A MON AMI GUY DE MAUPASSANT
1^^ — Papa ?
— J'ai une mauvaise nouvelle à t'apprendre.
Je m'efforçai d'entrevoir le visage de mon père, dont le pantalon et le paletot blancs, à cette heure, semblaient avoir gardé un reste de lumière ; mais, il me fut impossible de le distinguer : trop de lianes obscurcissaient la nuit de notre terrasse.
— Est-ce que maman ?... murmurai-je.
— Il ne s'agit pas de ta mère.
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Quelques e'clats de cuivre retentissant
alors, je me retournai, et la retraite sonna
au milieu du Champ d'Arbaud. « Quelle
mauvaise nouvelle avait- on à m'appren-
Mre ? »
Les clairons jacassaient, lançaient des notes stridentes, connues ; une brise tiède soufflait, emplissant les manguiers de rumeurs ; des feuilles de palmiers claquaient l'une contre l'autre ; sur deux minces pelouses, presque à mes pieds, des mouches à feu luaient ; un ruisseau babillait foUer. ment ; une sentinelle, non loin de nous, dans l'ombre, se dressait, l'arme au pied; et, autour du Champ d'Arbaud, à travers des feuillages noirs, mille clartés scintillaient à certaines fenêtres, papillotaient, mouraient, jaillissaient des jalousies du Gouvernement, semblable à une immense cage à poules."
La retraite cessant tout à coup, un
large silence lui succéda, durant lequel des bruits de voix s'épandirent, voix, de négrillons en gaieté. Puis les clairons s'acheminèrent vers la caserne, pétardant une marche, qui, pour un temps, nous vint par bouffées.
— Eh bien ! papa ? demandai-je.
On me répondit :
— Pœuf est en prison.
« Pœuf en prison?... Pœuf !... Pœuf !... Pœuf!... Mais, deux ou trois heures auparavant, il était encore de planton à notre porte !... Qu'avait-il donc fait...? »
— Tu connais Barrateau ?
— Barrateau ? l'adjudant Barrateau ? celui que je vois ici, chaque matin, au rapport ?
— Oui. Tu ne le verras plus. Il est mort... C'est ton ami Pœuf qui l'a tué, à coups de baïonnette.
« De baïonnette ! »
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— Mon Dieu! Mon Dieu! balbutiai-je, ahuri.
Puis je m'écriai :
— Pourquoi l'a-t-il tué ?
— Quant à ça, répliqua mon père, je n'en sais rien... absolument rien... Je crois même que personne ne le sait... personne, personne.
Mais, à l'air dont il insistait sur ses affirmations, je compris qu'il savait, et ne voulait pas me dire.
« Bah ! pensai-je, Robert n'est pas discret ! Robert me i/m, lui ! »
Et j'évoquai la bonne tête crépue de notre cuisinier, plantée sur son grand corps, dans le jaune éclairage de ses fourneaux.
— Le diable t'emporte ! reprit bientôt mon père. — Comment ! c'est tout ce qu'une pareille nouvelle te fait ?
Oui, c'était, pour la minute, à peu près tout ce que me faisait la nouvelle.
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— Tu ignores donc que Pœuf sera sans doute fusillé ?
J'ignorais.
— Allons, tiens ! va te coucher, me fut-il ordonné rudement. — Tu n'as pas de cœur.
J'étais triste cependant, mais d'une tristesse inerte qui, en d'autres circonstances, toujours avait commencé par surgir très loin en moi, puis avait eu besoin de réflexion et de silence pour s'accroître, d'énervée solitude et d'un effort d'imagination pour m'envahir. J'étais même d'une telle tristesse, après avoir ainsi reçu l'avis de déguerpir, que je ne cherchai pas à me révolter, et que j'abandonnai machinalement la terrasse, l'œil fixe et l'esprit en travail.
— C'est toi, André ? Tu viens te coucher? me dit ma mère, quand j'entrai dans ma petite chambre.
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Une bougie à la main, elle promenait un dernier coup d'œil par la demeure.
— Oui, maman, fis-je.
— Tu n'es pas malade ?
— Non... C'est papa qui m'envoie me coucher.
— Ah !
— Parce que je n'ai pas pleuré... à cause de Pœuf.
— Pauvre Pœuf! soupira ma mère. — Comme on peut se tromper sur les gens! L'aurais-tu cru capable d'une aussi méchante action, toi ?
— Moi?... Non, par exemple! déclarai-je.
Et m'asseyant, je délaçai mes souliers.
— Si encore on savait pourquoi il a tué Barrateau ! repris-je toutefois, avec l'espoir d'obtenir, sans plus tarder, un éclaircissement quelconque.
Mais je n'obtins même pas de réponse.
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D'où provenait donc cette obstination à ne me rien conter ?... Pourvu que, de son côté, Robert n'allât pas garder sa langue 1 J'eus hâte d'être seul et me dépêchai de me déshabiller, de me coucher.
— Bonsoir, maman.
— Bonne nuit, mon bonhomme.
On m'embrassa, et on s'éloigna, emportant la bougie, — Je suivis le jet de lumière qui traîna contre une boiserie ; puis, l'obscurité m'accaparant soudain, je me pelotonnai entre mes draps et, peu à peu, me mis à écouter les bruits épars autour de moi : on chuchotait dans unepièce voisine; du haut d'un colossal noyer, debout sur notre cour, un oiseau jetait parfois diverses notes saccadées ; les criscris exhalaient leur concert nocturne ; et, au fond de sa cuisine, Robert, en train de taper quelque chose, égrenait à pleinevoix les couplets d'une chanson créole.
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Un éclat bref, dans le bois de mon lit, — je ne sais trop pour quelle cause ! — me rappela brusquement Pœuf ; et je me le représentai en prison, occupé h se curer les dents avec son épinglette de tir, — tel que je l'avais vu à notre porte, les jours où il était de planton. — Il se tenait assis par terre, guêtre, pantalonné de toile bise ; sa tunique était ouverte, sa tunique chevronnée, plaquée d'ancres rouges au collet, de haches rouges sur les manches ; et il pleurait, sa longue barbe poivre et sel en désordre, les yeux tuméfiés ; tandis que l'épinglette fouillait ses moustaches h tort et à travers.
Z/, !(i, pan, pan lan pan pan, chantait Robert, d'une voix de stentor, sur un rhythme hilare. J'en eus la chair de poule. « Pauvre Pœuf! » murmurai-je avec un soupir, comme précédemment ma mère; — et les larmes de ma vision allant au
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loin chercher les miennes, larmes sympathiques, je ne tardai pas à larmoyer aussi, tout de'bordant d'une émotion pénible, difficile à contenir, et d'autant plus violente qu'elle arrivait à son terme, sans surprise et sans astuce enfantine.
Zî", ^z, pan... ne cessait de chanter Robert ; mais son tapage malsonnait de plus en plus à mes oreilles, me paraissait dérisoire, ajoutait du déplaisir à mon chagrin.
Et je ne pouvais comprendre que Pœuf, malgré son crime, fût détestable ! J'avais beau me ressasser : il a tué Barrateau, à coups de baïonnette,... à coups de baïonnette ! rien n'y faisait ; Pœuf demeurait indemne. Et je le défendais par instinctif sentiment de justice ! et j'estimais qu'il n'avait pas dû tuer pour le plaisir de tuer 1
L'adjudant mort, l'adjudant pâle, maculé de sang, l'adjudant dont je me rap-
pelais la mine victorieuse ^t les cheveux trop pommadés, m'occasionnait bien quelques frissons, des craintes, une sorte de stupeur à me sentir ainsi son adversaire, au milieu d'opaques ténèbres; mais cela ne me pénétrait ni ne m'agitait outre mesure. Pœuf seul m'intriguait, forçait ma pitié ; c'était sur le seul Pœuf que je versais de chaudes larmes, de silencieuses larmes; et rien n'eût été capable d'en divertir mes pensées.
Un instant, je voulus me prouver qu'on se trompait en l'accusant, que je rêvais les yeux ouverts, qu'il ne pouvait s'être institué meurtrier, en un tour de main, une demi-heure après m'avoir quitté ; — j'apercevais encore sa face tranquille et j'entendais son dernier bonsoir! — mais les paroles de mon père me revenant :
« C'est ton ami Pœuf qui a tué Barrateau ! 1) je n'eus pas à douter longtemps.
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Mon ami Pœuf!... mon ami Pœuf !
Voilà qu'il était en prison, mon ami Pœuf! Quelle mouche l'avait piqué .■'... Qui diable l'avait incité à se conduire d'une façon pareille ?... Dans quel but ?... Pour quelle cause?... Mon ami Pœuf!...
M'était-il seulement permis de lui garder ce titre ? Quelque chose me soufflait non ; tout mon être criait : oui ; mais, ne sachant auquel croire, je m'enfiévrais de remords et de troubles vagues.
