‹ Polyeucte, martyr; tragédie chrétienne. With introd. and notes by George N. HenningChapitre 50 sur 90 · ACTE IV, SCENE III Bl · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE III Bl

Je croyais que l'amour t'en parlerait assez,

Et je ne voulais pas de sentiments forcés ;

Mais cette amour si ferme et si bien méritée

Que tu m'avais promise, et que je t'ai portée.

Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir, 1245

Te peut-elle arracher une larme, un soupir?

Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie ^ ;

Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie ;

Et ton cœur insensible à ces tristes appas,

Se figure un bonheur où je ne serai pas ! 1250

C'est donc là le de'goût qu'apporte l'hyménée?

Je te suis odieuse après m'être donnée !

POLYEUCTE Hélas !

PAULINE

Que cet hélas a de peine à sortir !

Encor s'il commençait un heureux repentir,^ Que tout forcé qu'il est, j'y trouverais de charmes ! 1255

Mais courage, il s'émeut, je vois couler des larmes.

J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser

Ce cœur trop endurci se pût enfin percer !

Le déplorable état où je vous abandonne

Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne ; 1260

Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs,*

J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs ;

Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière,

1 Var. Tu me quittes, ingrat, et mêmes avec joie; (1643-56.)

2 Var, Encore s'il marquait un heureux repentir, (1643-56.) 8 Var. Et si l'on peut au ciel emporter des douleurs,

J'en emporte de voir l'excès de vos malheurs ; (1643-56.)

Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière, /^S'il y daigne écouter un conjugal amour, 1265

A Sur votre aveuglement il répandra le jour. /T" Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne ; / Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne : / Avec trop de mérite il vous plut la former, \ Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer, 1270

' Pour vivre des enfers esclave infortunée.

Et sous leur triste joug mourir comme elle est née.

PAULINE Que dis- tu, malheureux? qu'oses- tu souhaiter?

POLYEUCTE Ce que de tout mon sang je voudrais acheter.

PAULINE Que plutôt . . .

C'est en vain qu'on se met en défense : 1275 Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense. Ce bienheureux moment n'est pas encor venu ; Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.

PAULINE

Quittez cette chimère, et m'aimez.

Je vous aime, [même.

Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi- 1280

Au nom de cet amour, ne m'abandonnez pas.

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