
Benserade mourut à Paris , le 19 octobre 1691, à l'âge de soixante et dix-huit ans , et fut vivement regretté de toute la cour.
Le poëte Senecé composa , pour mettre au bas de son portrait, ces six vers qui résument parfaitement son caractère , ses mœurs et sa vie :
Ce bel esprit eut trois talents divers ,
Qui trouveront l'avenir peu crédule :
De plaisanter les grands, il ne fit point scrupule ,
Sans qu'ils le prissent de travers, Il fut vieux et galant sans être ridicule ,
Et s'enrichit à composer des vers.
J.-F- DESTIGIVir (de Caen).
10 I.KS iNORMANDS ILLUSTRES.
NOTE BIBLIOGRAPIUOUE.
I. Les oiiiiVHKs dic MONsiEtu di; Benskkvde. Paris, Cliarles de Sercy, 2 vol. in-12, 1697.
II. Les mêmes, siiivatit la eopie. Paris, Cliarles de Sercy, 2 vol. in-12, 1698.
III. Lks I\Ii;r\MOiu'iiosKs d'Ovidk en uosnEALx, imprimées et enrichies de figures par ordre de Sa Majeslé, dédiées à monseigneur le dauphin. Paris, de l'imprimerie royale, grand in -4°, 1676.
IV. Les mômes, petit in-i°avec figures, suivant la copie. Paris, de l'imprimerie royale, 1697.
V. Les mêmes, in-18, sans figures. Paris, de l'imprimerie loyale, 1677.
VI. Théâtre, Paris, 1636-42, six pièces in-4", dont voici les titres :Clro- PATRE , LA Mort d'Acuille et la dispute de ses armes, Iphis et Iante, Méléagre, Gustave, ou l'Helreuse ambition, la Pucelle d'Orléans.
Il n'est pas certain que cette dernière pièce soit de Benserade.
VII. Fables d'Ésope en quatrains, dont il y en a une partie au labyrinthe de Versailles. Paris, Sébastien Marbre-Cramoisy, in-12, avec figures, 1678.
VIII. Les mêmes. Paris, chez Jean-Baptiste Langlais, in-12, avec figures,
On trouve des poésies de Benserade dans les recueils suivants :
I. Recueil des plus belles pièces des poètes français. Amsterdam, Georges Gallet, 1692, 5 vol. in-12 (attribué à Fonlenelle).
II. Bibliotuèque poétique. Paris, Briasson, 1746, 4 vol. in-S" (par Le Fort de la Morinière).
III. Annales POÉTIQUES, ou Almanacu des Muses, 40 vol. in-18. Paris, Delalain.
IV. Recueil de poésies chrétiennes et diverses, par M. de La Fontaine. Paris, Jean Couserot, 2 vol. in-12, 1682.
V. Poésies choisies. Charles de Sercy, 5 vol. in-18 (imprimées à Rouen), 1660.
VI. Poètes français, ou Choix de poésies des auteursdu second et du troisième ORDRE, DES xv^, xvi^, xvii*^ ET xviii® SIÈCLES, par J.-B.-J. Champaguac , 6 vol. in-8°. Paris, Menard etDesenne fils, 1825, etc. etc. etc.
Paris.— Imprimerie el lomlcrie de Rignoux, rue Monsieur- le- Friiiee, 29 Oii.
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Ué à S^ Denis -le - Guast (Mancie) ea 1615 . Mort en 170 2>,
Charles Marguetcl de Sainl-Dcnis , seigneur de Sainl-Evremont , naquit à Saint-Denis le Guast, arrondissement de Coulances, le 1" avril 1G15. Envoyé à Paris chez les jésuites, il y fit d'excellentes humanités. Ou le destinait à la magistrature, mais, préférant ce ([u'on appelait alors la carrière de rhonnenr à celle du palais, si honurahlc que fût celle-ci, dès l'Age de seize ans il était entré au service comme enseigne, et, fort déjà dans l'art de la bretle, il faisait parler dans toutes les salles d'armes de la botle de Sainl-Evremont.