Plus je m'enfiévrais d'ailleurs, et plus je m'acharnais à deviner Pœuf, sans y parvenir. Il avait été si bon pour moi! on l'avait proclamé si bon, jusqu'à son crime !
Il buvait ! Chacun le disait ivrogne, comme tous les brisqiutrts : j'avais même entendu raconter plaisamment que, pénétré d'une prescription relative au règlement des manœuvres, — l'œil fixé au
loin sur un objectif déterminé, avec, chemin faisant, des points de repère, — il réussissait à gagner sa chambrée, sans trop de zig-zags accusateurs, au mépris de l'absinthe et des sergents de garde ; mais, un gouffre ne séparait-il pas cette ivresse inoffensive de l'ivresse qui frappe et qui égorge ?
En tout cas, je ne l'avais pas une seule fois vu soûl, moi. Je lui avais demandé, un jour : — Ah ! ça, tu bois donc, Pœuf? — Il s'était mis à sourire dans sa barbe, après avoir cligné d'un œil ; mais qu'estce que cela prouvait?
Qui savait pourtant si, plus ivre que d'habitude, et oublieux du fameux règlement, lorsqu'il avait rencontré Barrateau, il ne s'était point outré d'une punition trop brutale ?... Qui savait...
Mon père et ma mère se couchant sur
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l'entrefaite, bavardant, — peut-être allaient-ils parler de Pœuf ? — il me vint à l'ide'e de surprendre leurs dires. A voix haute, sans s'imaginer que je veillais, ils causèrent de la pluie, du beau temps, de projets futurs, — je les entendais comme s'ils avaient e'té dans ma chambre ; — ils se lamentèrent sur mon peu d'assiduité au travail, je me promis de les mieux contenter ! — mais de Pœuf, mais des mobiles de son aventure, il ne fut pas le moins du monde question. Et je pensai : tiens ! le père qui m'accusait de n'avoir point de cœur ; c'est plutôt lui qui n'en a pas. Il ne songe déjà plus à Pœuf!
Et je fus très fier de moi, de la verdeur de mes souvenirs, si fier, que mon excès d'orgueil s'amalgamant à mes contrariétés, je sombrai aussitôt en un attendrissement radical, attendrissement qui me poussa
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de nouveaux pleurs aux cils et me cloua tout alangui sur ma couchette. Ce pauvre Pœuf!... Dans quel de'sespoir il devait être !... C'est pour le coup qu'il pouvait dire adieu à ses galons de caporal-sapeur !... On les lui avait bien promis cependant, — dès qu'il saurait lire 1
Je me reportai à l'époque où je l'avais aperçu pour la première fois, sur un banc, à notre porte, près de quatre années auparavant, le lendemain de notre arrivée à la Guadeloupe. Il était en petite tenue, avait son coupe-choux, sa baïonnette au côté,... sa baïonnette ! une cravate lâche autour du cou, des godillots comme des glaces, un chapeau de paille ceint d'un ruban noir, chapeau de colonial, et, la barbe striée de soleil, sa large face jaunie par les climats torrides : au Sénégal, en Cochinchine, à la Guyane, de suite il s'était pris a rire en me voyant.
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— Comment t'appelles-tu ? lui avaisje demandé.
— Pœuf.
— Pœuf?... Allons donc !
— Si, si,... Pœuf.
— Quel drôle de nom 1
J'avais ri, à mon tour. Notre amitié datait de là. — Et il était devenu ma bonne favorite, entre tous les sapeurs, qui, on le sait, sont les bonnes d'enfants des colonels. Et contrairement à la pluralité des affections, la nôtre, avec le temps, n'avait fait que s'accroître.
En avions-nous mené à bien de ces joviales parties, tous deux, les après-déjeuners oii le service ne le cadenassait pas à notre seuil !
— Y êtes-vous, m'sieur André ?
— J'y suis.
— Vous tenez bien la bride ?
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— Oui.
— Alors,... une, deuss, troiss,... en route ! criait Pœuf.
Et nous partions, sous des ciels fastueusement d'or, lui, à ma droite, moi, huche sur le dos de Clémence, une ânesse qu'un des muletiers du bataillon m'amenait à heure fixe, trois fois par semaine. Aussitôt hors de la Basse- Terre, Pœuf coupait une badine et s'amusait à la de'corer.On allait, au hasard, tantôt sur le bord de la mer, l'ouïe impressionnée par le clapotis monotone des vagues, le regard perdu, tantôt sur les routes, entre des plantations de cannes à sucre bruyant à toutes brises, de maniocs d'un vert bleuâtre, ou de cotonniers dont les houppes laiteuses s'effilochaient. Les paysages se transformant , ici étaient peuplés d'arbres en fleurs sur de verdoyants tapis, là de cultures potagères,
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plus loin de futaies agrestes où, d'une branche à l'autre, grimpaient et couraient des lianes, plus loin encore de plaines rocheuses ; puis, brusquement un pont de bois enjambait un abîme, — et, quand on le traversait, l'âme inquiète sans vraies causes d'inquiétude, un indéfinissable frisson aux vertèbres, une appréhension de vertige dans les yeux, au diable, sous soi, de torrents qui grondaient à l'ombre de feuillages massifs comme des aqueducs, on ne percevait qu'un gazouillis sylvestre, qu'un murmure discret de ruisseau.
— Pœuf, prête-moi donc ta badine, disais-je quelquefois.
— Ma badine?... Y vous la faut?...
Parions que c'est pour me plaquer là, comme l'aut'jour ! faisait-il
— Non,... je t'assure, Pœuf... Non, non... Prète-la-moi, tu verras!... C'est seulement pour m'amuser.
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— Vous m 'promettez de n'pas vous de'filer ?
— Je te le promets.
— Vrai de vrai ?
— Vrai de vrai.
— Eh ben, la v'ià.
Oh ! les badines, les superbes badines de Pœuf! Blanc sur noir, celles-ci ouvrées de rubans, celles-là lisere'es d'anneaux, plusieurs entaillées de croix, beaucoup tigrées de rondelles ou longuement parcourues de rayures, elles me donnaient l'irrésistible envie de les mettre à l'épreuve.
— Hop ! hop ! Clémence, au galop !
m'écriais-je alors, le bras levé, sans plus me soucier de ma parole.
Et clic ! l'ânesse prenait le galop. Pœuf s'élançait après nous ; je l'entendais jurer, cracher de la poussière ; — mais vite il se fatiguait, perdait haleine, et, à mon intime joie, commençait de clamer;» Arrêtez!
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arrêtez !.. Vous... savez, m'sieur André... qu'on vous défend... de galoper... Je m'plaindrai au colonel... je m'plaindrai! »
Pœuf se plaignantde mes actes, — brave Pœuf ! — c'eût été la fin du monde !
Malgré sa mansuétude pourtant, et peut-être à cause de sa mansuétude, de quelles farces ne l'avais-je point abreuvé? farces bêtes, farces presque journalières.
Et je fus mal satisfait de moi, là, une minute, sur ce lit où de vibrantes contemplations m'émoustiilaient sans gestes.
Il était bien temps !
Souvent, à l'heure où on lui apportait la soupe, sur un des bancs du Champ d'Arbaud, devant le jardinet de notre habitation, j'accourais lui tenir compagnie. Il sortait un mouchoir et une cuillère de sa poche, — mouchoir jaune ou rose, cuillère de fer battu, — déposait un mince
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paquet desel à sa portée, ouvrait son couteau, — un large couteau à manche de corne cercle'e de cuivre, — l'effilait contre sa paume, l'essayait au dossier du banc, se calait, levait le couvercle de sa gamelle, et, tandis qu'il humait l'opaline et grasse vapeur qui, d'un seul jet, montait d'abord par l'atmosphère, un large sourire l'éclaboussait et lui dilatait les narines... Une minute, le front plissé, la prunelle claire, il s'occupait à pêcher l'inévitable tranche de bœuf dont se compose l'ordinaire, à l'égoutter, à l'examiner, à l'étendre dans le couvercle de sa gamelle ; puis, goulûment il attaquait ses premières cuillerées de soupe. Quel homme ! quel appétit!
— C'est si bon que ça ? ne pouvais-je nfempêcher de murmurer.
Il répondait: — Oui, m'sieur André;...
que même si vous vouliez me faire l'honneur...
Je refusais, par dignité, aussi pour ne pas le priver d'une bouchée ; mais, comme j'aurais voulu dévorer avec lui, manger de son bœuf, manger de sa soupe, et, à son exemple, m'enfourner des tranches de pain à ne plus être capable de fermer les mâchoires !
