I. Théodore, V
S. Ibid., V, 9.
J. Ibid. II. 7.
Mais le caractère de Félix est à la fois dramatique et vrai. Il ne représente, pas seulement les côtés vulgaires de la nature humaine en face des personnages qui en représentent les côtés généreux ou sublimes; on ne peut nier que son rôle soit nécessaire au développement dè l'action, car c'est sa pusillanimité même qui est la cause directe de la catastrophe. Ni tout à fait sérieux, ni tout à fait grotesque, ce rôle ne manque pas d'unité^ malgré la conversion finale, sur laquelle il faut passer condamnation ; il se maintient avec aisance à un niveau toujours égal. A peine pourrait-on critiquer certains passages où il est gratuitement odieux ; le reste du temps, sa paisible médiocrité ne se dément pas. C'est la perfection dans la bassesse, et la bassesse est dans la nature, plus encore que l'héroïsme. Les Polyeucte sont rares : les Félix ne le sont pas.
ÉPITRB DE CORNEILLE
A Lk REINE RÉGENTÉ*
Madame,
Quelque connaissance que j*aie de- ma faiblesse, quelque profond respect qu'imprime Votre Majesté dans les âmes de ceux qui l'approchent, j'avoue que je me jette à ses pieds sans timidité et sans défiance, et que je me tiens assuré de lui plaire, parce que je suis assuré de lui parler de ce qu'elle aime le mieux. Ce n'est qu'une pièce de théâtre que je lui présente, mais qui l'entretiendra de Dieu : la dignité de la matière est si haute, que l'impuissance de l'artisan ne la peut ravaler ; et votre âme royale se plaît trop à cette sorte d'entretien pour, s'offenser des défauts d'un ouvrage où elle rencontrera les délices de son cœur. C'est par là. Madame, que j'espère obtenir de Votre Majesté le pardon du long . temps que j'ai attendu à lui rendre cette sorte d'hommage. Toutes les fois que j'ai mis sur notre scène des vertus morales ou politiques, j'en ai toujours cru les tableaux trop peu dignes de paraître devant Elle, quand j*ai considéré qu'avec quelque soin que je les pusse choisir dans l'histoire, et quelques ornements dont l'artifice les pût enrichir, ellè en voyait de plus grands exemples dans elle-même. Pour rendre les choses proportionnées, il fallait aller à la plus haute espèce, et n'entreprendre pas de rien offrir de cette nature à une reine très chrétienne, et qui l'est beaucoup plus encore par ses actions que par son titre, à moins que de lui offrir un portrait des vertus chrétiennes dont l'amour et la gloire de Dieu formassent les ^plus beaux traits, et qui rendît les plai-
1. Anne d'Autriche, veuve de Louis XIII, régente pendant la minorité de sou fils Louis XIV. Louis XIII était mort le 14 mai 1643. Polyeucte fut imprimé pour la première fois en 1644. Anne d'Autriclie se montra toujours la protectrice de Corneille ; c'est elle qui, en 1637, fît accorder des lettres de noblesse au père de l'auteur du Cid; c'est à sa prière que Corneille écrivit plus tard le second livre de son Imitation^
sirs qa elle y pourra prendre aussi propres à exercer sa piété qu'à délasser ses esprits. C'est à cette extraordinaire et admirable piété, Madame, que la France est redevable des bénédictions, qu'elle voit tomber sur les premières armes de son roi \ les heureux succès qu'elles ont obtenus en sont les rétributions éclatantes, et des coups du ciel, qui répand abondamment sur tout le royaume les récompenses et les grâces que Votre Majesté a méritées. Notre perte semblait infaillible après celle de notre grand monarque ; toute l'Europe avait déjà pitié de nous, et s'imaginait que nous nous allions précipiter dans un extrême désordre parce qu'elle nous voyait dans une extrême désolation : cependant la prudence et les soins de Votre Majesté, les bons conseils qu'elle a pris, les grands courages qu'elle a choisis pour les exécuter, ont agi si puissamment dans tous les besoins de l'Etat, que cette première année de sa régence a non seulement égalé les plus glorieuses de l'autre règne, mais a même effacé, par la prise de Thionville, le souvenir du malheur qui, devant ses murs, avait interrompu une si longue suite de victoires. Permettez que je me laisse emporter au ravissement que me donne cette pensée, et que je m'écrie dans ce transport :
Que vos soins, grande Reine, eniantent de miracles! Bruxelles et Madrid en sont tout interdits ; Et si notre Apollon me les avait prédits, J'aurais moi-même osé douter de ses oracles.
Sous vos commandements on force tous obstacles; On porte l'épouvante aux cœurs les plus hardis, Et par des coups d'essai vos Etats agrandis Des drapeaux ennemis font d'illustres spectacles.
La victoire elle-même accourant à mon roi, Et mettant à ses pieds Thionville et Rocroi, Fait retentir ces vers sur les bords de la Seine :
France, attends tout d'un règne ouvert en triomphant, , Puisque tu vois déjà les ordres de ta reine Faire un foudre 2 en tes mains des armes d'un enfant.
îl ne faut point douter que des commencements si merveileux ne soient soutenus par des progrès encore i)lus éton-
1. Il s'agit (les succès de Thionville et de Rocroi, remportés par le jeune du« d'Enghien et dont Corneille parlera expressément plus loin., i. Sur le genre du mot foudre^ voyez la note du v. 713.