Soldat intrépide sur le champ de bataille, littérateur et philosophe sous sa tente, il se reposait du tumulte des camps au sein de la méditation.
Lieutenant des gardes du duc d'Eughicn, bravant en toute occasion le feu de l'ennemi, à Rocroi, à Fribourg, à Nordlingen, où il fut dangereusement blessé, Saint-Evremont s'était mis dans l'intimité du général, mais il ne savait pas, ou il avait oublié, qu'il ne faut jamais jouer avec les princes. Il devait la faveur du duc à son esprit contre les autres, son esprit contre le duc la lui fit perdre : il fut destitué de son grade. C'était en 10^8.
Sous la Fronde, il fut et se montra l'un des plus zélés partisans du roi. Ni son é[»ée ni ses épigrammes ne manquèrent à la cause qu'il soutenait ; il poursuivit même de ses sarcasmes le duc de Longueville
jusqu'en sa lorre de Normandie, où il s'élail lionleusemenl relire. Le cardinal de Mazarin, fin juge en lait d'hommes s'il en fut, conféra h Sainl-Evrenioul le grade de maréchal de camp avec une pension de 5,000 livi'es. (i'élail une récompense à côté de la leçon. Mallieiireusemenl pour lui, le poêle, dans son humeur caustique, ouhlia hientùt l'une et l'aulre. Il lit au cardinal 3Iazarin ce qu'il avait fait au duc d'Enghien, et un hou mot contre le minisire lui valut trois mois de Bastille. Ce pauvre Sainl-Evremonl aurait hien dû savoir (jue Mazarin ne permettait de chanter qu'au })cuple, qui payait. Toutefois il rentra en grâce , et Mazarin , qui en déliuilive aimait mieux l'avoir pour auxiliaire que pour ennemi, le choisit comme secrélaire, alors qu'il allait dans les .Pyrénées essayer de conclure le traité de
Une lettre que Saint-Evremont écrivit alors au maréchal de Créqui ' donna sujet à Colhert de le représenter auprès de Louis XIV comme un criminel d'Etat, et d'ohteuir l'ordre de le faire réemhastiller. Prévenu à temps par un avis officieux, Saint-E^vremont se retira en Normandie, où il croyait échapper à la rancune du grand Colhert, le fougueux gouvernant tpii ne reconnaissait à lui que ce qui était pour lui, qui d'un mot jetait hors la loi tout honnéle homme résolu contre son insupportahle morgue.
Forcé de quitter la terre natale, Saint-Evremont prit le chemin de la Hollande, qu'il dut hientùt quitter pour se réfugier en Angleterre. Sur cette seconde terre d'exil, il trouva du moins de nohles compensations
1 De ceUeleUre, qu'on peut lire en entier dans les œuvres de Sainl-Évremont, sous le tilrc : Lettre à M. le marquis de Créqui/ stir la paix des Pyrénées, nous n'extrayons que ces quelques lignes, qui nous paraissent ajouter un trait caractéristique à la physionomie politique du successeur de Richelieu :
« J'ai trouvé, dit Sainl-Ëvremoni, qu'aux affaires particulières, M. le cardinal cluit « plein de diflicullés, de dissimulations, d'artifices avec ses meilleurs amis; dans les Irai- « tés publics, avec nos ennemis mêmes, confiant, sincère, homme de parole, comme s'il eût « voulu se justifier aux étrangers de la réputation où il était parmi nous, et rejeter les vices « de son naturel sur les défauts de notre nation. »
Plus haut il dit : « Comme le plus grand mérite du chrétien est de pardonner à ses cnne- « mis, et que le cliàiimcnt de ceux iju'on aime est l'effet de l'amiiié la plus tendre, M. le « cardinal a [lardonné aux Espagnols pour châtier les Français; en effet, etc.. »
Cette lettre avait été écrite par Saint-Évrcmonldans l'intimité, ek c'est à son insu qu'elle fut rendue publique, cl qu'elle devint la cause de sa disgrâce.
aux terribles tracasseries du gouvcrnemeut de Colbcrl. Là, de promptes et iulelligentes sympathies accueillirent au seuil le poëte chassé de sa maison. Là, le proscrit de Louis XIV sut se concilier les bonnes grâces de Charles IL L'ennemi de Colbert y fut l'ami de Buckingham... Et qu'il dut bien vite oublier les pédantesques avenues de Versailles, sous les bosquets inspirateurs d'Hamilton ! . . .