Quand il avait l'estomac plein, il se montrait volontiers loquace, d'habitude, après s'être curé les dents avec son épinglette, tout en bourrant sa pipe dans une vieille blague de peau sur laquelle achevaient de s'écailler, en sautoir, deux étendards autrefois tricolores. On débutait par évoquer Brest, la Bretagne, ses plaisirs, son climat, Lorient, Plougoumelen le village où il était né ; puis, à peu prés inévitablement, une même phrase lui jaillissait de la barbe : « C'est le frère et la sœur qui n'se doutent guère, en ce moment ici, que j'sors d'avaler une bonne
soupe et que j'boirais bien un bon quart de vin ! » De ses proches, il ne restait que ce frère et cette sœur, dont il faisait ainsi mention. L'un travaillait dans des ardoisières ; l'autre devait s'être mariée ; — Pœuf n'en savait pas plusi Et il ne les avait pas revus, depuis l'époque déjà lointaine où la conscription l'avait déféré à un régiment d'infanterie de la marine.
— Leur écriras-tu au moins, le jour où tu sauras écrire ? m'étais-je enjoint de lui demander, une après-déjeuner, où, par hasard, son exclamation semblait avoir épandu entre nous de rétroactives et mélancoliques pensées.
Il avait secoué la tête, lentement, le piec^ de profil à terre, l'œil fixé sur la rangée de boutons de ses guêtres, puis il m'avait répondu :
— Bah!... J'vis sans eux... Ils vivent
sans moi... On s'est oublié !... C'est-y qu"ça n'va pas tout de même ?
Il y avait bien, derrière le comique de cette re'ponse, quelque chose d'anormal dont une be'ate, jeune et, par suite, trop naïve sensibilité aurait pu ne point s'accommoder de prime abord ; mais je connaissais Pœuf: nul n'existait plus enfant, moins compliqué. « On s'était oublié ! » Il l'avait dit ; donc il fallait le croire... «On s'était oublié!»... Pourquoi pas ?
Et je me reportai aux temps oîi, côje à côte, nous avions hanté le jardin du vieux gouvernement, plein de halliers, de ruines, d'arbres séculaires. Tout y poussait à l'abandon, depuis l'acajou, dont les pommes s'achèvent par une noi% jusqu'au sapotillier géant, dont les fruits, de couleur marron, à peau rêche, ont une chair juteuse et odorante. Aucune trace
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d'allées ; autant de fleurs que d'herbe; des centaines de colibris à reflets de topaze ou d'énieraude. Certains feuillages avaient des e'paisseurs de murs, d'autres filtraient une lumière intense ; les pelouses n'e'taient plus que des champs de cactus friselés de rouge; le verger appartenait aux fougères, la terre aux ronces et aux ananas sauvages ; çà et là, des kiosques pourrissaient sous des cascades de roses, — et, comme piqués à des troncs morts, au bout de tiges grêles, des papillons végétaux, papillons bleus ou blancs, parmi les papillons célestes, continuellement se balançaient dans une poudre de soleil. — Que de fois, nous avions goûté là, Pœuf et moi, d'un corossol ou de bananes, au fond de ce jardin sauvage!
Je me souvins encore des combats de coqs auxquels nous assistions, du perron
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de la gendarmerie; tandis que, par une porte ouverte, on entendait des cliquetis d'anneaux et des bruits sourds de mouture.
Une après-midi, sur le cours Nolivos, comme passait près de nous une petite négresse aux cheveux en vrille, en jupe de percale, le madras ombragé d'une claie où s'empilaient mille sucreries à base de coco, n'avais-je pas vu Pœuf exiber tout à coup un vieux mouchoir de cotonnade à carreaux jaunes, y défaire un nœud, en ôter un sou, et, d'un geste, appeler la marchande ?
— Oh ! non, Pœuf, m'étais-je écrié, — papa me gronderait,... papa ne serait peut-être pas content!...
— Est-ce c'iui-ci,... c'iui-ci ou c'iui-là qu'vous voulez ? m'avait-il répondu simplement.
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J'avais désigné un pain de coco dont la capacité me semblait désirable.
— En veux-tu un morceau, Pœuf?
— Ces dames-là, mi bonbons ! mi bonbons 1 s'était mise à chanter la petite négresse, en s'éloignant.
Et Pœuf avait dit : non. Cher Pœuf!
Excellent Pœuf!
Les yeux clos, avec, sur les paupières, cette fraîcheur persistante que laissent les pleurs séchés, je réfléchis qu'il était tard et que je ne dormais pas ; puis, après avoir tenté d'observer si Robert vaquait toujours aux soins de sa cuisine ; pendant qu'au dehors, montait sans discontinuer l'opiniâtre concert des cri-cris, je recommençai d'évoquer Pœuf ; c'était lui, un dimanche matin, à l'heure où tintaient les cloches de Notre-Dame du Mont-Carmel, qui m'avait vengé de La-
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pin, un drôle, taché de rousseur, fils de soldat et de mulâtresse, dont la haine, Dieu sait pourquoi ! tendait à me lapider de loin, sitôt que je m'écartais du rayon familial. Pœuf avait empoigné mon Lapin, l'avait troussé, l'avait fessé, — je tremblais d'aise ! — et depuis, aucune pierre guadeloupéenne ne s'était plus permis de me siffler aux oreilles.
La tranquillité de l'ombre à mon chevet, l'heure et mon actuelle insomnie me remembrant alors qu'un soir par an je m'efforçais de veiller jusqu'à la seconde où, signalant la fête de ma mère, une bizarre sérénade partait dans notre cour, je ne sus me tenir d'exulter, malgré tout. Mon Dieu, de quelle gaieté stupéfaite n'avais-je pas tressailli, lorsque, débutant pour la première fois : pou, pou, poupou, gaillardement, une flûte avait entamé l'air : Danse^, coolies^ sur un rhythme de
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scottish ! Les notes s'e'taient répandues, me donnant des envies de sauter à bas de mon lit, de crier, de gambader, de voir l'homme qui les soufflait, me retenant par leur douceur sonore. Pou, pou! cela m'avait conduit à une rêverie heureuse, puis ému, puis excité de nouveau ; le front barbouillé de raies blanches ou jauni d'un point d'ocre, des Indiens chevelus, ceints de pagnes, fantômes de mon imagination, avaient pivoté pour me plaire au bruit de galoubets criards, de gongs, de tams-tams, comme on pivote là-bas dans leur pays de tigres et de serpents, — et, quand l'air s'était brusquement éteint à travers l'obscurité chaude, il m'avait semblé qu'une chose indéfinie s'éteignait de même en moi, une chose très indéfinie, mais très poignante et très agréable. Après la flûte, un instant après la flûte, une clarinette avait pris la parole. O cla-
rinettes des aveugles! Celle-ci joua des rondes bretonnes. Je les avais entendues, ces rondes, naguère, dans les pardons, autour de Brest; mais ainsi extirpées d'un instrument vieillot, catarrheux, irascible, au milieu d'effluves immobilisés, sous ce climat dont l'acoustique ne leur convenait point, elles défaillaient et ne possédaient plus d'accent. La nuit était sonore ; dix bonnes minutes, la clarinette avait fioriture de sa voix mal assise, tout au plaisir, elle, au contraire, de retrouver par cette nuit profondément bleue, étoilée, vibrante, le pays natal, ses ajoncs, ses clochers, ses rocs, son ciel terne, ses maisons et sa mer blafardes; puis, comme mon père avait ri, disant : la drôle de musique ! mon Dieu, la drôle de musique! j'avais éclaté de rire à mon tour, d'un rire qui déjà me frétillait à l'intérieur du gosier. — Le flûtiste était
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Robert, notre cuisinier; quant au joueur de clarinette, est-il nécessaire de le nommer?... Brave Pœuf !
M'avait-il amusé, du reste, à la suite de cette première sérénade, grâce h sa passion pour la clarinette! Le long des jours torrides, aux heures où, dans les contrées du soleil, la fraîcheur des rivières attire invinciblement ceux que leur âge ou l'oisiveté ne livre pas aux travaux de l'après-midi, maintes fois, tandis que je barbotais, à la recherche des tourlouro.us et des cancelles, n'avais-je point admiré Pœuf, un Pœuf émaillé d'or ou sabré de rayons changeants, à l'ombre de tamariniers, extrayant d'un étui les deux antiques morceaux de sa clarinette jaune ? Il les manipulait un peu, les ajustait, d'un geste horizontal en introduisait le bec sous ses grosses moustaches, et alors, se mettait à souffler éperdument, les yeux
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clos, jusqu'à ce que ses joues fussent paralysées.
— Tu sais donc la musique, Pœuf ? lui avais-je demandé un soir où, sur le point de quitter la rivière, il rengainait son instrument avec des précautions maternelles.
— Bah ! s'était-il écrié, — c'est y qu'on a besoin d'ça pour bien jouer ?
Je n'avais pu m'empêcher de l'examiner, stupidement.
Et voilà qu'il venait de tuer Barrateau! de tuer un homme!... lui,... Pœuf!...
mon ami Pœuf! à coups de baïonnette!
