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L'AMOUR MORT

C'était le jour bienheureux de la p^rande fête mondiale de l'Accélération.

Depuis riieure déjà lointaine où Kilowatt, riiomme aux doiats de caoutchouc, avait ouvert les portes de l'Usine et déchaîné sur le monde les effluves radieux du soleil artificiel, des centaines de citoyens à cerveau de bronze phosphoreux se hâtaient sans raison dans les grandes artères et dans les rues veineuses de retour, en criant :

— Quatre-vingt-treize! Quatre-vingt-treize! Quatre-vingt-treize !

Ce qui signifiait que le rendement absolu des nouvelles dynamos d'État venait d'atteindre 93 pour 100.

PAYSAGES CHIMÉRinUES 317

La satisfaction scientifique était générale, car chacun savait que les progrès de l'Animal-État ne pouvaient plus dépendre que du seul accroissement de la vitesse sociale.

Des hommes-cellules, il n'était plus, en effet, question. Abondamment nourris avec de l'arsenic phéniqué, pourvus de bras en bismuth, de cerveaux électrifiés et de housses à bactéries, ils n'avaient qu'à se laisser fonctionner dans des conditions étroitement délimitées et leur bonheur, suivant les données exactes de la science, ne pouvait plus s'accroître.

L'Animal-État, tout au contraire, demeurait perfectible. On l'avait pris aux premiers temps de l'humanité pour une simple fiction juridique, mais avec les progrès inouïs de la science, on s'était aperçu bientôt de sa réalité surhumaine.

Le remplacement d'une cellule-homme était donc un fait naturel sans portée, la mort de l'État, tout au contraire, eût entraîné celle de tous les hommes qui ne vivaient artificiellement que par lui.

Les uns après les autres, entourés du respect de tous, les membres du Cerveau central abordaient le toit du Palais d'État et descendaient

par Tascenseur à effluves dans la salle de la science où se tenait la séance annuelle de l'Accélération. Assis devant des claviers, les centdix-huit savants d'État étaient là, impassibles et muets, et, au-dessus d'eux, siégeaient majestueux, sous la direction du Savant Absolu, les vingt vieillards d'autrefois, les ancêtres ayant connu l'humanilé par des livres aujourd'hui détruits pour la sûreté de TÉtat-surhumain.

Il s'agissait, chacun le savait, dans les six premières minutes de la séance, de juger un sujet bizarre nommé Cadmium, dévoyé du droit chemin par une évasion de trois mois dans les déserts désaffectés de l'ancienne Europe et sur lequel pesait l'accusation capitale d'imprécision scientifique.

A vrai dire, les idées de ce fou ne semblaient guère valoir une telle dépense de temps et les citoyens à cerveau de bronze s'efforçaient, mais en vain, de comprendre le véritable motif qui pouvait pousser les vingt et un vieillards d'autrefois à interroger ce dément dans des circonstances aussi solennelles.

Quelques secondes passèrent. Aux eflluves

bleus succédèrent les eflluves rouges et Cadmium parut, introduit par un automate et fortement entravé par deux hypnoses du pied. Son regard, libre, clair et lumineux erra un instant avec indifférence vers la coupole oii se croisaient les instantanéogrammes des horneaux de province, puis, brusquement, ardemment, se posa sur une jeune fille assise au banc des témoins et qui, anxieusement, attendait.

Soudain, les claviers s'agitèrent et le Savant Absolu se leva pour résumer l'idéographe d'accusation.

Cadmium prétendait : 1^ qu'un raisonnement qualitatif devait remplacer pour la direction des cellules-hommes les méthodes scientifiques d'État basées sur le temps et l'espace; 2° que, sans recourir à l'État-surhumain, l'homme, par la culture de sa propre volonté, aurait pu dompter les éléments, s'élever dans les airs, planer sans appui matériel et même écarter la mort ; 3° qu'avec l'accroissement de cette même volonté individuelle l'homme aurait pu se déplacer instantanément d'un lieu dans un autre et ne plus se soumettre aux règles absolues de l'esnace ; i" que cette augmentation formidable des forces individuelles ne pouvait sans doute se produire çii'en fonction d'autres

passions, aiijourdhui inconnues, mais dont il y aurait urgence à rechercher la nature dans r histoire des siècles passés.