Non-seulement il supportait patiemment, mais il en était à bénir son exil, quand une maladie de langueur le força de repasser en Hollande, où l'attendaient de nouvelles preuves d'attachement et de générosité, de la part des trois plus grands hommes de ce royaume : Spinosa, Vossius et le prince d'Orange (depuis Guillaume III). Il fut bientôt rappelé en Angleterre par Charles II, qui voulait le fixer à sa cour ; mais la mort de ce prince (1G85) le priva nonseulement d'un prolecteur, mais d'une modique pension qui le faisait vivre sur le sol britannique, et que le roi Jacques II ne voulut pas maintenir, parce que son prédécesseur l'avait constituée, peut-être, ce qui n'empêcha pas Saint-F]vremont de pâtir cruellement de ce retrait royal, jusqu'à ce que la révolution de 1GB8 vînt lui rendre sa pension en mettant sur le trône d'Angleterre, sous le nom de Guillaume III, ce môme prince d'Orange, qui, plus heureux mille fois qu'un des ducs d'Orléans, put dire à Saint-Évremont : « Guillaume n'a pas oublié l'ami du prince d'Orange. »
Louis XIV, en 1G89, daigna lui octroyer la permission de revenir en France ; mais comme il élail homme autant de cœur que d'esprit, il refusa ; préférant, dit-il, mourir dans un pays où l'on était accoutumé à sa loupe et à ses cheveux blancs. En effet, il lui était survenu une loupe dont son portrait indique la place, et trente ans d'exil avaient passé sur cette noble tète.
Saint-Evremont conserva jusqu'à la fin les heureuses qualités que lui avait départies la nature : mémoire, esprit et jugement. Et pour nous servir d'une expression normande, il mourut le cœur vert. . . A la demande qui lui fut faite à ses derniers inslanls, s'il ne se sentait pas le besoin de se réconcilier : «De tout mon cœur, répondit-il, je voudrais me réconcilier avec l'appélit , et je n'en veux à quoi que ce soit au monde, sinon à mon estomac, qui depuis huit jours fait rès-mal ses fonctions. »
Qu'on iriiidiiiso })oinl de là, ((inimn a voulu le faire croire Voltaire, que Sainl-Evrernonl dovail être rangé parmi les incrédules : il eut toujours pour principe de respecter la religion ; son testament commence par ces mots : « JMmjjhtre la miséricorde de Dieu et remets mon ame entre ses mains. »
Il est vrai (pie l'auleur du Diclionnairc philosophique , (jui dans toute circonstance ne civiignail guère de se contredire, fut plus lard le premier à retirer l'imputation dont il avait d'abord essayé de Ilétrir Saint-Evremoul. « On a donné, dit-il, (pielques ouvrages contre le christianisme, sous le nom de Saiiil-Evremont; mais aucun n'est de lui ; ceux cpii l'ont appelé atliéiste sont d'infâmes caloumiateurs, etc. . . « {Lellre sur les Français accuses d'avoir mal parlé de la religion chrétienne.)
Il n'est pas besoin, du reste, de la rétractation du fluctucux despote de Ferney pour placjr Saint-Evremont sous son vrai point de vue moral. Laissons-le se peindre lui-même.
« Je suis un philosophe également éloigné du superstitieux et de « rimi)ie ; un voluptueux (pii n'ai pas moins d'aversion pour la dé- « hanche que d'inclination pour les plaisirs; un homme qui n'ai jamais « senti la nécessité, qui n'ai jamais connu l'abondance. Je vis dans « une condition méprisée de ceux qui ont tout, enviée de ceux qui « n'ont rien, goûtée de ceux qui font consister leur bonheur dans leur « raison. Jeune, j'ai haï la dissipation, persuadé qu'il fallait du bien « pourjes commodités d'une longue vie. Vieux, j'ai eu de la peine à « souffrir l'économie, croyant que la nécessité est peu à craindre « quand on a peu de temps à être misérable. Je me loue de la nature, « je ne me plains point de la fortune. Je déteste le crime, je souffre « les fautes, je plains le malheur, etc.. » L'auteur de Mahomet, cpii osa dédier sa tragédie au pape, n'eût jamais osé en dire autant de luimême.