Je comprenais de moins en moins.
Cependant, mes paupières s'alourdirent et l'image de mon sapeur né tarda point à se troubler. Elle se fit errante peu à peu, nuageuse ; de ci, de là, se promena en moi, surgissant, puis disparaissant au
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son falot d'une clarinette ; — et je m'endormis d'un sommeil accablé.
Combien de temps je restai là, inerte, je ne me le rappelle plus ; mais, ce dont j'ai gardé bonne mémoire, c'est que soudain Poeuf me parut entrer dans ma chambre.
— Poeuf!... oh! Pœuf! murmurai-je.
Il se détachait sur un fond de lumière
pâle ; et, couvert de sang, d'un sang qui lui tombait des cils, de la barbe et des épaules, son uniforme-* était méconnaissable.
— Va-t'en, Pœuf!
Il ne s'en alla point.
— Mais, Pœuf, tu me fais peur! m'écriai-je alors.
Il tira sa baïonnette de son ceinturon et se précipita sur moi.
Je dus pousser un cri épouvantable.
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avait tué l'adjudant. Mais, sur un signe d'elle, quand jaillit la minute, cette minute où l'on e'coute des oreilles et de l'âme, la vieille, l'horrible vieille, — je l'aurais déchirée ! — grasseya :
— Marie, si tu laissais ta poupée pour faire à André les honneurs du jardin ?
Marie abandonna sa poupée, se munit d'une ombrelle ; nous descendîmes un escalier de pierre, ^ brusq#ement' nous nous trouvâmes au grand soleil, l'un et l'autre un peu éblouis.
— De quel côté^|^ux-tu te promener ?
me demanda Marie, ' — du côté de la basse-cour ou du côté du bassin?"
— Où tu voudras, répondis-je, — du côté du'ftassin.
Et une douceur contemplative s'éparpilla en moi; et, au mépris de ce que j'aurai^pu apprendre sur Pœuf, je me sentis tout joyeux d'être seul, à deux pas de
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cette petite Marie si aimante et si jolie avec ses poignets nus, sa rose robe et ses minuscules bracelets de corail.
Nous marchâmes d'abord sans nous rien communiquer, elle, placide, moi, l'ouïe à la musique tumultueuse que îrompettaient, dans un massif de balsamines, les frelons et les mouches à miel ; puis, comme s'élançait, au détour d'une allée, le plumet frémissant d'un jet d'eau, Marie, qui avait ouvert son ombrelle, m'adressa derechef la parole :
— Tu n'as pas trop chaud ? tu ne désires pas que je t'abrite?
Je déclarai, pris d'une arrière-pensée de me faire valoir :
— Non, va ! merci... Les hommes n'ont pas besoin d'ombrelle !
Et je courus à cloche-pied pendant quelques mètres. Marie s'était arrêtée pour me regarder :
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— Comme tu vas vite !
— Et longtemps donc;... si je voulais!
répondis-je.
Elle me rejoignit.
— Sais-tu comment ça s'appelle, ça ?
m'écriai-je alors, le doigt sur un arbuste, avec l'intime et de plus en plus pre'cis dessein de m'étaler aux yeux de mes affections.
— Ça ?... oui, c'est un myrte.
— Et ça ?... et ça? et ça? répétai-je, coup sur coup, en lui montrant tantôt des fleurs, tantôt un arbre.
Elle ne s'abusa point une fois. J'e'tais aussi charmé d'elle que mécontent de mes premiers essais de supériorité.
— Si nous nous amusions h qui sautera le plus loin ? dis-je, de guerre lasse.
Mais elle secoua négativement la tête :
— Il fait trop chaud.
Je la dévisageai, elle souriait ; et nous
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continuâmes notre promenade vers le bassin dont les eaux nous apparurent toutes lamées de reflets e'cailleux.
Il y avait un banc, auprès du bassin, à l'ombre d'un camaïtier, nous nous assîmes, et là, bien à l'ascension poudroyante du jet d'eau, tandis que deux canards huppés nageaient, plongeaient, battaient des ailes sous la pluie fine qui tombait, nous demeurâmes un instant béats, un peu étourdis.
— Je suis contente que tu sois venu ! me dit pourtant Marie.
— A cause ? demandai-je, en rabotant de mes souliers le sable de l'allée.
— Mais, André, parce qu'on ne te voit pas souvent.
— Alors, m'écriai-je, très jaloux de la phrase qu'elle avait lancée — tu serais moins contente de me voir si je venais tous les jours ?
— Oh ! non, lit-elle, — ce n'est pas ça que j'ai voulu dire.
Et elle m'examina d'un air sérieux, en croisant l'une sur l'autre ses petites jambes qui ne touchaient pas le sol.
Mais je n'étais déjà plus jaloux, je songeais aux canards du bassin. J'aurais souhaité avoir une cabane en pointe, pareille à la leur, plus grande, et y vivre, au bord de la mer, avec Marie.
— Tu es joliment bien habillée aujourd'hui ! repris-je.
Elle se parcourut des pieds jusqu'aux épaules, complaisamment.
— Tu trouves ?
— Tu es habillée comme... comme une fleur, accentuai-je, sans oser la regarder.
Et je cueillis une brindille, la portai à ma bouche, me mis à la mâchonner.
Marie s'écria :
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— Jette, jette..., c'est peut-être du poison. Moi, papa m"a défendu de rien mettre dans ma bouche.
— Bah ! proclamai-je, la mine aussi dégagée que possible, — quand même ce serait du poison ?
Je m^ sentais le cœur d'un héros.
— Voyons, André, jette... répéta-t-elle.
A quoi bon risquer du mal..., pour faire de b peine h ta mère ?
Je jetai la brindille : mais, en moimême, parce qu'un tas d'idées saugrenues me germaient dans la tête, sans liaison aucune, je désirai tout à coup que Marie chût au fond du bassin, afin de l'en tirer.
— Tiens ! dis-je cependant, pourquoi n'as-tu pas apporté ta catin ?... Nous aurions joué... Elle est très belle, ta catin.
— N'est-ce pas?... C'est une de mes tantes qui me l'a envoyée de Fort-de-
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France. Je ne l'ai que d'hier... Veux-tu que j'aille la chercher?
— Bé ! non, va! fis-je. — Si tu l'avais eue, tant mieux; mais puisque tu ne l'as pas, nous nous en passerons.
Nous restâmes silencieux; les canards se mordillaient les plumes ; puis, sur une poussée de souvenirs, au moment où je me préparais à savoir de Marie si elle avait connu Pœuf, si elle se le rappelait, nos intentions se rencontrèrent et elle me demanda :
— Pœuf,... le soldat qui a tué un autre soldat,... est-ce que c'est celui que j'ai vu à ta porte ?... Celui qui avait une grande, grande barbe ?
— Oui, déclarai-je, — mais ce n'est pas un soldat, c'est un sapeur.
— Un sapeur ?
— Les sapeurs ont des haches. Tu sais bien ?... C'est eux qui ont un tablier
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blanc, et qui marchent devant la fanfare.
— N'importe ! continua-t-elle, — tu as joliment pleuré, n'est-ce pas ? quand on t'a dit qu'il était en prison. Moi, je pleurerais joliment si on menait ma négresse en prison.
Il doit exister des jours où l'on s'éveille menteur, bête, mauvais ; car, au lieu d'avouer que j'avais versé d'innocentes larmes et que le malheur de Pœuf m'avait ému, je voulus faire l'original, l'esprit fort, et publiai :
— Oh ! moi, je ne suis pas sensible; tout ça m'a été bien égal !
— Oh ! le vilain ! dit aussitôt Marie. Mais, trop jeune pour supporter un
rôle, j'avais rougi et m'étais déjà blâmé de ma fanfaronnade.
— Le vilain 1 le vilain ! répéta Marie. Et ce fut très penaud que j'essayai de
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me disculper en narrant la lugubre messe et le bout de funérailles auxquels j'avais assisté, le matin. J'en arrivai même à tellement bredouiller, surchauffé que j'étais par un débordement nerveux d'affection, par des remords, par la certitude d'être idiot, que des larmes me montèrent aux cils et m'interrompirent.
— Comment ! scanda Marie, — tu pleures ^
Je me tus pour ne pas éclater, la face douloureuse, avec un tremblement aux lèvres, mais quand elle eut ajouté :
voyons, ne pleure pas;... ii ne faut pas pleurer! — j'abandonnai tout respect humain.
— Mon pau... monpau... mon pauvre Pœuf! sanglotai-je, les bras sur les yeux.
Marie soupira :
— Aussi, pourquoi être méchant?...
pourquoi ?
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Il m'eût été difficile de l'expliquer.
— Veux-tu que nous retournions à la maison? me demanda-t-elle.
