SCÈNE V SÉVÈRE, Pauline, Fabian
SÉVÈRE
Dans mon étonnement, Je suis confus pour lui de son aveuglement ; Sa résolution a si peu de pareilles, 131 5
Qu'à peine je me fie encore à mes oreilles. Un cœur qui vous chérit (mais quel cœur assez bas Aurait pu vous connaître, et ne vous chérir pas?), Un homme aimé de vous, sitôt qu'il vous possède, — . Sans regret il vous quitte ; il fait plus, il vous cède; | 1320 Et comme si vos feux étaient un don fatal. Il en fait un présent lui-même à son rival ! Certes ou les chrétiens ont d'étranges manies, ,> Ou leurs félicités doivent être infinies, *^
Puisque, pour y prétendre, ils osent rejeter 1325
Ce que de tout l'empire il faudrait acheter.
Pour moi, si mes destins, un peu plus tôt prçpice^, 7 Eussent de votre hymen honoré mes services, /
Je n'aurais adoré que l'éclat de vos yeux, -^
J'en aurais fait mes rois, j'en aurais fait mes Dieux; /-^SSo On m'aurait mis en poudre, on m'aurait mis en cendre, Avant que ...
PAULINE
Brisons là : je crains de trop entendre. Et que cette chaleur, qui sent vos premiers feux. Ne pousse quelque suite indigne de tous deux. Sévère, connaissez Pauline toute entière. 133S
Mon Polyeucte touche à son heure dernière ; Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment : Vous en êtes la cause encor qu'innocemment.
Je ne sais si votre âme, à vos désirs ouverte,
Aurait osé former quelque espoir sur sa perte ; 1340
-^^ Mais sachez qu'il n'est point de si cruels trépas ^ Où d'un front assuré je ne porte mes pas,
Qu'il n'est point aux enfers d'horreurs ^ que je n'endure,
Plutôt que de souiller une gloire si pure,
Que d'épouser un homme, après son triste sort, 1345
/~^i de quelque façon soit cause de sa mort ; \ Et si vous me croyiez d'une âme si peu saine, I L'amour que j'eus pour vous tournerait toute en haine.
Vous êtes gé;néreux ; soyez-le jusqu'au bout, -^on père est en état de vous accorder tout, 1350
1 vous craint; et j'avance encor cette parole,
Que s'il perd mon époux, c'est à vous qu'il l'immole ;
Sauvez ce malheureux, employez- vous pour lui ; -^Jlaites-vous un effort pour lui servir d'appui.
Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande ; 1355
Mais plus l'effort est grand, plus la gloire en est grande.
[Conserver un rival dont vous êtes jaloux,
IC'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous ;
Et si ce n'est assez de votre renommée.
C'est beaucoup qu'une femme autrefois tant aimée, 1360
^"^t dont l'amour peut-être encor (^^peutUoucher,
Doive à votre grand cœur ce qu'elle a de plus cher :
Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère.
Adieu ; résolvez seul ce que vous voulez faire ; '^
Si vous n'êtes pas tel que je l'ose espérer, 1365
Pour vous priser encor je le veux ignorer.
1 Var. Qu'il n'est point aux enfers d'horreur . . . (1664.)
2 Var. Je m'en vais sans réponse après cette prière,
Et si vous n'êtes tel que je l'ose espérer, (1643-56.) Var. Adieu : résolvez seul ce que vous devez faire; (1660-64.)