A celte lecture de violents effluves de protestation traversèrent la salle, et le Savant Absolu reprit avec dureté :

~ Je ne puis comprendre dans quel but vous avez demandé, lorsque vous étiez en observation, à ce que vos idées fussent soumises à l'attaché du laboratoire Benzamide, fille de l'illustre Anthracite, avec laquelle vous avez fait vos études. Vous avez affirmé que sans son approbation et sans sa présence vous ne pourriez rien réaliser. Elle est là aujourd'hui devant vous, je dois vous prévenir que cette occasion de vous expliquer est la dernière qui vous soit offerte.

Un long silence plana. Hagard, de toute l'angoisse de ses yeux. Cadmium regardait Benzamide et son effort de compréhension paraissait effrayant. Les vingt et un vieillards d'autrefois et les cent dix-huit savants suivaient cette scène avec impatience.

Nerveusement, le Savant Absolu se leva :

— En l'absence de toute explication delà part de l'accusé, nous suspendons l'audience trois minutes, pour permettre à Benzamide de rédiger ses conclusions.

Sans plus savoir au juste ce qu'elle faisait, Benzamide s'enferma seule dans le laboratoire adjoint. Ses idées s'embrouillaient, les théories et les mélbodes dansaient devant ses yeux, comme prises de folie. Violemment, elle essayait de classer ses pensées, de voir clair en ellemême. Heureuse, elle Tétait sans aucun doute. Son père n'était-il pas le glorieux inventeur de la repopulation d'État artificielle qui remplaçait, elle ne savait au juste, quelle méthode primitive et hors d'âge. Toutefois, elle n'était pas une fille comme les autres, et parfois des idées étranges l'assaillaient. Jadis, lorsqu'elle travaillait avec Cadmium, elle avait de brusques chagrins quand le jeune homme employait des méthodes qui n'étaient pas les siennes. Seule, de toutes ses compagnes, elle ne s'était pas fait raser les cheveux ni les sourcils. Et puis, elle n'aimait pas son nom! Elle eut préféré s'appeler Narcotine ou Codéine.

Deux minutes passèrent, puis, brusquement,

sans savoir pourquoi, Benzamide sentit au longde ses joues des larmes brûlantes qui coulaient.

Instinctivement, la jeune fille se leva, prit une éprouvette et analysa rapidement dans l'Atomomètre.

Eau, 982,0 ; Chlorure de sodium, 13,0 ; Sels minéraux, 0,2; Matières albumineuses, 5,0... (( Je deviens folle, pensa-t-elle. Il n'est rien en dehors de la science : ce fou déshonore l'État. »

La troisième minute s'achevait. Benzamide rentra dans la salle, reprit sa place et, d'un mouvement de tête, fit signe qu'elle n'avait rien à dire ; puis elle détourna les yeux.

Un déclic, un corps qui bascule et Cadmium glissa inerte sur la table iodoformée.

Et tandis que Benzamide, la tête vide et sans pensée, regagnait le laboratoire de son père social, les vingt et un vieillards se levèrent et passèrent dans la salle du Conseil privé. Là, tremblants encore de la dangereuse expérience qu'ils venaient de tenter, ils se regardèrent lentement sans parler. Eux seuls au monde savaient que quelque chose d'immense venait d'être à tout jamais détruit: quelque chose de fabuleux dont

l'humanité ancienne avait vécu durant des siècles, quelque chose dont le nom seul eût mis l'État en péril.

Et sur l'Amour définitivement mort, sur les cendres de la divine Souffrance d'autrefois, assurés désormais des citoyens de bronze au cœur d'automates, ils purent entrevoir enfin le triomphe colossal du monde artificiel, définitivement ployé sous les griffes d'acier de l'Étatsurhumain.

Dans la rue, la foule docile criait encore : « Quatre-vingt-treize ! quatre-vingt-treize ! » ce qui signifiait que le rendement absolu des nouvelles dynamos centrales venait d'atteindre 93 pour 100.

I Sisj'phe , . 3

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