Je fis : non, afin qu'on ne me vît point en déplorable état, u Qu'aurait pensé ma mère ? Qu'auraient pensé de moi l'ordonnateur, et la vieille ? »
Mon chagrin cessa d'exploser à la longue, mes larmes de s'épandre ; mais comme j'avais le visage mouillé, Marie me le sécha.
Et ma poitrine fut moins oppressée, ma tête plus légère, et, pour avoir pleuré mon soûl, de toutes mes fibres commença de se dégager une sorte de bien-être spécial : le bien-être des gens qui ont repris leur naturel.
Les canards dormaient ; une chaleur humide s'enlevait du bassin, et Marie, à mon côté, tenait une de mes mains entre les siennes.
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— Eh bien ? m'écriai -je alors, afin de ne plus garder le silence.
Elle arrondit ses lèvres et m'embrassa.
Je l'embrassai à mon tour, — elle inclina vers moi, — je l'embrassai de nouveau, — frissonnante, elle avait rentré son cou dans ses épaules; — et j'allais lui dire : mon Dieu, Marie^ que je t'aime ! quand, sur la véranda, deux voix crièrent h l'unisson :
— Marie!... les enfants! Où êtesvous ?... Revenez !
Nous répondîmes :
— Tout de suite !... Nous sommes ici ! Et, l'imagination contrite, sans même
échanger un traître mot, d'abord au pas de course, puis à une allure très lente, nous regagnâmes la maison.
— Vous êtes-vous bien amusés, au moins ? nous fut-il demandé.
Nous nous étions bien amusés.
bO PŒUF
Je feignis de ne plus voir Marie ; je tendis le front à l'ordonnateur, à sa femme, à la grand'mére ; et nous les quittâmes, ma mère et moi.
Mais brusquement je me sentis maussade, énervé, jaloux de cette famille dont j'aurais voulu être, las aussi, besoigneux de solitude et mécontent de retourner chez nous. L'aspect lointain du Champ d'Arbaud où manœuvrait un escadron de gendarmes, le long du vieux gouvernement, sous un soleil qui baissait vers la mer, n'attira mon attention qu'une minute.
Du vide ! c'était du vide qui descendait en moi maintenant, un vide glacé, un vide morbifique, un vide immense. Et je me trouvais malheureux, digne de compassion, abandonné, surtout abandonné.
« Pourquoi n'avais-je pas de sœur ?,..
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pourquoi, au lieu de frères, de deux grands diables de frères, — ils faisaient leurs études en Franee, — pourquoi mes parents ne m'avaient-ils pas donné une sœur ? une sœur tendre et douce... jolie... une petite sœur comme Marie, par exemple!... Chère Marie! » — Et je me mis presque à pleurer, encore ; et mes regards vaguaient tristement sans rien voir...
— Ah ! Pœuf, mon ami Pœuf ! comme j'étais en train de t'oublier !
JL.
'es semaines se passèrent, de fastidieuses semaines où le ciel implacablement luisait, et, parce que je me désaccoutumais de Pœuf, m'étais un beau matin fatigué de toujours interroger pour ne jamais savoir, il ne m'apparaissait plus que de loin en loin, à travers des souvenirs dont les contours se déformaient chaque heure, chaque minute davantage.
Une assez chaude intimité venant au
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reste de s'établir entre la famille de l'ordonnateur et la mienne, il m'avait été permis de mieux fréquenter Marie.
Nous nous aimions, sans nous l'être déclaré, — la chose était certaine, visible, et, par un accord tacite, aussitôt réunis maintenant, nous n'avions qu'un but :
celui de rechercher des tête-à-tête. André! Marie ! où sont-ils donc ?... Pfft !... disparus ! dans le jardin ou sur la véranda lorsqu'on nous croyait au salon, et au salon, si on nous appelait d'une terrasse. Nous jouions, causions, nous embrassions sous les plus fallacieux prétextes, — c'était tout! — mais, quelles extases simples!
quelle inexpérience ! — Je l'avais invitée à nous rejoindre à la campagne, au Camp- Jacob, quand nous irions.
Nos parents s'étaient aperçus de notre cordialité amoureuse, et ils en badinaient de fois à autre. Marie rougissait, moi
aussi, souvent ; mais, nous ne partions de là ni pour nous refrogner, ni pour moins nous chérir.
— Vous verrez que nous serons obligés de les marier ! .^vait dit mon père à l'ordonnateur, une après-soupée.
— Ça ferait un drôle de ménage ! s'était jovialement écrié celui-ci.
Nous avions battu des paupières, Marie et moi ; mais, derrière leurs dos, ma petite camarade avait murmuré :
— Certainement que nous nous marierons, n'est-ce pas ?
Ce fut cette même après-soupée que nous échangeâmes nos premiers cadeaux :
elle m'octroya deux sous, une pièce de deux sous neuve, et de moi, reçut un étui à plumes, un étui en cuivre mince, laqué de rouge, — à la barbe de nos parents.
Sur ces entrefaites, un soir où je rentrais dîner, après m'ètre croisé avec Marie
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— Eh bien, quoi ?... Qu'est-ce qu'il y a donc ? demanda mon père.
Ma mère dit :
— Est-ce toi qui as crié comme ça, André ?
J'étais sur mon séant, baigné de sueur.
— Vite ! oui, venez, venez Irépondis-je. Et j'éclatai en sanglots, en hoqueteux
sanglots dont les heurts me broyaient la poitrine.
On accourut.
— Tu es malade?... Qu'as-tu?... Où souffres-tu ?
— Pœuf! déclarai-je. Je viens de voir Pœuf.... Il a voulu... me tuer.., aussi.
— Oh ! le niais ! fit mon père, — le petit niais qui prend un cauchemar pour une réalité !
Ma mère, elle, déposa la bougie qu'elle tenait sur ma table de nuit, m'embrassa, me recoucha, prit une de mes mains dans
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les siennes. El longtemps elle essaya de me consoler, avec une patience affectueuse ; tandis que, de retour à son lit, mon père bougonnait de fois à autre :
— Voyons, ça ne va donc pas finir ?... ça ne finira donc pas?
J'avais huit ans.
^mii
^K m'éveillai tard, le lendemain, avec
un peu de lassitude aux membres, je déjeunai d'une tasse de café; puis, après avoir chipoté une dictée, quelques multiplications, sous l'œil indifférent de Chassagnol, un sergent, secrétaire de mon père, je commençai de faire toilette, vers les dix heures, pour assister à ia messe funéraire de Barrateau.
On me passa en revue, — rien ne manquait à l'ordonnance de ma mise composée d'un pantalon blanc, d'une veste bleue
Ob PŒUF
à boutons de cuivre, de souliers vernis, d'un chapeau de soie noire ; — on m'étreignit les mains dans une paire de gants de filoselle, à élastiques ; et nous partîmes, ma mère et moi. Mon père ne nous avait point attendus.
Quand nous débouchâmes hors de la maison, une impitoyable clarté nous sauta aux yeux ; le soleil ardait. L'herbe, une herbe haute, verdoyait néanmoins, n'avait au- (.unetrace de brûlure. Unecohuebruyante et débraillée d'Indiens longeait la grille du vieux gouvernement, badigeonnée de minium, et, à l'ombre papillotante d'allées qui, de trois côtés, ceignent le Champ d'Arbaud, çà et là caquetaient des mulâtresses, en robes claires, coiffées de madras ; tandis que sur leurs bras ou parmi elles piaillait, turbulait ou somnolait une smalah d'enfants blêmes, à demi nus.
C'était l'heure où, là-bas, toute une mar-
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maille anémique prend l'air. — Je donnai un coup d'œil à des manguiers, dont les fruits, plastronne's de carmin, mûrissaient; nous côtoyâmes une vieille négresse aux pieds énormes, aux plantes grises, vautrée sur un tas de sable, — elle fumait une courte pipe ; — puis, apercevant Lapin, mon ennemi ! vêtu d'un sarreau brun à pois, maigre, les jambes sales, en train de chauffer ses taches de rousseur aux feux d'une matinée de plus en plus rude, je lui montrai le poing, à l'insu de ma mère, et continuai ma route. — Mon malaise s'était dissipé.
En approchant de Notre-Dame du Mont- Carmel, ce qui d'abord m'intéressa, fut un groupe d'officiers, en grande tenue, au milieu desquels je reconnus mon père à sa tournure et au voltigement flou de son plumet bleu, blanc, rouge.
— Tiens ! papa, fis-je.
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Il nous salua d'un geste, les officiers soulevèrent leurs schakos, — *et tous entrèrent dans l'église. Le cortège de Barrateau arrivait par une petite rue où, sur deux rangs, nous vîmes quelques curieux, hommes et femmes de couleur.
Nous entrâmes à notre tour, — on allumait les cierges, — et, rasant deux tréteaux, deux simples tréteaux de bois fruste, établis face à l'autel, nous allâmes nous placer contre une dameque je distinguai, malgré l'obscurité de lanef, pour être la femme d'un capitaine surnommé la Trogne.