Encore une profession de foi de Sainl-Evremont :
De justice et de charité Beaucoup plus que de pénitence Il composa sa piété.
Mettant en Dieu sa confiance;
SAINÏ-EVUEMONT.
Espérant tout de sa bonté, Dans le sein de la Providence 11 trouva son repos et sa félicité.
Sainl-Évremont mourut le 9 septembre 1705, à l'âge de quatrevingt-dix ans. Il fut enterré dans Taldjaye de Weslminster, parmi les rois et les plus illustres personnages de l'Angleterre. Le marbre qui couvre sa tombe est surmonté de son buste, sous. lequel on lit cette inscription :
Carolus de Saint-Denis, Dominus de Sainl-Evremont, Nobili génère in Normannia ortus, A prima juvenlufe Militice nomen dcdil.
Et pcr varia mimera Ad castrorum, marcscalli gradum eveclus.
Condœo, Turennio Aliisquc claris belli ducibus, Fidem suam et fortiludinem
Non scmel probnvil.
Relicta patria, Ilollandiam, Deindè, a Carolo II accitus, Angliam Venil.
Philosophiam et humaniorcs lillcras Féliciter excoluit :
GalUcam linguam Cnm solufa, tum numeris astrictàoratione, Expolivit, udornavit, locuplctavit.
Apud potentiss. Angiiœ regcs bcnevolcntiam et facorem, Apud regni proceres gratiam et familiuritatcni, Apud omnes laudcm et applansum
Meruit.
Nonaginta annis major obiil, Die IX septemhris M. DCCIII.
Viro clarissimo Inter prcBslantiorcs JEvi sui scriplores, Semper memorando Amici mœrenles.
« (Charles de Suiiil-Donis, soignour de Sainl-Evremonl, issu d'une « )iol)le famille de Normandie, se consacra dès sa première jeunesse « à la profession des armes, et de grade en grade parvint à (cliii de « maréchal de camp. Sous Condé, sous Tureniie, et sous d'autres « grands généraux, il (il toujours preuve de courage et de dévoue- « ment. Forcé de fuir sa patrie, il vint en Hollande, et de là en Angle- « terre, où l'appelait Charles H. — Il culliva avec un égal honheur la « philosophie (;t les belles-lettres. Dans sa prose comme dans ses « vers, il sut, en la chàlianl, emhellir et augmenter la langue fran- « çaise. Il se concilia la bienveillance et la faveur des plus puissants « rois de l'Angleterre. Les héritiers du trône le comblèrent de leurs « boimes grâces et l'admirent dans'leur intimité. Il mérita les éloges « et conipiit h; sulfrage de tous. Il mourut le 9 seplend)re 170Ô, âgé « de plus de quatre-vingt-dix ans. A l'homme célèbre entre les plus « célèbres, ses contemporains littérateurs, ses amis en deuil ont élevé « ce monument pour inmiortaliser sa mémoire'. »
Il est temps d'aborder l'examen des œuvres littéraires de Saint- Evremont, et avant de porter notre jugement, signalons en quelques lignes historiques celui de ses contemporains.
