NÉARQUE, POLYEUCTE
Quoi! vous qui prétendez aux honneur du baptème, Un songe vous arrête eu ce moment suprème !
Et ce cœur tant de fois dans la guerre éprouvé, S'alarme d'un péril qu'un enfant a rêvé !
Je sais ce qu’est un songe, et le peu de croyancé Qu'un homme doit donner à son extravagance, Qui, d'un amas confus des vapeurs de la nuit, Forme de vains objets que le réveil détruit.
Mais vous ne sentez pas dans votre âme chrétienne, Les effets qu'il produit sur une âme payenne ;
Mon frère, sans raison dans la douleur plongé, Craint et croit déjà voir le coup qu'il a songé;
J'ai beau le raisonner, j'ai beau, pour le confondre, Trancher du résolu, le laisser se morfondre,
1l oppose ses pleurs aux desseins que je fais,
Et tâche à m'empêcher de sortir du palais.
Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes ;
Sa peur me fait pitié sans me donner d'alarmes ; Et mon cœur, attendri sans être intimidé,
N'ose rompre un lien dont il est obsédé.
Le jour fixé, Néarque, est-il si nécessaire,
Qu'il faille être insensible aux alarmes d’un frère ? Par un peu de remise épargnons son ennui,
Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui,
Avez-vous, cependant, une pleine assurance
D'avoir assez de vie ou de persévérance ?
Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main, Promet-il à vos vœux de le pouvoir demain ?
ll est toujours tout juste et tout bon; mais sa grâce
Ne descend pas toujours avec même efficace :
Après certains moments que perdent nos longueurs, Elle quitte ces traits qui pénètrent ies cœurs,
Le nôtre s'endurcit, la repousse, l’égare ;
Le bras qui la versait en devient plus avare ;
Et cette sainte ardeur qni doit porter au bien Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien.
Celle qui vous pressait de courir au baptême, Languissante déjà, cesse d'être la même ;
Et, pour quelques soupirs qu'on vous a fait oufr, Sa flamme se dissipe et va s'évanouir,
Vous me connaissez mal : la même ardeur me brûle, Et le désir s'accroît quand l'effet se recule.
Ces pleurs de l'amitié, cette peur en courroux,
Me laissent dans le cœur aussi chrétien que vous ; Mais pour en recevoir le sacré caractère
Qui lave nos forfaits dans une eau salutaire,
Et qui, purgeant notre âme et désillant nos yeux, Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux, Bien que je le préfère aux grandeurs d’un empire, Comme le bien suprême est le seul où j'aspire,
Je crois pour satisfaire un fraternel amour,
Pouvoir un peu remettre et différer d'un jour,
NÉARQUE
Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse ; Ce qu'il ne peut de force, il l’entreprend de ruse. Jaloux des bons desseins qu'il tâche d'ébranler, Quand il ne les peut rompre, il pousse à reculer : D'obstacle sur obstacle il va troubler le vôtre, Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelqu'autre ; Et ce songe rempli de noires visions, N'est que le coup d'essai de ses illusions, Il met tout en usage, et prière et menace ; 11 attaque toujours et jamais ne se lasse ; Il croit pouvoir enfin ce qu'encor il n'a pu, Et que ce qu’on diffère est à moitié rompu.
Rompez ces premiers coups, laissez pleurer Barcine, Dieu ne veut point d'un cœur où la crainte domine. Qui regarde en arrière, et, douteux en son choix, Lorsque sa voix l'appelle, écoute une autre voix.
POLYEUCTE. * Pour se donner à lui faut-il n’aimer personne ?
Nous pouvons tout aimer, il le souffre, il l'ordonne; Mais, à vous dire tout, ce Seigneur des seigneurs
Veut le premier amour et les premiers honneurs. Comme rien n'est égal à sa grandeur suprèmne,
Il faut ne rien aimer qu'après lui, qu’en lui-même, Négliger pour lui plaire et frère, et biens, et rang, Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.
Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite
Qui vous est nécessaire et que je vous souhaite !
Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux. Polyeucte, aujourd'hui qu'on nous hait en tous lieux, Qu'on croit servir l'Etat quand on nous persécute, Ç'r'aux plus âpres tourments un chrétien est en butte, Comment en pourrez-vous surmonter les douleurs,
Si vous ne pouvez pas résister à des pleurs ?
Vous ne m'étonnez point : la pitié qui me blesse Sied bien aux plus grands cœurs, et n'a point de faiblesse. Sur mes pareils, Néarque, un cœur de frère est fort: Tel craint de le fàcher, qui ne craint pas la mort; Et s’il faut affronter les plus cruels supplices, YŸ trouver des appas, en faire mes délices, Votre Dieu que je n'ose encor nominer le mien, M'en donnera la force en me faisant chrétien.
Hâtez-vous donc de l'être. .
PGLYEUCTE. Oui, j'y cours cher Néarque;
Je brûle d'en porter la glorieuse marque.
Mais Barcine s’afflige, et ne peut consentir, Tant ce songe le trouble, à me laisser sortir.
NÉARQUE
Votre retour pour lui n'aura que plus de charmes ; Dans une heure au plus tard vous essuierez ses larines ; Plus il aura mêlé de pleurs à son courroux, Et plus de vous revoir le moment sera doux.
Allons, on nous attend.
POLYEUCTE. Appaisez donc sa crainte, Et calmez la douleur dont son âme est atteinte. Ah ! il revient.
NÉARQUE. Fuyez.
POLYEUCTE. Je ne puis.
: NÉARQUE. Il le faut ;
Fuyez un ennemi qui sait votre défaut.
Fuyez pour son bonheur en ce moment suprême, Vous le perdrez du coup qui vous perdra vous-même,
Fuyons, puisqu'il le faut.
re
PE ae
Re
a es 2h,
bb —