‹ Polyeucte, martyr; tragédie chrétienne. With introd. and notes by George N. HenningChapitre 5 sur 90 · POLYEUCTE, NÉARQUE · texte numérisé non relu

POLYEUCTE, NÉARQUE

NÉARQUE

Quoi? vous vous arrêtez aux songes d'une femme ! De si faibles sujets troublent cette grande âme ! Et ce cœur tant de fois dans la guerre éprouvé S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé !

Je sais ce qu'est un songe, et le peu de croyance 5

Qu'un homme doit donner à son extravagance,

Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit

Forme de vains objets que le réveil détruit ;

Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme :

Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'âme,^ 10

Quand après un long temps qu'elle a su nous charmer,

Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer.

Pauline, sans raison dans la douleur plongée.

Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée ;

Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais, 15

Et tâche à m'empêcher de sortir du palais.

Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes ;

Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes ;

Et mon cœur, attendri sans être intimidé,

1 Var. Ni le juste pouvoir qu'elle prend sur une âme, (1643-56.)

l8 POLYEUCTE

N'ose déplaire aux yeux dont il est possédé. 20

L'occasion, Néarque, est-elle si pressante

Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante?^

Par un peu de remise épargnons son ennui,

Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui.

Avez-vous cependant une pleine assurance 25

D'avoir assez de vie ou de persévérance?

Et Dieu,^ qui tient votre âme et vos jours dans sa main,

Promet-il à vos vœux de le pouvoir demain ? ^

Il est toujours tout juste et tout bon ; mais sa grâce

Ne descend pas toujours avec même efficace ; 30

Après certains moments que perdent nos longueurs,

Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs ;

Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égaré : S

Le bras qui la versait en devient plus avare.

Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien 35

Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien.

Celle qui vous pressait de courir au baptême,

Languissante déjà, cesse d'être la même,

1 Var. Pour ne rien déférer aux soupirs d'une amante ?

Remettons ce dessein qui l'accable d'ennui; Nous le pourrons demain aussi bien qu'aujourd'hui. NÉAR. Oui, mais où prenez-vous l'infaillible assurance

2 Var. Ce Dieu, . . . (1643-56.)

* Var. Vous a-t-il assuré du pouvoir de demain? (1643.) Var. Vous a-t-il assure de le pouvoir demain ? (1648-56.)

* Var. Le bras qui la versait s'arrête et se courrouce ; «

Notre cœur s'endurcit, et sa pointe s'émousse, Et cette sainte ardeur qui nous emporte au bien Tombe sur un rocher, et n'opère plus rien. (1643-56.)

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