'< Les premiers ouvrages qui parurent de Saint-Évremont furent « si bien reçus du public, que les libraires commencèrent dès lors à « lui attrilnier plusieurs pièces auxquelles il n'avait aucune part. De- « puis ce temps-là il ne s'est point fait, tant en France qu'en Hol- « lande, d'éditions de ses œuvres où l'on n'ait ajouté des pièces sup- « posées : il s'est même trouvé des auteurs qui, voulant donner « cours à leurs productions, ou vendre mieux leurs copies, ont cru
« que le nom de Saint-Evremont en relèverait le prix et les ferait « recevoir plus favorablement... »
Le libraire Barbin payait les auteurs pour lui faire du Saint-Evremont. Ses productions capitales sont sans contredit ses Observalions sur Salluste et sur Tacite et sur les divers génies du peuple romain , son Jugement sur Se'nèque , Plutarque et Pétrone , son Parallèle entre
' Jamais tiomme au momie n'obtint sur une terre étrangère de plus larges éloges, de plus louchants regrets. Honneur alors à la nation qui déposait ses vieilles haines sur une illustre tombe, de quehiue part (lu'ellc lui vint...
{Noie du Trad.)
Alexandre et César. En un mol, tout ce qu'il a écrit sur la politique et la littéralurc antiques est un modèle de tact dans l'observation et de force précise dans le résumé.
Il écrivait aussi facilement en prose qu'en vers, et partant, aussi (capricieusement dans un genre que dans l'autre ; aujourd'hui poète, demain prosaleur, interrompant une dissertation philosophique pour un madrig;d, mêlant à la satire les bouquets à Chloris, à sa critique sur la cour et le peuple son opinion sur les femmes ou ses réflexions sur la vieillesse. Partout et nulle part... Essayons de le suivre, et voyons d'abord le poëte. Son coup d'essai, ou à peu près, fut une satire qu'il écrivit contre l'Académie française, alors dans son enfance. Cette pièce prit plus tard le titre de Comédie des académiciens pour la réformalion de la langue française. On y remarque à profusion des traits d'une ironie mordante et d'une critique spirituelle. L'auteur termine ainsi sa revue des immortels de l'époque. Il fait parler l'un d'eux au corps académique réuni :
Grâce à Dieu, compagnons, la divine assemblée A si bien travaillé que la langue est réglée : Nous avons retranché ces durs et rudes mots Qui semblaient introduits par les barbares Goths. Et s'il en reste aucun en faveur de l'usage, Il fera désormais un méchant personnage. Or, qui fit l'important, déchu de tous honneurs, Ne pourra plus servir qu'à de vieux raisonneurs. Combien que, pourcc que, font un son incommode, Et d'autant et parfois ne sont plus à la mode. Il consle, il nous appert, sont termes de barreau, Mais le plaideur français aime un air plus nouveau. Il appert était bon pour Cujas et Barthole; // consle ira trouver le parlement de Dole.
Aux stériles esprits, dans leur fade entretien, On permet à ravir, lequel n'exprime rien ; Jadis est conservé par respect pour Malherbe.
Il faudra modérer cet indiscret pourquoi ? Et révérer le car pour l'intérêt du roi.
En toutes nations la coutume est bien forte, On dira cependant : Que l'on pousse la parle ^. Nous souffrons néanmoins, et, craignant le palais, Nous laissons nonobstant en repos pour jamais. • Auteurs, mes compagnons, qui réglez le langage, Avons-nous assez fait? En faut-il davantage?
Et sur rasscnlimenl unanime de l'assemljléc, Desmarclz, son chancelier, s'écrie :
A ce divin arrêt, des arrêts le plus beau.
Je m'en vais tout à l'heure apposer le grand sceau.
Les académiciens de ce Icmps-là élaicnl MM. le chancelier Séguier, protecteur de l'Académie française; — Serisay, directeur; — Desmaretz, chancelier; — Godeau, évêque de Grasse et Vence ; — Gomhauld, — llahcrt, — Faret, — Roisrobert, — Silhon, — Colletet, — Baudouin, — Gomherville, — Saint-Amanl, — Colomhy, — L'Estoile, — et Porchères-d'Arhaud. Nous serions itresque tenté de croire, d'après la Comédie de Saint-Evromont, (lu'il était en dé})it de ne pas faire partie de cette illustre assemblée, mais nous aliandonnons cette supposition en songeant à tout l'esprit qu'il avait.