Jecherchai des yeux mon père, le groupe d'officiers, — et je 4es découvris à droite et à gauche du chœur, debout, sans couvre-chefs, au dos d'une balustrade. — C'était très amusant !
Du bruit éclatant alors vers le porche, je me retournai, et, par la grand'porte, béant sur une flambée de soleil, s'avança
PŒUF jr,
toute une compagnie d'infanterie de la marine, fusils baissés, croix et prêtre entête. Elle s'e'chelonna de chaque côte' des tréteaux.
Un flot de sergents, de caporaux et de soldats, les curieux de la première heure, plusieurs nouveaux venus, beaucoup de négresses, à sa suite, pêle-mêle se répandirent aux quatre coins de la nef; puis : portez armes !... présentez armes ! commanda d'une voix brève le lieutenant de service. Des mains tapèrent sur les fusils ; — personne ne pleurait; — et le cercueil de Barrateau pénétra dans l'église sous un drap noir, sous sa tunique, son schako et son sabre. On le déposa sur les tréteaux.
Ce diable de cercueil, avec son cadavre en piteux état, sur mes derrières, débuta par m'occasionner une sorte de fraîcheur nerveuse à une omoplate, à l'omoplate dont il était proche, — cela me gênait ; —
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il me travailla ensuite l'intellect, rien ne s'y formulait, mais je ne m'amusais plus ;
— et, à fin de compte, je repensai à Pœuf. Autant je l'avais excusé la veille, dans les transports d'une récente surprise, autant il me parut soudain répulsif et brutal, comme balayé en moi par un vent d'impressions immédiates : « Je n'avais point rêvé!... Pœuf était en prison; rien de plus vrai décidément !... il avait tué l'homme couché là, sous le drap noir... Barrateau !... ce pauvre Barrateau..., un excellent soldat!... un légionnaire! — Fallait-il être assez canaille ! »
— Tu vas prier pour Pœuf, n'est-ce pas. mon chéri ? me dit ma mère.
J'ouvris la bouche et faillis répondre :
— Oh ! non, par exemple ! — mais quelque chose, une appréhension vague, m'en détourna.
Quittant la sacristie d'ailleurs, un vieux
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prêtre, à ce moment, cahin-caha se dirigeait vers l'autel, et je fus distrait par les tignasses crépues et les soutanelles pourpres des deux enfants de chœur qui le précédaient. Il s'inclina devant le tabernacle ; les négrillons s'agenouillèrent, et un orgue se mit à glapir d'aigres notes, — de même que la clarinette, naguère.
La tète lourde, avec, sur un fond de pensées veules, d'un peu moins nuageuses pensées où continuellement venaient attérir, sans jamais y stagner, des bribes de souvenirs, de mystérieuses inquiétudes, l'image pâle de l'adjudant, d'excentriques évocations, de fugitifs reflets, mille apparences vaines, des simulacres de projets, un certain nombre d'avatars où j'étais tout excepté moi, longtemps j'écoutai mal des psalmodies, et braquai d'abêtissants regards sur mes mains, sur mon chapeau, sur la flamme des cierges, sur la croix
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violette étalée sur le dos du vieux prêtre; — puis, la messe allant son train, je redevins lucide.
Et la présence de Barrateau, de ce Barrateau dont la physionomie m'avait été désagréable, ne me gêna bientôt plus; tandis que cheminait en moi une face lointaine et malheureuse — celle de Pœuf, quêtant son pardon.
Elle m'ennuya d'abord, fatigua mon esprit, las de s'y être trop attaché ; mais, la question de savoir pourquoi Pœuf avait tué Barrateau me revenant, je la sondai encore de toutes manières, — On entonnait le Dies inv, dies illa et, de temps à autre, l'orgue trouvait des notes profondes.
« Oui, pourquoi Pœuf avait-il tué Barrateau ? n Je m'étais bien ingénié à scruter Robert là-dessus ; j'avais bien employé ma souplesse d'enfant h tâcher
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de le surprendre, de l'amadouer ; mais, sans doute par ordre, il avait aussi prétendu ne rien savoir.
Et je m'ahurissais de plus en plus ; et de la colère, une effroyable colère me battait les tempes ; et sempiternellement me revenait la même question, comme un hoquet : au nom de qui, au nom de quoi Pœuf a-t-il tué Barrateau ? — J'y gagnai presque la migraine.
J'avais beau me répéter : « Bah ! puisqu'on s'obstine à ne pas souffler mot, c'est que la chose doit être vilaine, très vilaine ! » cela ne me suffisait d'aucune sorte, ne me rendait ni moins petit, ni plus expérimenté devant cet inconnu malpropre et attractif que mon Age seul m'interdisait de percer.
— La messe est finie; allons-nous-en.
me dit soudain ma mère.
— Déjà ?
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Je regardai : quatre soldats venaient en effet d'empoigner le cercueil de Barrateau.
Nous quittâmes l'e'glise et nous dirigeâmes vers notre maison, sous un soleil écrasant.
La rue, le ciel clair, la disparité des milieux, l'aspect de cases difformes, les regards brefs que je ne cessais de jeter derrière moi surle cortège de l'adjudant, commencèrent bien, durant quelques minutes, par me débarrasser de la question, de l'obsédante question dont j'étais pénétré; mais, à la hauteur du Champ d'Arbaud, quand, de loin, je distinguai le seuil où tant de jours j'avais vu Pœuf . mon brave Pœuf, au repos, elle m'entreprit avec une vigueur nouvelle. « Il eût été cependant si facile à ma mère de me sortir de peine I » Une envie de pleurnicher me tarabusta. « Voyons, fallait-il
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mentir, brûler mes vaisseaux, et, à bout d'expédients, là, de suite, histoire d'intimider et peut-être d'arracher un mot significatif, jurer que je savais pourquoi Pœuf avait tue' Barrateau ? — ou simplement continuer de me taire, jusqu'à ce qu'un hasard me donnât satisfaction? Je me le demandai ; puis, tout heureux d'une idée subite, aussitôt rasséréné, je résolus de me tirer d'affaire en m'adressant aux soldats qui, tour à tour de garde à notre porte, eux au moins étaient sans vergogne, et ne recevraient point la consigne de se tenir cois.
— Papa ne déjeune donc pas avec nous? dis-je, lorsque nous fûmes prêts à nous mettre à table.
Mon père avait déjeûné, conduisait Barrateau jusqu'au cimetière.
Et on m'avertit que, si on me laissait mon costume des dimanches, c'était
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pour faire une visite chez l'ordonnateur.
Les visites, enge'néral, ne me souriaient guère, et je le témoignais ; mais celle-ci, . chez cet ordonnateur, haut gradé du commissariat de la marine, bonhomme, père d'une fille à peu près de mon âge... de Marie! avait de tout temps eu le don de m'épanouir.
Je déjeunai donc avec appétit ; nous mangeâmes de la barbadine au dessert, de labarbadinesucrée au kirsch, — je l'aimais beaucoup ; — et après avoir été rôder par la cuisine, il ne s'agissait plus de Pœuf ! — après avoir longuement gratté l'occiput d'un sapajou que je chérissais; après avoir exaspéré un ara, un gros ara bleu et jaune, dans notre cour, je me trouvai heureux de bientôt revoir Marie.
Vers les trois heures, nos siestes achevées, d'un large perron oîi je m'empressais de sonner, un nègre, gileté de rouge.
ne tardait pas a nous conduire, ma mère et moi, sur une véranda. La famillederordonnateur y était réunie. La grand'mère, profil de macaque, une étonnamment vieille créole, desséchée, ridée, coiffée en madras d'un foulard crème, le menton et le nez tiquetés de pois chiches, au large dans un peignoir sac de mousseline à fleurs, occupait un fauteuil canné, à bascule ; l'ordonnateur, un petit gros, barbu, habillé de coutil, berçait sa femme, une brune gentille, très pâle, vautrée au fond d'un hamac d'aloès ; et Marie...
Marie ! en jupes courtes, ses longs cheveux bouclés au travers des épaules, — elle rougit quand elle m'aperçut, — Marie, au pied d'une chaise, dévêtait, pour la coucher sous son mouchoir, une superbe catin martiniquaise, en peau jaune, aux yeux d'amande, ornée d'un collier d'or. Un ruban de soleil, contre
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un garde-fou panaché de verdures, chargé de pommes-liane, de grappes roses, entre l'ombre bleuâtre où semblait prête à s'évaporer cette famille et des stores de soie bleue, à demi levés, rutilait sur le parquet. Les murs étaient tendus de nattes paille, pleines d'oiseaux peints. Aux quatre coins de la véranda, des grenadiers sur des vases en forme de tulipe, arrondissaient de grêles feuillages, pomponnés de vermillon. J'avais tout embrassé d'un coup d'œil. La vieille et sa belle-fille s'étant levées cependant, puis l'ordonnateur nous ayant fait asseoir, une conversation venait de s'engager à propos de Pœuf, conversation où la voix de ma mère, sans accent fadasse, éclipsait les voix quil'interrogeaient. Pauvre Pœuf !... Comme les oreilles devaient lui tinter ! J'en négligeai Marie, tant j'espérais que ma mère allait oublier ma présence et là, raconter enfin pourquoi il
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et sa négresse, — j'étais tout fringant, — mon père annonça :
— C'est demain que le conseil de guerre se réunit pour juger Pœuf.
