ACTE m, SCÈNE II
Ce perfide tantôt, en dépit de lui-même, Uarrachant de vos bras, le traînait au baptême. Voilà ce grand secret et si mystérieux Que n'en pouvait tirer votre amour curieux.
Tu me blâmais alors d'être trop importune. 5
STRATONICE
Je ne prévoyais pas une telle infortune.
PAULINE
Avant qu'abandonner mon âme à mes douleurs,
Il me faut essayer la force de mes pleurs :
En qualité de femme ou de fille, j'espère
Qu'ils vaincront un époux, ou fléchiront un père. lo
Que si sur l'un et l'autre ils manquent de pouvoir,
Je ne prendrai conseil que de mon désespoir.
Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au temple.
STRATONICE
C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple ; Je ne puis y penser sans frémir à l'instant, 15
Et crains de faire un crime en vous la racontant. Apprenez en deux mots leur brutale insolence.
Le prêtre avait à peine obtenu du silence, Et devers l'orient assuré son aspect,
Qu'ils ont fait éclater leur manque de respect.^ 20
A chaque occasion de la cérémonie, A l'envi l'un et l'autre étalait sa manie, Des mystères sacrés hautement se moquait,
* Var. Que l'on s'est aperçu de leur peu de respect. (1643-1656.)
Et traitait de mépris les Dieux qu'on invoquait. Tout le peuple en murmure, et Félix s'en offense ; Mais tous deux s'emportant à plus d'irrévérence : " Quoi ? lui dit Polyeucte en élevant sa voix, 5 Adorez-vous des Dieux ou de pierre ou de bois ? " Ici dispensez-moi du récit des blasphèmes Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter mêmes. L'adultère et l'inceste en étaient les plus doux. ** Oyez, dit-il ensuite, oyez, peuple, oyez tous,^
10 Le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque De la terre et du ciel est l'absolu monarque, Seul être indépendant, seul maître du destin,^ Seul principe éternel, et souveraine fin. C'est ce Dieu des chrétiens qu'il faut qu'en remercie
15 Des victoires qu'il donne à l'empereur Décie ; Lui seul tient en sa main le succès des combats ; Il le veut élever, il le peut mettre à bas. Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense : C'est lui seul qui punit, lui seul qui récompense.
20 Vous adorez en vain des monstres impuissants." Se jetant à ces mots sur le vin et l'encens. Après en avoir mis les saints vases par terre, Sans crainte de Félix, sans crainte du tonnerre, D'une fureur pareille ils courent à l'autel !
25 Cieux ! a-t-on vu jamais, a-t-on rien vu de tel ? Du plus puissant des Dieux nous voyons la statue Par une main impie à leurs pieds abattue, Les mystères troublés, le temple profané, La fuite et les clameurs d'un peuple mutiné,
1 Var. Oyez, Félix, suit-il, oyez, peuple, oyez tous. (1643-1656.) ' Var. Seul maître du destin, seul être indépeudant,
Substance qui jamais ne reçoit d'accident. (1643-1656.)