Sa leltre sur les plaisirs, à M. le comte d'Olonne, est un modèle de douce philosophie, de sagesse socratique et de résignation épicurienne. Ainsi il dit : « La gloire, la fortune, les amours, les voluptés « bien entendues et bien ménagées, sont de grands secours contre les « rigueurs de la nature, contre les misères attachées à notre vie. « Aussi la sagesse nous a été donnée principalement pour ménager « nos plaisirs; toute considérable qu'elle esl, on la trouve d'un faible « usage parmi les douleurs et dans les approches de la mort. »
Son jugement sur les sciences où peut s'appli([uer un honnête homme se résume à ces deux lignes : « Qu'il n'est point de sciences « qui touchent particulièrement les honnêtes gens que la morale, la
* La docte assemblée prélcndiiil (jn on ne fermait pas lu porte, mais bien rapparlcmcnt ; (ju'on devait dire : pousse:: la porte ou fermez f appartement. Les immortels ont de tout temps eu de singuliers loisirs.
« politique et les belles-lettres. » Nous laissous à d'autres le soiu de la controverse; ce n'est pas notre affaire.
La comédie de Sir Politick Would-be n'est qu'une bouffonnerie prétentieuse, un examen critique sinon sans but, au moins sans portée. Nous ne la citons que pour mémoire.
Dans sa dissertation sur la Vertu trop rigide, nous trouvons cet argument, qui peut être livré à tous et pour tous : ;< Ceux à qui la raison « donne le repos que nous ôte la fantaisie, vivent exempts de bean- « coup de maux, et sont en état de goûter les biens les plus vériu tables. Un homme élevé aux grandeurs qui fait trouver aux autres « leur fortune dans la sienne, joint un grand mérite à un grand bon- « heur, et il n'est pas plus heureux par le bien qu'il possède que par « celui qu'il fait faire. Mais qui cherche son intérêt avec tout le « monde, et ne peut souffrir que personne le trouve avec lui, celui- « là se rend indigne de toute société : il devrait être banni du com- « merce des hommes. «
La lettre à madame la dnches.se de Mazarin, sur l'amitié, renferme des réflexions pleines de sentiment et de justesse. L'auteur y juge ainsi les femmes : « Je me suis étonné cent fois de ce qu'on avait « voulu exclure les femmes du maniement des affaires; car j'en trou- « vais de plus éclairées et de plus capables que les hommes. J'ai « connu à la fin que cette exclusion ne venait point ni de la mali- « gnité de l'envie, ni d'un sentiment particulier d'aucun intérêt; ce « n'était point non plus par une méchante opinion que l'on eût de « leur esprit. C'était (et cela soit dit sans les offenser) par le peu de « sûreté que l'on trouvait en leur cœur faible, incertain, trop assu- « jetti à la fragilité de leur nature. Telle qui gouvernerait sagement « un royaume aujourd'hui, se fera demain un maître à qui on ne
« doimerait pas douze poules à gouverner. » « Une femme fort
« spirituelle, mademoiselle de Lendos, me disait un jour : Je rends « grâce à Dieu tous les soirs de mon esprit, et le prie tous les matins « de me préserver des sottises de mon cœur, etc.. »
Et a propos de mademoiselle de Lenclos, avec laquelle Saint-Evremont entretenait une correspondance active, n'oublions pas ces vers que nous trouvons dans une de ses lettres :
Dans vos amours on vous trouvait légère, En amitié toujours siire et sincère; Pour vos amants les humeurs de Vénus, Pour vos amis les solides vertus.
Quand les premiers vous nommaient infidèle, Et qu'asservis encore à voire loi, Us reprochaient une flamme nouvelle.
Les autres se louaient de votre bonne foi.
Tantôt c'était le naturel d'Hélène, Ses goûts, comme tousses appas;
Tantôt c'était la probité romaine,
C'était d'honneur la règle et le compas.
L'indulgente et sage nature A formé l'iime de Ninon De la volupté d'Épicure Et de la vertu deCaton.