Je demandai aussitôt :
— Eh bien, qu'est-ce qu'on va lui faire ?
Mais ma mère ayant dit, de son côté :
— Crois-tu qu'il sera condamné à mort ?
Il lui fut déclaré que Pœuf serait d'autant mieux puni qu'on avait été indulgent, l'année précédente, pour un soldat coupable du même crime.
« Pauvre Pœuf! c'était donc sa faute si... ? »
— Oui, avait répondu mon père.
Il ne plaisantait pas tous les jours.
Et, la nuit terminée, une nuit lente, abominablement chaude, je n'allai point rôder devant la maison de Marie, ne bou-
geai presque pas de ma chambre, le nez sur de soporifiques lectures. J'e'taismal à mon aise, ankylosé, rêveur, l'esprit frappé par cette sentence obtuse qui menaçait un homme dont l'indiscutable et native bienveillance n'avait au fond pas cessé de me toucher. Je l'entendais respirer, marcher, sitïîer, cracher gras comme autrefois ; je le revoyais avec son nez plein de poils, sa barbe grise, ses oreilles moussues, son large poitrail, et je l'avais aimé si vivant qu'il m'était impossible de me le figurer immobile, blême, tué à son tour, dans un cercueil pareil à celui de Barrateau.
Lorsque mon père revint de la caserne, tard, — on sonnait la retraite, — Pœuf était condamné à la dégradation militaire et à la peine de mort.
Je pensai : heureusenient, ce n'est pas
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Marie qu'on sort de condamner ! puis, me réfugiant auprès de ma mère, tout pe'nétre' d'un obscur de'sir de me mêler à elle, tout frémissant d'un subtile besoin de protection, je demeurai stupide, les bras, les épaules agités d'un tremblement que j'essayais d'arrêter.
— J'ai très faim, dit alors mon père, en ôtant son sabre.
« C'était Pœuf qui ne devait pas avoir faim, lui ! » Nous nous dirigeâmes vers la salle à manger.
La lampe, sur la table se»vie, me parut circonscrire une pâleur lunaire, et le potage, dans mon assiette, dégager la senteur de Pœuf, senteur de cuir et de vieux soldat qui, maintes fois, m'avait choquée. L'ombre, hors de l'abat-jour, malgré la torridité de l'atmosphère, pesait à mon dos, y promenait de sinueux frissons, m'élançait, m'anéantissait et me traversait
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d'une fraîcheur de cave. Un moment, je craignis quelque chose, pour mes jambes que je ne voyais pas , j'en repliai même une sous l'autre, — ce qui m'était défendu ! — avec mille précautions; puis, mon estomac se serrant de plus en plus, je me mis à considérer une tache brillante, reflet de lumière aplatie au bord de mon assiette ; tandis qu'à coups pressés, d'une main, je tapotais la nappe. Et je sentais ma serviette glaciale et irréchaufîable.
— Ah ! ça, André, tu ne veux donc pas manger ? dit brusquement mon père.
— Si, si, papa, fis-je.
Et retrouvant un peu d'aplomb, tant bien que mal j'avalai mon potage. « A mort! A mort!... Pœuf était condamné à mort. »
Je mentionnai, ce soir-là, un fait: c'est que les mets peuvent gagner le goût des tristesses qu'on a, occasionnellement.
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aux heures où l'àme se dése'quilibre.
Ma mère s'informant tout à coup de la séance du conseil, je ne perdis aucune des re'ponses grâce auxquelles on lui apprit que Pœuf avait été défendu par un fourrier, qu'il avait changé, vieilli, et que, durant le questionnaire, il s'était laissé aller à de violentes paroles contre sa victime, pour bientôt pleurer et demandera être fusillé le plus tôt possible.
Je m'endormis comme une brute, au dessert, tant j'étais accablé d'impressions; ce fut à peine si j'eus la force de me dévêtir et de me glisser entre mes draps; seulement, le lendemain, lorsque je m'éveillai, les nerfs tranquilles, un peu moins tard que de coutume, de ce demi-sommeil où l'on commence à observer, les yeux fermés, et à prêter l'oreille, la tête close, je me redonnai à Pœuf et m'affligeai encore de ne pas même savoir pourquoi
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il avait tué Barrateau. Je m'habillai, me débarbouillai, furieux de mal me rappeler une leçon difficile; — puis, sur le point d'ouvrir une porte, alors que je cherchais mon père afin de lui souhaiter le bonjour, je l'entendis qui clamait, dans son bureau, d'une voix fâchée:
— Tu y tiens ? tu consens à ce qu'un galopin comme André aille...
Ma mère l'interrompit ;
— Qu'est-ce que tu veux! Je crois que nous ne pouvons refuser, que ce serait cruel...
— Eh bien, soit! Il ira.
Je parus sur cet : il ira ; mais, sans au préalable m'embrasser, mon père me tendit un chiffon de papier jauni, presque sale, oîi, lentement, je déchiffrai :
iV/oM colonell, Cet un pauv mis e rab condané a mor
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qui nei pa un mechanthom lou de même qui pran la liberté de vous anvoillier son souvenire et de vou dmandé mon colonell a vou qui autfoi l'avé rçu comm unperre^ de lui autorisé a voirr et en brassé mesieu Endré une foi ancor a van que de mourirr.
Je sai que jdmand la un grande fa veur e que dhabitud on na corde dé fa veur qua ceuss qui des fend leurs patrie au Heur de la des honorés, mai je sui été un bon soldat avan que dan étr un mové.
Ditte mon colonell a cordé moi la faveur passe que geai ton jour considé rai mesieu Endré comm si qu'il été mon prop fisse et qu ca sra ma consoll a ssion que de Ivoirr.
Que si vot queur et léser vis an séjour daujour dui il ne vous dises pas de ma cordé la faveur, je su pli vot bon dame qui ma souvan fai do ne^ des bons nior-
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ce.Tii a la quisine de mdo nej mesieu Endré en ré companss quejlai tan condui à la promenad desur son ane etpis a pie'.
Je nsui pa comm Bail coups d'aut solda qui von dré se van gé des o ficie' qiian on lésa puni non mon colonell je vou estim mai il fo ma cordé mesieu Endré é vou veré que je ne crin pa la morts. Jemourré comm si que ce srai pour lé drapo delà frances.
Je sui aveq Respé mon colonell ce lui que vou vou lié qu'il pass caporall sa peur quan il soré écrir.
A cordé moi mesieu Endré au non du bon dieu.
Pour Peuf
Delporte, solda de /i"" class au 2'^ fégiman d'in/antrie de marine.
— Eh bien ? demandai-je, effaré, en me
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raidissant contre une douloureuse envie de rire.
— Eh bien, répondit mon père, je vais te confier à Chassagnol, et, de ce pas, vous allez pousser jusqu'à la prison.
Je me rappelai, de la veille, que Pœuf avait beaucoup changé, beaucoup vieilli, et une sensation rude m'attaqua le derme.
Cette course à la prison me délivrant toutefois des deux heures de travail auxquelles on m'astreignait chaque matin, je repris vite hardiesse, et fus bientôt disposé à partir.
— Etes-vous prêt, Chassagnol ? criai-je au sous-officier.
Il répondit :
— J'arrive.
Puis il arriva en effet, très gros, très rouge, très large dans sa veste d'uniforme et dans son pantalon blanc d'ordonnance,
— Vous savez, n'est-ce pas ?
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— Oui, je sais, je sais !... le colonel m'a expliqué... En route!
Et nous partîmes.
Il ventait ; de gros nuages d'un noir violacé traînaient par le ciel; et, à l'entrée d'une rue qui fuyait vers le cours Nolivos, nous aperçûmes la rade, houleuse, moutonnante, toute ouatée d'une écume sur laquelle tanguait un brick au mouillage.
— Dites-donc, Chassagnol,... commençai-je.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
Je poursuivis :
— Vous devriez bien me raconter pourquoi Pœuf a tué Barrateau.
— Comment ! vous ne le savez pas ?
— Non.
— Mais tout le monde le sait, mon bel ami 1
Je fis : Ah! l'œil candide, de même que si le hasard ou des préoccupations ne
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m'avaient pas permis de plus tôt m'enquérir de la chose ; puis je répe'tai au bout d'un silence :
— Dites, Chassagnol, pourquoi ? Il décocha un petit rire de gorge.
