ACTE IV, SCÈNE VI
Je suis encor Sévère; et tout ce grand pouvoir 1405
Ne peut rien sur ma gloire, et rien sur mon devoir.
Ici l'honneur m'oblige, et j'y veux satisfaire;
Qu'après le sort se montre ou propice ou contraire,
Comme son naturel est toujours inconstant,
Périssant glorieux, je périrai content. 1410
Je te dirai bien plus, mais avec confidence : La secte des chrétiens n'est pas ce que Ton pense ; . On les hait; la raison, je ne la connais point. Et je ne vois Décie injuste qu'en ce point. Par curiosité j'ai voulu les connaître : 1415 On les tient pour sorciers dont l'enfer est le maître, Et sur cette croyance on punit du trépas Des mystères secrets que nous n'entendons pas. Mais Cérès Eleusine et la Bonne Déesse
Ont leurs secrets, comme eux, à Rome et dans la Grèce; 1420
Encore impunément nous souffrons en tous lieux.
Leur Dieu seul excepté, toutes sortes de dieux :
Tous les monstres d'Égypte ont leur temple dans Rome;
Nos aïeux à leur gré faisaient un dieu d'un homme ;
Et, leur sang parmi nous conservant leurs erreurs, 1425
Nous remplissons le ciel de tous nos empereurs ;
Mais, à parler sans fard de tant d'apothéoses,
L'effet est bien douteux de ces métamorphoses.
Les chrétiens n'ont qu'un Dieu, maître absolu de tout, De qui le seul vouloir fait tout ce qu'il résout ; 143(
1407. Satisfaire à, donner satisfaction à :
C'est maintenant à toi que je viens satisfaire. [Cid, 898.)
Il faut bien satisfaire aux fenx dont vous brûlez. {Cinna, 1660.)
1410. « Content est employé^ci dans la sévérité de son élymologie latine conientus, content, qui se contient, qui se renferme dans ce qu'il a, qui se résigne sans peine, comme l'explique Forcellini : Qui continet se in eo. quod habet, qui facile patitur. Un mot célèbre reproduit exactement la nuance de pensée exprimée par Corneille et montre la diflerence profonde des adjectifs ai^eet content : « La reine, dit M"»"» de Sévigné, a été deux fois aux Carmélites avec Quanto (M""» de Montespan). Cette dernière causa fort avec la sœur Louise de la Miséricorde: elle lui demanda si tout de bon elle était aussi aise qu'on le disait, a Non, répondit-elle, je ne suis point aise, mais je suis contente.» (M. Go DEFROY, Lexique.)
1418. Voir à ce sujet l'Introduction. « On saitassez, dit Voltaire, que c est là un des plus beaux endroits de la f)ièce : jamais on n'a mieux parlé d,e la tolérance ; 'est la condamnation de tous les persécuteurs. »
14^20. Dans son Apologétique, Tertullien %)ppose aussi à .ces réunions cbré tiennes, dont on se défiait tant, les réunions païennes et les mysteria attica.
1425. On a déjà vu plusieurs fois sang employé pour race, descendants.
1427. Proprement, accorder l'apotbéose à un emperéur, c'est le mettre au rang des dieux. Sentio me fieri deum, disait un empereur expirant.
1430. Le seul vouloir, encore un infinitif pris substantivement. Quel impie osera se prendre à leur vouloir ? LUoracc, 817.^
Mais, si j'ose entre nous dire ce qu'il me semble,
Les nôtres bien souvent s'accordent mal ensemble;
Et, me dût leur colère écraser à les yeux,
Nous en avons beaucoup pour être de vrais dieux.
Enfin chez les chrétiens les mœurs sont innocentes, 1435
Les vices détestés, les vertus llorissantes :
Ils font des vœux pour nous qui les persécutons;
Et, depuis tant de tenpips que nous les tourmentons,
Les a-t-on vus mutins? les a-t-on vus rebelles?
Nos princes ont-ils eu des soldats plus fidèles? 1440
Dans Théodore (26) et Andromède (1081) Corneille dit : le « vouloir » des dieux.
1434. Voyez dans l'Introduction la manière dont le célèbre B-aron disait ces ▼ers.
14aK, Var. f eut-être qu'après tout ces croyances publiques Ne sont qu inventions de sages politiques, Pour coQtenir un peuple ou bien pour l'émouvoir Et dessus sa faiblesse affermer leur pouvoir. Enfin chez les chrôtieDs (1643-1656.)
a Quoique ces vers n'expriment que le doute vague d'ur païen à qui les extravagances de sa religion rendaient suspectes toutes les autres religions, et qui n'avait aucune connaissance des preuves évidentes de la nôtre, M, Corneille s'est reproché plusieurs fqis de les avoir fait imprimer. » (Avertissement de Jolly en tête de l'édition de 1736). On comprend les scrupules qui ont décidé Corneille à supprimer ces vers, mais on ne comprendrait pas qu'il eût eu l'ingénuité de se repentir de les avoir écrits. '
1437. Var, Jamais un adultère, un traître, un assassin ;
Jamais d'ivrognerie, et jamais de larcin ; Ce nest qu'amour entre eux, que charité siocère; Chacun y chérit l'autre et le secourt ea frère; ^ lis font des vœux (1643-1656.)
iertullien invoque les jugements mêmes rendus par les tribunaux païens pour rouver que ce n'est pas chez les chrétiens qu'on trouve les coupables.
1439. Christ réprouve la fraude, ordonne la franchise, Condamne la richesse injustement acquise. D'un illicite amour défend Tacte indécent,
Et de tremper ses mains dans le sang innocent
J'ai vu couler leur corps dans la poix et les flammes, Et n'ai rien obtenu de ces cœurs glorieux Que de les avoir vus pousser des chants aux cieux. Prier pour leurs bourreaux, au fort de leur martyre.
Pour vos prospérités, et pour l'heur de l'empire. ("Rotrou, Saint Genest^ III, S.
1440. C'est ce que TertuUien s'attache à prouver dans son Apologétique^ • î'est aussi ce que l'Esther de Racine dira en faveur des Juifs à Assuérus ' '
Quelle guerre intestine avons-nous allumée ? Les a-t-on vus marcher parmi vos ennemis ? Fnt-il jamais au joug esdàves plus soumis? Adorant dans leurs fers le Dieu qui les châtie, Pendant que votre main sur eux appesantie A leurs persécuteurs les livrait sans secours, Ils conjuraient ce Dieu de veiller sur vos jours. De rompre des méchants les trames criminelles, De mettre votre trône à Tombrc de sas ailes. {Esthsr, III, 4.)