SCÈNE IV
FÉLIX, Albin
FÉLIX Je me fais violence, Albin ; mais je l'ai dû : 1685
Ma t^nté naturelle aisément m'eût perdu. Que la rage du peuple ^ à présent se déploie, Que Sévère en fureur tonne, éclate, foudroie. M'étant fait cet effort, j'ai fait ma sûreté. Mais n'es-tu point surpris de cette dureté? 1690
Vois-tu comme le sien des cœurs impénétrables, Ou des impiétés à ce point exécrables?
Du moins j'ai satisfait mon esprit affligé : ^ Pour amollir son cœur je n'ai rien négligé ; J'ai feint même à tes yeux des lâchetés extrêmes; 1695
Et certes sans l'horreur de ses derniers blasphèmes, Qui m'ont rempli soudain de colère et d'effroi. J'aurais eu de la peine à triompher de moi.
ALBIN
Vous maudirez peut-être un jour cette victoire.
Qui tient je ne sais quoi d'une action trop noire, 1700
Indigne de Félix, indigne d'un Romain,
Répandant votre sang par votre propre main.
Ainsi l'ont autrefois versé Brute et Manlie ; Mais leur gloire en a crû, loin d'en être affaiblie ; *
1 Var. Que la rage d'un peuple . . . (1643-60.)
2 Var. Du moins j'ai satisfait à mon cœur affligé :
Pour amollir le sien je n'ai rien négligé ; (1643-56.) 8 Var. Et leur gloire en a crû, loin d'en être affaiblie.
Jamais nos vieux héros n'ont eu de mauvais sang, Qu'ils n'eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc.
Et quand nos vieux héros avaient de mauvais sang, 1705
Ils eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc.
ALBIN
Votre ardeur vous séduit ; mais quoi qu'elle vous die,
Quand vous la sentirez une fois refroidie,
Quand vous verrez Pauline, et que son désespoir
Par jses pleurs et ses cris saura ^ vous émouvoir . . . 1710
FÉLIX
Tu me fais souvenir qu'elle a suivi ce traître,
Et que ce désespoir qu'elle fera paraître
De mes commandements pourra troubler l'effet :
Va donc ; cours y mettre ordre ^ et voir ce qu'elle fait;
Romps ce que ses douleurs y donneraient d'obstacle; 1715
Tire-la, si tu peux, de ce triste spectacle ;
Tâche à la consoler. Va donc : qui te retient?
ALBIN Il n'en est pas besoin, Seigneur, elle revient.