— Vous questionnerez votre père, quand nous rentrerons... Ça ne regarde pas les moutards.
Ma curiosité était encore déçue.
— C'est idiot, à la fin ! pestai-je.
Et nous continuâmes d'avancer vers la prison.
Chassagnol s'ingéniant à fredonner tout à coup, je m'arrêtai net.
— Eh bien, quoi? demanda-t-il, — nous ne marchons plus ?
Je l'aurais battu.
— Peut-on chanter lorsqu'on va voir un pauvre homme dans une prison !
m'écriai-ie.
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Il me répondit :
— Bah ! qu'est-ce que ça fait I Je haussai les épaules.
Il ne fredonna plus, mais, pendant cinq bonnes minutes, je le surpris à m'examiner, de temps à autre, d'un air goguenard.
Il voulut me parler; je restai coi.
— Nous sommes fâchés ?
— Oui, prononçai-je, sourdement.
Et nous ne tardâmes point à déboucher devant la prison, prison cosmopolite où les militaires et les civils étaient indifféremment coffrés.
— Si vous ne connaissez pas la geôle, la voici I me dit alors Chassagnol d'un ton plaisant. — Elle a une fichue mine, hein ?
Mon cœur se serra.
Nous dépassâmes un factionnaire; Chassagnol parlementa un instant avec un mulâtre qui, là, debout, en manches de
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chemise, fumait un long cigare au grand air ; puis, celui-ci nous précédant, nous enfilâmes un ténébreux couloir, un escalier, et finîmes, au milieu d'un second couloir, par stopper vis-à-vis d'une porte à guichet fermé.
Le mulâtre cogna du poing contre la porte ; une clé tourna dans une serrure grasse; la porte s'ouvrit en grinçant ; un homme, un gardien, s'effaça pour nous livrer passage ; — et je reconnus Pœuf, étendu tout habillé sur un lit de camp. Il dressa la tête.
— Pœuf, c'est moi, dis-je.
— Ah ! m'sieur André, fit-il aussitôt. — Nom de nom !... Cré nom de nom !
Et se balançant un peu, il s'assit par un violent effort de reins.
— On a donc voulu... On a donc bien voulu... Le colonel a donc voulu... balbutiait-il.
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Sa barbe remua, et d'épaisses larmes lui coulèrent le long des joues.
J'eus froid.
— C'que j'suis content ! déclara Pœuf.
Moi aussi, j'étais content, très content
de le revoir ; mais qu'il avait changé 1 tout en n'ayant pas changé selon l'esthétique de n*s récentes imaginations. Sa barbe, ses cheveux avaient perdu leur lustre ; ses yeux s'allongeaient plus clairs, s'arrondissaient plus grands ; et sa face, d'une maigreur tirée, enfermait cet on ne sait quoi de souffreteux et de bleuissant des faces que, d'habitude, la maladie se plaît seule à émacier.
Il se leva, pleurant toujours, sans une grimace.
— Vous vous souvenez, m'sieur André..., quand nous allions nous promener ensemble.
— Oui, Pœuf.
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— Nous nous sommes amusés, hein ?
— Oui, P. ..œuf.
— Avec qui qu'vous vous promenez, maintenant ?
— Avec les autres sapeurs.
Il dégouffra un profond soupir et s'approcha de moi.
Je reculai involontairement.
— Vous avez peur? me demanda-t-il d'une voix suffoquée, — Vous croyez donc que i'voudrais vous faire du mal,... à vous ?
Et comme je ne répondais point, il ajouta :
— Il n'y a pourtant guère de danger, allez!... J'ai la camisole... J'peux pas bouger les bras.
Je le considérai, et je vis qu'en effet il avait une singulière blouse en étoffe grise, solide, dont les manches étroites et lui collant les bras au ventre, passaient entre
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ses jambes et devaient être attache'es derrière son dos.
Il reprit, avec douceur :
— Je n'ferais pas de mal à une mouche, c'est pas pour vous en faire.
J'ignore ce qui germa en moi, si j'eus honte d'un premier mouvement, ou si cette voix bonne, en me parlant, m'avait amolli et pe'tri à sa guise ; mais je devins autre.
— Oh ! Pœuf, murmurai-je — je sais bien que tu ne voudrais pas me faire du mal,... je le sais bien, va ! et maman aussi ! et papa 1... Sans ça, on ne m'aurait pas laissé venir.
Chassagnol et le gardien nous regardaient ; ils se tenaient près de la porte ; et je remarquai que le sergent n'avait plus son sourire narquois. Pœuf continuait à pleurer silencieusement.
— C'est ici que tu restes ? demandai-je.
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Il inclina la tête.
— Pourquoi t'a-t-on mis cette vilaine blouse ?
— J'sais pas.
— Elle doit te gêner beaucoup.
Il inclina de nouveau la tête ; mais je de'couvris qu'il ni'écoutait à peine et que sa pensée vaguait.
— Dites donc,m'sieur André^proclamat-il soudain, — c'est le frère et la sœur qui ne s'doutent guère, en ce moment ici, que j'suis en prison et que j'vas bientôt passer l'arme à gauche !
C'e'tait sa phrase coutumière, malgré la variante, sa phrase de jadis, lorsque, sa soupe mangée, il se curait les dents avec son épinglette de tir; mais je ne m'y attachai point, me contentai de lui jeter une mélancolique œillade, tant mon être fut bouleversé par cette parole de mort qu'il me débitait là, tran-
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quillement. Il avait cessé de pleurer.
— Enfin, ça y est 1 Qu'est-ce que je pourrais y faire ! déclara-t-il.
Et se tournant vers Chassagnol, il lui sourit d'un air navré, disant :
— N'est-ce pas, sergent, qu'faudra qu' j'y passe ?
Chassagnol répliqua :
— Je crois qu'il vaudrait mieux ne pas vous monter le coco, attendre des nouvelles de votre recours...
Le gardien opina du bonnet ; Pœuf n'ajouta rien ; mais il me sembla qu'aucune lueur d'espoir ne lui traversait les yeux.
Il revint s'asseoir sur son lit, ne me perdit pas de vue ; — je me jugeais inepte à force de chercher quelque chose à exprimer sans y réussir ; — mais, une sonnerie de clairons, une sonnerie lointaine, joyeuse, ténue, chantonnant alors,
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Pœuf se remit debout et, le col tendu, les narines ouvertes, d'un pas égal commença d'arpenter la cellule. La sonnerie approcha ; certains éclats vibrèrent jusqu'à nous, accompagnés d'un tapage de souliers frappant la terre ; Pœuf murmura : les camarades ! puis, tout bruit s'éteignant peu à peu au milieu d'un silence énorme, j'entendis Chassagnol respirer.
— Hop ! monsieur André, fit soudain le sergent, — il va s'agir de nous en retourner.
— Déjà ? s'écria Pœuf.
Et je vis qu'il était prêt à pleurer encore.
— Faudrait pourtant que j'vousdonne...
une brinbiolle..., en souvenir! dit-il. — Qu'est-ce que j'vous donnerais bien ?
Il parut s'absorber un moment.
— Ah ! reprit-il, — j'ai notre affaire.
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Et s'adressant au gardien :
— Rendez-moi donc le service de fouiller ma tunique, là, au clou, continuat-il.
Et comme le gardien lui obéissait, avait introduit sa main dans la poche de la tunique :
— Trouvez-vous ? demanda Pœuf.
— Quoi ?
— Un étui..., un gros étui.
— Ça ? interrogea le gardien, en montrant une sorte de paquet noir que je reconnus aussitôt.
— Oui, répondit Pœuf. — Donnez à l'enfant.
C'était la clarinette, la fameuse clarinette des sérénades et du bord de la rivière. Je la pris a deux mains.
— Oh ! fis-je, content. — Comment !... tu me la donnes ?
— Oui, déclara-t-il. — C'est pour vous.
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— Je te remercie, Pœuf.
Et, sur ma parole, je crois que devant ma visible satisfaction, sa pauvre figure s'illumina d'un sourire satisfait aussi.
— Je suis bien aise que ça vous aille, dit-il cependant. — Voulez-vous m'embrasser ?
Je lui sautai au cou et, de toute mon âme, le baisai dans ses re'centes larmes, sans dégoût pour la mort de Barrateau.
— Ah ! mon bon p'tit, marmottait-il, — mon bon p'tit m'sieur André !... Quel malheur qu'on ne doive plus se revoir !
— Nous nous reverrons. Pœuf... Tu ne mourras pas... Je ne veux pas que tu meures... je ne veux pas... je ne veux pas.
Et je fondis en larmes, à mon tour — tant le don inattendu de la clarinette m'avait impressionné, tant je sentais d'affection en Pœuf, d'affection et de douleur concentrées.