La duchesse de Mazarin, en se fixant en AngleleiTe, avait eu pour premier soin de réunir dans son liùtel la société de Londres la i)lus aimable et la mieux choisie sous le rapport de la science et de l'esprit. Saint-Evremont devait avoir et eut tout naturellement droit de cité dans cette nouvelle Athènes, toute surprise de se trouver transplantée sur le sol hritanni([ue. Là s'agitaient sans pédantisme les plus hautes cpiestions de philosophie et d'histoire. Les dissertations n'y manquaient j)as sur les ouvrages d'imagination, et elles inspirèrent à Saint-Evremont la plupart de ses écrits, tels que : La Défense de quelques pièces du ihcâlre de Corneille (il paraît que Corneille avait besoin d'être défendu dans ce temps-là), Les Réflexions sur les tragédies et sur les comédies, française, espagnole, italienne et anglaise; la Comédie des opéras.
Ses critiques sur le théâtre français surtout sont d'une incontestable vérité. « Nos pièces, dit-il, ne font pas une impression assez « forte ; ce qui doit former de la pitié fait tout au plus de la tendresse, « l'émotion tient lieu du saisissement, l'étonnement de l'horreur; il « manque à nos sentiments quelque chose d'assez profond... » Queue pcul-il assister aux représentations des drames de notre époque ! il
aurait sans doute regret (.ravoir émis, loute juste qu'elle est, cette opinion, qu'il verrait si étrangement interprétée.
Dans sa dissertation sur l'opéra, il ajjpelle ce genre « un travail bi- « zarre de poésie et de musi([ae, où le poêle et le nmsicien, égale- « ment gênés l'un par l'autre, se donnent beaucoup de peine ptuir « faire un mauvais ouvrage. » Dans sa Comédie des opéras, il s'épuise en froides railleries sur ce spectacle, et il est au moins surprenant qu'un homme à la fois poète et musicien condamne un genre <{ui eût dû lui offrir plus qu'à tout autre un cnsend)le d'impressions paisibles et de jouissances délicates.
Dans la fameuse querelle des anciens et des modernes soulevée dans les salons de la duchesse de Mazarin, Sainl-Evremont ne contribua pas peu à faire décider la question en faveur des derniers, en soutenant la thèse entreprise par Perrault. Il reconnaît que celui-ci a mieux prouvé les défauts des anciens qu'il n'a établi l'avantage des modernes; mais, au lieu d'opposer aux génies de l'antiquité les esprits médiocres que Perrault met en avant, il a le bon esprit d'invoquer les noms de Corneille, de Despréaux, de Racine, deBossuet, de La Fontaine, et la victoire lui reste. Mais, nous le répétons, les dimensions du champ de bataille se réduisaient aux salons de la duchesse de Mazarin, et la victoire est des plus contestables.
M. Silvestre ayant dit à Saint-Évremont que, puisqu'il ne voulait pas prendre la peine de revoir ses ouvrages, il devait du moins donner la satisfaction à beaucoup d'honnêtes gens de marquer les pièces qu'il désavouait, il lui répondit : « Il se mêle peut-être un peu de vanité dans ma conduite ; il y a telle pièce imprimée parmi mes œuvres que j'avouerais de tout mon cœur, et qui vaut mieux que ce que j'ai fait. »
Saint-Evremont n'a laissé, à quelques exceptions près, ([ue de méchants vers. Quant à ses écrits en prose, quels qu'en soient le genre et la couleur, [ils seront toujours estimés des gens de goût et d'érudition. La vivacité la plus pittoresque s'y joint au choix heureux des expressions, à la finesse et à la profondeur des pensées. On y rencontre à chaque pas un esprit cultivé, une connaissance exacte des passions, une entente parfaite du génie de la langue. Ses lettres le placent au mènic rang que Balzac et Voiture, et le mettent au-
12 LES NORMANDS ILLUSTUES.
dessus d'eux sous le rai»|)orl du ualurel. 11 n'a ni reiiflurc de Tun ni la itrél(!iili(iii de Taulrc. S'il ne peul- èlrc classé parmi les génies du premier ordre, il a du moins conciuis, à cùlé des hommes d'un talent supérieur, une ])lac'e d'où il i»!iit délier les injustes censures de Boi- Icau, de Voltaire et de La Harpe.
ÙDOL.tRD ÎVEVEU.
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE