SCENE XIII
ILVERTON , IDA.
ILVERTON y toujours à la table, et sans regarder. Faites venir ma femme!
IDA , très-émue. Laquelle , mylord ?
ILVERTON , se levant a{>ec terreur. C'est elle !..
IDA, S* appuyant contre un fauteuil. Je me soutiens à peine !
ILVERTON. Lady Ilverton!.. ici !
IDA , avec douceur. N'en soyez point irrité, mylord... le hasard seul... Je sais que je ne suis plus chez moi., je vais m' éloigner.
ILVERTON , VarrÙant , sans oser la regarder. Mylady... {A part.) Je n'ose lever les yeux... {Jetant un regard sur elle.) Oh !... quelle pâleur... qu'elle a dû souffrir !..
IDA, (juia entendu. Souffrir?., oui, mais il faut bien long-temps pour mourir de chagrin... et cependant je ne connaissais pas tout mon malheur !
ILVERTON , ému. Ida!., par pitié!., ne m'accablez pas !.. si vous saviez quels tourmens!.. si vous saviez que le remords ne m'a plus quitté depuis cette nouvelle affreuse... que maintenant je ne puis m'expliquer... {La regardant avec surprise.) Etait-ce donc une épreuve ?
IDA. Jamais je n'en aurais eu la pensée.
ILVERTON. Mais alors!., quel événement?..
IDA. Si vous le désirez , monsieur, je vous le dirai.
ILVERTON. Ah !.. parlez !.. parlez !..
(Ida fait nn mouvement pour s'approcher, sa faiblesse, son émotion, l'obligent h s asseoir. Ilverton
avance la main pour la soutenir , il reste debout
près d'elle.)
IDA, après un silence. J'étais partie pour vous obéir... et, du fond de mon exil , j'appelais de tous mes vœux cette réunion prochaine dont vous m'aviez flattée. Cet homme... cet Anderson , que vous aviez chargé de m'accompagner, avait mieux lu dans votre pensée... il savait que vous ne viendriez pas... et, dès les premiers temps, je remarquai en lui un ton, des manières, qui me semblaient étranges. Un matin il m'annonce que vous me rappelez à Londres. Dans mon impatience... je m'élance seule avec lui dans une chaise de poste , et nous partons!.. Le soir... nous nous étions égarés, me dit-il... une masure presque abandonnée fut notre seul refuge!,..
C'est alors que le misérable osa m'avouei l'espoir le plus inoui, le plus insultant! ILVERTON , indigné. Lui î IDA. Il osa me parler d'un amour qu'A nourrissait depuis loug-terops !
MAGASIN THEATRAL
i'ÔN. L'infâme .'
/^ous êtes morte pour le monde en- 'me dit-il... j'ai écrit à myloid que fous n'existiez plus... j'en ai fourni les preuves... et désormais vous ne vivrez que pour moi !.. {Avec agitation.) Dans ce moment, je l'avoue... je crus vous haïr !.. Seule... sans défense... livrée à l'audace d'nn valel !
IF,VERT0\, avec rage. Et je l'ignorais!
IDA , ( ]ier( hant ses Aoucenirs . Yous dire par qiiel niiiacle j'ai pu lui échapper... je ne sais... je me rappelle à peine... un souvenir confus... tandis qu'il renvoyait les chevaux... oui... oui... des draps... à une feneti'e... je me trouvai seule... courant à perdre baleine, et je me crus sauvée!., mais qu'il me restait à souffrir , mon Dieu!., sans ressources... une si longue distance !.. ohligéc d'implorer des secours... accueillie par lesuns, repoussée par les autres... ne sachant comment arriver jusqu'à vous I... je me décidai à confier uion secn I a qn< Iqiies paysans... j'invoquai le nom de mon époux... je leur promis 1rs plusnclies récompenses!., on me regarilait avec compassion !.. « — Une lady à » pied !.. sous cts vétemens misérables!... » i|Ui lie apparence!.. » Ils me crurent folle... il y avait de quoi le devenir, et je l'ai été... Oh! oui!., j'en suis certaine. [^vec désespoir.) Combien de temps?... je l'ignore 1... mais j'ai été folle!... car je ne me rappelle rien... je ne me souviens de rien... que de mon désespoir; et puis., longtemps après, d'un vieillard, un bon ministre de village, qui me soignait... me consolait... me fit conduire jusqu'à Bath , et me donna l'argent nécessaire pour gagner Londres... (Se cacJiant la figure (h/iis ses mains, et relomhanl en sanglotant dans son /au/euil. )Yous savez, mylord... ce qui m'y attendait...
U.\£.r^TO?i, a ses pieds. Ida! et c'est pour moi que vous avez tant souffert. .. pour un in;;rnt qui a brisé le cœur le plus dévoué... PI il ne m'est plus permis de réparer ma faute [aorc drsespoii) une autre...
IDA. Ilverton, {tressaillant) on vient.
ILVEUTON , sans oser regarder. C'est Polly, sans doute ! Ah ! comment supporter ses regards I
sci:.M-: A IV.
Les MÊMES, POLLY, pûle, avec son costume du premier acte et portant un plateau
qu'flle posr aussitôt à droite.
roLi.Y, très-cmue. Vous m'avez appelée, mylord ?
ILVERTON. Ciel !
IDA. Que vois-je
POLLY f les traits altérés et cherchant à sourire. Pourquoi cet étonnement? c'est l'heure de prendre le thé.. . et je vous l'apporte.
ILVERTON. Polly!
IDA. Ce costume?..
POLLY. N'est-ce pas le mien? ne le portais-je pas encore ce matin ? Il est vrai que, dans un accès de folie, j'en avais changé... on avait voulu me donner un nom qui n'étaitpasiemien.... je croyais qu'il n'appartenait plus à personne... car, sans cela, pour tout Vor du monde. . . je n'aurais voulu acheter UD repentir!.... Dans le premier moment... quand j'ai connu mylady. .. oh! je l'avoue, J'ai été bien malheureuse!., je sentais mes idées se confondre, ma pauvre tête s'en alier. {Se remettant un peu.) Mais, je me suis dit aussitôt: Mademoiselle Polly, vous n'étes qu'une orgueilleuse... tout cela ne voits appartient pas, rendez-le bien
vile à celle qui le réclame le bonheur
ne vous est venu que ce matin, il peut bien s'en aller ce soir... ce n'est pas une assez vieille connaissance pour que vous la regrettiez. {JL- cccur gros.) Malgré cela je sentais deslarraes.. hé! tenez, encore.. [S'efforçant de .^^.irire .) Oh ! mais, ce n'est rien, c'est fini...-- et quand j'ai vu cela... (étouffant) j'ai repris mon tablier... pour essuyer mes *cux.
( Elle se détourne.)
IDA , courant à elle. L'ai-je bien entendu!
ILVERTON. Polly !
POLLY, souriant à travers ses larmes. Je vous le disais bien, mylord, j'étais sûre que je m'éveillerais.
IDA , aven bonté et lui prenant la main. Yous pleurez ! vous pleurez encore !
POLLY. Oii ! non, non, j'aurais l'air d'un enfant qui pleure pour une belle robe... {avec embarras) à' axiianX. que... je puis vous l'avouer maintenant , j'ai été séduite un moment... l'envie de briller.... de faire la dame... mais au fond je n'aimais pas mylord.
ILVERTON et IDA. Quoi !
POLLY. Mon Dieu, non ! ( A part) Ahl voilà ce qu». me coûte le plus... mais il le faut.
ILVERTOJI ex IDA. Comment?
POLLY. G'est-à-dirc , je l'aimais d'affection, d'amitié, comme je l'aimerai tou»
jours!., et je serai bien vite consolée... si vous me pardonnez... {passant au milieu) et si mylord renonce à sou horrible projet. . . car, je vous ai entendu tout-à-l'heurc, mylord ^'étais là ; et c'est bien mal au
moins... vous n'avez pas le droit de disposer de vous.
IDA, alarmée. Que voulez-Vo-jS dire?
POLLY. Oui, oui, si vous saviez... {A 11verton.) Vous ne vous appartenez plus... et si l'une de nous consent à s'en aller , c'est pour que vous soyez heureux avec l'autre, qui a tant souffert pour vous... Il faut que vous viviez, entendez-vous.... je le veux d'abord, c'est ma récompensée moi... et vous êtes trop juste pour me l'enlever...
IDA , dans les bras de Poli, . Bonne et excellente Polly!
ILVERTON. attendri. Ah ! malgré moi...
mes larmes!., mais tu t'abuseg , clier enfant... ton sacrifice est inutile... ce mariage... il existe... rien ne peut le rompre, et les tribunaux anglais...
POLLY. Oh! mon Dieu ! voua seriez menacé !... vous... ( Frappée d'une idée. ) Eh bien ! qui vous empêche de qsiitter l'Angleterre ?
IDA et ILVERTOX. Comment "
POLLY, virement. Partez à l'inStant même avec madame... allez sur le continent... mais partez tout de suite.... ne perdez pas une minute!
IDA, lui prenant la main. Et «ous, chère Polly?...
POLLY , aoec sentiment. Vouc sei'ez heureux... c'est tout ce qu'il me faut... Mais partez, partez vite !
(On entend frapper en dehors à coups redoubles.)
TOUS, s' arrêtant. Qu'entends-je?
UNE VOIX, en dehors. Ouvrez, au nom du shériff et du lord maire 1
TOUS TROIS. Le shériff I
ILVERTON, d'une voix ctouffU. Tout est découvert !
IDA. Grands dieux!
POLLY, aux valets qui paraissent dans le fond. C'est égal!., n'ouvrez pas!., barricadez les portes... courez vite... ( A Ida. ) Pardon, mylady... c'est le dernier ordre que je donnerai ici... mais c'est pour le sauver !