LE VIEUX CRIEUR DU RHONE
On avait couronné la vierge moissonneuse, Le village à la ville était joint par des fleurs, La jeunesse et l'enfance y mêlaient leurs couleurs, Et le vieillard riait d'une vendange heureuse.
Tout à coup le plaisir cessa, Comme le feu follet qui s'éteint dès qu'il brille ;
Et dans l'ombre un long cri glaça
Jusqu'au chant de la jeune tille.
'* Rendez, rendez l'enfant dans la foule égaré : " Pour l'appeler encor sa mère a tant pleuré 1
" Elle n'a plus de voix pour sa douleur amère ; " Sa clameur s'est changée en un silence aflfreux. " L'enfant ne dira pas qu'il est bien malheureux : " Il ne prononce encor que le nom de sa mère.
" Quoi ! pas une voix ne répond ?
" Ne l'avezvous pas vu jouer sur le rivage?
" Hélas I le Rhône est si profond,
" Et l'on est si faible à son âge 1 " Rendez, rendez l'enfant dans la foule égaré : " Pour l'appeler encor sa mère a tant pleuré I
" Ses cheveux du blé mûr ont la couleur dorée,
" Ses yeux sont noirs et doux, ses dents croissent encor j
" Ses pas chancelants n'ont qu'un craintif essor,
•' Et de bluets tantôt sa robe était parée.
" Vous pourrez le rencontrer nu, " Car souvent la misère a dépouillé l'enfance :
" Vous l'aurez bientôt reconnu,
" L'ange qui pleure sans défense !
*< Rendez, rendez l'enfant dans la foule égaré ; ♦* Pour l'appeler encor sa mère a tant pleuré I "
POÈMES k FORME FIXE 89
Le vieux crieur se tut : de la morne assemblée Il attendit longtemps un mot, un seul... en vain ! Les mères embrassaient leurs enfants sur leur sein, Et de vagues frayeurs cette nuit fut troublée.
On dit qu'un mendiant passa, Couvert d'afïreux lambeaux, à la marche furtive.
Et qu'un jeune cri s'élança
Dans l'air avec la voix plaintive :
" Rendez, rendez l'enfant dans la foule égaré : " Pour l'appeler encor sa mère a tant pleuré ! "
(Mme Desbgrdbs-Valmoeh.)
Ballades allemandes : Blirger, Le Sauvage chasseur, Lénore, avec son refrain lugubre : " Les morts vont vite ! " Goethe, Le Roi des Aulnes et le Roi de Thulé ; Schiller, Le Plongeur, La Caution, etc. (1)
Mais les parnassiens (2) sont revenus au spirituel jeu de rimes, si cher aux Gringoire, aux Villon et aux Marot.
3° Le rondeau se compose de treize vers faits sur deux rimes, et divisés en deux couplets terminés par un refrain en vedette qui commence la pièce. Tel est le rondel du XV' siècle ; celui du XVI® est un peu différent et plus compliqué.
Le temps a laissé son manteau De vent, de froidure et de pluie, Et s'est vestu de broderie, De soleil riant clair et beau.
Il n'y a beste ni oiseau Qu'en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissé son manteau Du vent, de froidure et de pluie.
Rivière, fontaine et ruisseau Portent en livrée jolie Gouttes d'argent d'orfèverie ; Chacun s'habille de nouveau.
Le temps a laissé son manteau De vent, de froidure et de plaie.
(Ch. d'Oeléans.)
(1) Voir Mme Tastu, Eist. de la Litt. Allemande, 1 vol.
(2) Théodore de Banville, Coppée, Emm. des Essarta, Theuriet, etc.
4P Le triolet est une espèce de rondeau qui n'a que deux rimes sur cinq vers, dont les deux premiers présentent un sens achevé. Le premier doit être répété après le troisième, et les deux premiers après le cinquième. Le mérite du triolet consiste dans l'application plus ou moins heureuse qu'on fait de ces deux premiers vers. Tel est celui de Ronchin:
Le premier jour du mois de mai Fut le plus heureux de ma vie.
Le beau desaein que je formai Le premier jour du mois de mai I Je vous vis, et je vous aimai.
Si ce dessein vous plut, Sylvie, Le premier jour du mois de mai Fut le plus heureux de ma vie.
Nous ne dirons rien de la sextine du lai, du virelai et de la viilanelle, autres formes dérivées des deux précédentes.
M. Jules Lemaître ne professe qu'une admiration modérée pour ces formes archaïques de la poésie française, que le bon Th. de Banville se glorifiait d'avoir remises à la mode. Voici ce qu'il dit de la ball<Kle: •' Dans la plupart des ballades, il n'y a divers nécessaires, de vers dictés, imposés par une idée ou un sentiment initial, que celui du refrain et un vers, au plus, pour chacune des autres rimes, en tout trois ou quatre vers,.. Les autres, étant commandés par la rime, sont ce qu'ils peuvent, se rattachent tant bien que mal à l'idée principale... Ces cadres bizarres sont tellement malaisés à remplir qu'on permet au rimeur d'y mettre n'importe quoi ; et dès lors c'est la cheville légitiwée, glorifiée, triomphante^"
Il n'est pas moins sévère pour les autres formes : •' On comprend, dit-il, pourquoi les rimes se croisent ou s'embrassent dans le quatrain ou le sixain ; on comprend la constitution du sonnet ; il y a là des symétries fort simples. Mais pourquoi le rondeau a-t-il treize vers ? Pourquoi le second couplet du rondeau n'en a-t-il que trois ? Pourquoi, à la fin du rondel, ne répétez-vous que le premier vers du refrain ? On avait réponse à cela autrefois, s'il est vrai que ces petites pièces se chantaient; elles étaient calquées sur une mélodie, un air de danse. Mais maintenant qu'on ne les chante plus, ces combinaisons nous semblent absolument arbitraires. Ce sont des tours de force gratuits." (1)
(1) Les contemporains, Ire série, p. 17, Th. de Banville.