SCÈNE PREMIÈRE
POLYEUGTE, NÉARQUE
NÉARQUE
Quoi ! VOUS VOUS arrêtez aux songes d'une femme! De si faibles sujets troublent cette grande ânie ! Et ce cœur, tant de fois dans la gueire éprouvé, S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé !
POLYEUGTE.
Je sais ce qu'est un songe, et le peu de croyance ^ Qu'un homme doit donner à son extravagance,
4. Rêver, -pn^ activement, comme au v. 1169, j^our voir en rêve. Nous ne gavons pourquoi Voltaire juge, ce mot « trop familier » ; dans la bouche de Néarque, il prend un sens ironique et méprisant.
5. Donner créance s'emploierait mieux aujourd'hui donner croyance ; md\s M. Littré n'a pas de peine à prouver que créance et croyance sont un seul et même mot dont la prononciation est double, mais ne l'était pas autrefois, selon Vaugelaset Marguerite BuflFet. Créance croyance oni donc le sens &q confiance fides :
Pûis-je à de tels discours donner quelque croyance ? (Cid» I, 2.) Donnez moins de croyance à votre passion. [Cinna, 1255.)
Seigneur, à vos soupcjons donnez moins de créance. (Ua.cine, Britannicu$, III, i.)
66 POLYEUCïE
Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit
Forme de vains objets que le réveil détruit ;
Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme :
Vous ignorez quels droits elle a sur toute Fâme^ i j
Quand, après unlong temps qu'elle a su nous cliarmen
Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer.
Pauline, sans raison dans la douleur plongée,
Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée.
Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais, i%
Et lâche à m'empêcher de sortir du palais. ' '
Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes ;
Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes ;
7. VapeurSj vaines images, chimères, très souvent pris au figuré par les écri- Tains des xvi* et xvii* siècles :
L'âpae bizarrement de vapeurs occupée. (Régnier, Satire X.)
Ce sont des vapeurs de morale, Qui nous vont à la tète, et que Sénèque exhale. (Rkgnard, Joueur, IV, 14.)
En ce dernier sens et dans les autres sens figurés peut-être, le trouble de resprit est comparé au trouble physique que produisent les vapeurs du vin.
10. Toute n'est pas ici une épithète si vaine que le juge Voltaire : puisque l'âme peut se partager, observe M. Géruzez, il importe, lorsqu'elle se concentre dans un sentiment unique, de le faire comprendre.
Var. Ni le juste pouvoir qu'elle prend sur une âme. (1648-1656.)
12. Au V. 573 à* Horace. Corneille dit de même : « L'hymen pour nous allume son flambeau. »
14. Songer, somniari, voir dans un songe, pris activement comme rêver au V. 4.
Je ne songerai plus' que rencontre funeste. (La Fontaine, Fables, IX, 2.)
15. Dans ses remarques sur Eéraclius (11,7), Voltaire observe qu'on dit faire des projets, mais non faire des desseins. Dans Cinna pourtant, Corneille a écrit déjà :
J'avais fait ce dessein avant que de l'aimer. (ifi2S.)
16. Tâcher à se retrouve aux vers 1717 et 1766. M. Littré repousse la distinction que les grammairiens ont essayé d'établir entre tâcher à et tâcher de, et croiî que Toreille seule doit décider du choix. Tâcher de est aujourd'hui beauco';;! plus usité, mais ne l'était pas du temps de Corneille :
Il tâche d raffermir leurs âmes ébranlées. {Cinna, 1094.)
Je vois qu'envers mon frère on tâche d me noircir. {Tartuffe, II, 7.)